« Tahia El Djazaïr ! » : Ceux qui croyaient au ciel, ceux qui n’y croyaient pas, un rêve algérien.

Disparition de Claudine Chaulet (1931-2015), figure de la lutte pour l'indépendance de l'Algérie

Invités à Alger avec l’historien Tramor Quemeneur au Salon international du livre (SILA), nous nous sommes rendus tous les deux aux obsèques de Claudine Chaulet (1931-2015), au cimetière chrétien d’El Madania. Disparue quelques jours avant le 1er novembre, jour anniversaire du déclenchement du soulèvement de l’Algérie en 1954, lors de la « Toussaint rouge », un hommage national lui a été rendu, dans un moment empreint d’émotions et chargé de symboles, qui rayonnaient des hauteurs d’Alger bien au-delà de la seule période de la guerre et même des frontières du pays.


Cette dernière était, main dans la main avec son mari Pierre (1930-2012), l’une des dernières représentantes de l’avant-garde du mouvement catholique et social d’Algérie, de ces Français et européens d’Algérie ralliés à la cause de l’indépendance. Membres du groupe d’André Mandouze –dont Claudine fut l’étudiante– et de sa revue Consciences maghrébines, Pierre et Claudine, bientôt mariés par le Père Jean Scotto, s’engagèrent ensuite en faveur du Front de libération nationale (FLN). Après l’arrestation de Pierre par la Direction de la sécurité du territoire en février 1957, c’est Claudine qui exfiltra le dirigeant du FLN Abane Ramdane de la capitale algérienne alors complètement quadrillée par les paras dans les prémices de la bataille d’Alger. Exilés à Tunis, ils collaborèrent au service de santé de l’Armée de Libération Nationale, et, avec le psychiatre Franz Fanon, travaillèrent à la rédaction d'El Moudjahid, en assurant la responsabilité du Centre de documentation du Ministère de l’information du GPRA.


Demeurés en Algérie après l’indépendance, à l’exception d’une période d’exil durant la guerre civile des années 1990 et 2000, ils se considéraient comme pleinement algériens. Ils ont exercé de grandes responsabilités ; Pierre participa à la reconstruction du secteur médical et enseigna comme professeur de médecine, tandis que Claudine travailla à l’institut national de recherche agronomique puis en tant que professeur de sociologie à l’université d’Alger. Ils avaient relaté leur parcours d’engagement dans Le Choix de l’Algérie : deux voix, une mémoire, un livre passionnant paru aux belles éditions Barzakh en 2012.


Selon leur souhait, Claudine et Pierre Chaulet reposent désormais aux côtés de la tombe de l’aspirant communiste Henri Maillot (1928-1956), né à Alger non loin de là, qui déserta avec son camion d’armes et de munitions de l’armée française. Avec ses camarades du « maquis rouge » du parti communiste algérien dans la région d’Orléansville, dont Maurice Laban, ancien combattant des Brigades internationales, il fut fait prisonnier par les forces françaises appuyées par les harkis du caïd Boualem, et exécuté sommairement le 5 juin 1956.

Tombe d'Henri Maillot © Julien Hage Tombe d'Henri Maillot © Julien Hage


À peine à quelques pas de leurs deux tombes, une grande stèle blanche rappelle que repose à El Madania un autre grand combattant anticolonialiste français, engagé en faveur de l’indépendance : Jean-Louis Hurst (1935-2014), alias « Maurienne ». Insoumis lors de la guerre d’Algérie, auteur du magnifique texte publié chez Minuit en 1960 Le Déserteur (réédité aux éditions L’Échappée en 2005), il anima avec Gérard Meier et Louis Orhant le mouvement d’insoumis et de déserteurs Jeune Résistance et les mouvements de porteurs de valises entre la Suisse et la France, avant de s’installer comme « pied-rouge » après l’indépendance en Algérie jusqu’en 1968. Il est inhumé avec sa compagne Heike (1938-2012), elle aussi engagée dans les mouvements de l’opposition extra-parlementaire d’Allemagne fédérale.

Tombe de Jean-Louis Hurst © Julien Hage Tombe de Jean-Louis Hurst © Julien Hage

Il soufflait ce jour-là sur les cèdres de la baie d’Alger des airs de rose et de réséda. Chacun avait en tête le rêve algérien de ces hommes et de ces femmes réunis dans un combat commun. L’admiration l’emportait sur la mélancolie, et, peut-être, la fraternité retrouvait l’espace d’un instant la force d’un symbole, dans un brusque éclair de pureté, monté de la mer.

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