La «peau de Paris»: Mai 68, la rue, l'affiche. Les photographies de Patrick Lescure

En Mai 68, Paris en grève générale change de peau: "les murs ont la parole". Traits graphiques et balistiques verbales s'y affrontent dans de grands massifs d'imprimés et d'affiches. L'exposition de photographies inédites de Patrick Lescure restitue cette scène politique à la Maison des sciences de l'homme de Dijon du 7 juin au 5 juillet

La « peau de Paris »: Mai 68, la rue, l'affiche,

Exposition autour des photographies de Patrick Lescure,

Mai 68 saisi par la photographie

Par Vincent Chambarlhac et Julien Hage

 

Affiche Exposition Dijon Affiche Exposition Dijon

Exposition du 7 juin au 5 juillet 2018

Conférence inaugurale le 12 juin à 15h30

Maison des sciences de l’homme,

Forum des savoirs

Université de Bourgogne, Dijon [1]

Étudiant aux Arts décoratifs en 1968, Patrick Lescure photographie au gré de longues déambulations urbaines les affiches produites par les ateliers populaires et placardées à Paris en mai/juin et dans les mois qui suivent. Au vif de la rue, la série de ces photographies d’affiches est très largement inédite. Elle donne à voir la « peau de Paris » en 1968 : une épaisse couche de frêles pellicules d’affiches imprimées en sérigraphie sur les bobines de papier journal donné par les quotidiens de gauche au mouvement étudiant. Elles portent sur leur chair les coups de canifs et de pinceaux rageurs, les rayures, les graffitis, les mots qui débordent et les images qui se confrontent par des jeux de montage et un travail matériel afférent au sensible et au symbolique : « les murs ont la parole ». Affleurent les scories du mur ou le rêche de la palissade, le noir de la pollution au charbon et le halo de la poussière, comme leurs devancières qu’elles recouvrent, frondées et déjà désuètes. Les saisons de l’affiche politique, relevées par Raymond Hains ou Jacques Villéglé pour leurs œuvres, battent alors leur plein. Ces photographies font écho à la proposition du Bulletin publié par le Comité d’action étudiants écrivains au service du mouvement, le 1er octobre 1968 : « Tracts, affiches, bulletins, paroles de rues ou infinies, ce n’est pas par souci d’efficacité qu’ils s’imposent. Efficaces ou non, ils appartiennent à la décision de l’instant. Ils apparaissent, ils disparaissent. (…). Ils ne laissent pas de traces, traits sans traces. ». Des traits balistiques[2].

Photographie d'affiches © Patrick Lescure Photographie d'affiches © Patrick Lescure

Cette « peau », rêche et éphémère, tourmentée et multiple, les photographies de Patrick Lescure la saisissent au rebours des procédures entamées dès mai 68 de patrimonialisation, d’artification, d’esthétisation ; bref, de dépolitisation. Le photographe s’attache dans un cadrage serré à la matérialité des affiches, leur fragilité, leurs fragments comme leurs compositions, comme autant de marques d’une prise de possession de l’espace public par les voix  et les graphies de 68 dans le puissant déplacement du politique vers la rue. À l’opposé des pratiques des photoreporters contemporains, à l’image de Gilles Caron, Henri Cartier-Bresson, portés sur l’iconisation ou l’anecdote, les clichés de Patrick Lescure ont avant tout une vertu documentaire, l’esthétisation est seconde[3]. Dans l’œil du photographe alors jeune militant affleure le graphiste en devenir chez l’étudiant des Arts Déco. Regarder ces clichés aujourd’hui permet de retrouver l’affiche, le tract, le papillon, comme prises de position politiques, fragiles et éphémères. Avant que l’affiche ne (re)gagne une qualité esthétique, qui constituait une petite part de son horizon lors de sa production, et ne colonise à foison les collections, les musées… Ceux-ci, un slogan de Mai le proclamait, sont là pour la « jouissance du flic ».

Affiches de Mai 68 Photographie © Patrick Lescure Affiches de Mai 68 Photographie © Patrick Lescure
Cueillant à fleur des murs « cette peau de Paris », ces clichés autorisent un retour sur l’évènement, un retour dégondé d’une mémoire de cinquante ans. Où, dans la fragilité des supports, dans l’amalgame incertain de l’affiche et de la colle, percent les scories des murs et se dessinent les territoires urbains ; où, faisant fi des « Défense d’afficher », se manifeste l’éphémère d’un combat politique et l’urgence d’une parole dans la bascule du souffle ; où, dans le heurt de discours graphiques affrontés –la « chienlit », « CRS SS »… –, s’affirment des théâtres politiques et des scènes visuelles. Avant que derrière les CRS, ou concomitamment, ne surgissent les services de voirie ou les « chasseurs d’affiches » pour décoller, badigeonner, bâillonner la parole, raturer le trait de 68, étrangler l’épaisseur du souffle et araser la fièvre consignatrice des écrits. Avant que le monde de l’art et de la collection n’indexent ces messages épars à l’unique étalon des cotes du marché, ne les remettent à l’ordre des cimaises de musées et à l’éphéméride des rites commémoratifs. Riches et rétives, ces photos nous invitent aujourd’hui à porter « un autre regard » : « celui qui est sensible à l'autre dimension de toute image -celle qui n'est plus narrative, plus anecdotique, plus identificatoire (qui n'est plus policière)-. Nous voulons dire: sa beauté. Les images des luttes ont des référents concrets, les corps filmés se sont battus, certains en ont été blessés, les lieux et les décors ont été chamboulés, les murs ont été marqués de mots définitifs...et tout cela, photographié, revient comme spectral » (Jean-Louis Comolli, Les fantômes de Mai 68, 2018).

Photographie d'affiches © Patrick Lescure Photographie d'affiches © Patrick Lescure

Commissaires d’exposition

Vincent Chambarlhac et Julien Hage

Réalisation

Lilian Vincendeau

Centre Georges Chevrier UMR 7366

Maison des sciences de l'homme de Dijon

Tous nos remerciements à Patrick Lescure

[1] Pour plus d’informations sur l’exposition : http://tristan.u-bourgogne.fr/CGC/manifestations/17_18/18_06_07.html.

[2] Sur ce thème : Vincent Chambarlhac, Julien Hage et Bertrand Tillier, Le trait 68, contestations politiques et insurrections graphiques, Paris, Citadelles et Mazenod, 2018.

[3] Sur ce thème : l’intervention de Bertrand Tillier, Bertrand Tillier (IDHES, CNRS UMR 8533, Université Paris 1 Panthéon Sorbonne). Accessible en ligne : Le photographique des affiches de Mai 68. http://tristan.u-bourgogne.fr/CGC/manifestations/17_18/18_04_27.html

Centenaire Mai 68 © Centre Georges Chevrier Centenaire Mai 68 © Centre Georges Chevrier

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