Jean-Philippe Talbo-Bernigaud (1932-2017), cheville ouvrière des éditions Maspero

Membre fondateur des éditions Maspero et acteur important de leur diffusion, Jean-Philippe Talbo-Bernigaud nous a quittés le 6 mars 2017. Il fut durant des années la cheville ouvrière de la maison –Maspero lui avait dédié son livre Le Figuier et en parlait dans les Abeilles et la Guêpe comme « le compagnon des tout premiers jours jusqu’aux tout derniers » aux éditions–.

Jean-Philippe Talbo-Bernigaud (1932-2017)

Editions Maspero milieu des années 1960 © Fanchita Gonzalez Batlle Editions Maspero milieu des années 1960 © Fanchita Gonzalez Batlle

(De gauche à droite : Nils Andersson, Émile Copfermann, Jean-Philippe Talbo-Bernigaud, François Maspero et Dino Arvanitis. Photo prise dans les années 1960 par Fanchita Gonzalez-Batlle.)

Membre fondateur des éditions Maspero et acteur important de leur diffusion, Jean-Philippe Talbo-Bernigaud nous a quittés le 6 mars 2017. Il fut durant des années la cheville ouvrière de la maison –Maspero lui avait dédié son livre Le Figuier et en parlait dans les Abeilles et la Guêpe comme « le compagnon des tout premiers jours jusqu’aux tout derniers » aux éditions–. Bras droit de l’éditeur, il fut salarié de la librairie, premier collaborateur de la maison d’édition et membre de la revue Partisans, en charge notamment des relations avec les libraires et des tâches de diffusion-distribution, avant de terminer sa carrière comme commercial aux éditions La Découverte, après leur relance par François Gèze en 1982.

Jean-Philippe Talbo Bernigaud a rencontré François Maspero à L’Escalier, sa première librairie, située  rue Monsieur-le-Prince, par l’entremise de son grand ami François Dufrêne, très jeune poète ultra lettriste, auteur du Tombeau de Pierre Larousse et peintre-réalisateur, ancien compagnon de classe de l’éditeur. Dans un contexte de foisonnement des arts et des lettres à Saint-Germain-des-Prés, alors que la décolonisation s’amorçait, il s’adonne avec Dufrêne à la peinture sous le pseudonyme de « Talbo » et fréquente les avant-gardes artistiques, du lettrisme au nouveau réalisme. Sa passion pour les arts ne le quittera plus. Certains de ses collages sont d’ailleurs exposés à L’Escalier, qui accueille signatures et expositions. Après avoir aidé à l’installation de la nouvelle librairie La Joie de Lire, avant son départ pour la guerre d’Algérie, Jean-Philippe Talbo-Bernigaud  intègre cette dernière à son retour. Il renforce bientôt la maison d’édition, à peine fondée, et dans laquelle Maspero officie jusque-là pratiquement seul en libraire-éditeur dans les murs de la rue Saint-Séverin. C’est lui qui trouve le premier local des éditions, rue du Cardinal-Lemoine, dans les locaux d’une ancienne confiserie, tandis que se cristallise une petite équipe avec lui autour de François Maspero et de la « génération algérienne » : Fanchita Gonzalez-Batlle puis Émile Copfermann.

Temps modernes Temps modernes

Appelé en Algérie comme aspirant dans l’artillerie de marine durant vingt mois (1958-1959), il a été l’un des premiers à oser signer de son nom son témoignage sur les atrocités de la répression dans les « Zones interdites », lancées par le Plan Challe en février 1959. Il a publié deux articles tirés de son expérience dans Les Temps Modernes, la revue de Jean-Paul Sartre, qui amènent immédiatement sa saisie et qui demeurent des textes de référence aujourd’hui[1]. Aux côtés de François Maspero, il est l’un des témoins français de la manifestation pacifique de la Fédération de France du Front de libération nationale algérien du 17 octobre 1961, violemment réprimée par la police française aux ordres du préfet de police Maurice Papon : Maspero publie immédiatement Ratonnades à Paris de Paulette Péju, saisi à l’imprimerie au brochage.

Près de quarante ans après, François Maspero livre le récit de ce triste épisode dans Les Abeilles et la guêpe  (Le Seuil, 2002):

« Ce 17 octobre 1961, la dernière étape de mon périple a lieu boulevard Saint-Michel. La population algérienne du quartier, encore nombreuse à l’époque dans « l’ilot Saint-Séverin », s’était jointe aux manifestants venus de la périphérie. Il y eut le temps de quelques cris, de quelques battements de mains. Les policiers, munis d’énormes gourdins, frappèrent dans le tas et s’acharnèrent sur les corps au sol. Dans le silence, on n’entendait plus que le bruit mat des coups et des os fracassés. Jean-Philippe Bernigaud m’avait rejoint. Je le vois seul, debout, les mains dans les poches, criant de toutes ses forces « Assassins ! ». Je le vois entouré de gourdins levés. J’entends la voix du gradé qui lance : « Pas les Blancs !» (Jean-Philippe a entendu : « pas ceux-là !) ».

À l’issue de cette manifestation, Maspero et lui recueillent des Algériens blessés dans la pharmacie toute proche et à La Joie de Lire, tandis que la police tambourine à la porte, et que l’accès des ambulances est longuement empêché. François Maspero publie dans la deuxième livraison de sa toute jeune revue Partisans l’éditorial « Des Chiens et des hommes », une vive dénonciation des atrocités commises ce jour-là. L’article amène la saisie de la revue et l’arrêt de la distribution des livres des éditions par « L’Inter », le système de Seghers, pourtant issu de la Résistance : les éditions doivent donc trouver à se distribuer désormais par elles-mêmes, sans autres moyens.

À cette période, Jean-Philippe Bernigaud organise avec La Cité Éditeur à Lausanne et les éditions Feltrinelli à Milan, la circulation des livres interdits et pour certains réédités à l’étranger, tels La Question ou La Gangrène des éditions de Minuit à La Cité, ou encore les livres de Francis Jeanson chez Feltrinelli. Contenant les livres proscrits, les petits paquets de cinq kilos que la douane, lorsqu’elle les saisit, retourne maculés de tampons, frondent les frontières et la raison d’État. Mais il y a pire que la douane et la censure policière : les partisans de l’Algérie française envoient bientôt au domicile des Bernigaud –parmi les sympathisants destinataires de ces envois– un cercueil miniature pour les menacer. Il faut alors changer de destinataires, et prendre encore d’autres précautions pour acheminer les livres interdits, tout en soutenant les réseaux de porteurs de valises, d’insoumis et de déserteurs.

Parcourant la France entière à la rencontre des libraires, Jean-Philippe Talbo-Bernigaud construit alors pratiquement seul et de toutes pièces un système de distribution pour les éditions Maspero. Celui-ci prend bientôt en charge celle des éditeurs proches lors de la guerre d’Algérie, comme La Cité et Pierre-Jean Oswald. Un système de diffusion suit, formé tour à tour deBernard Emery, Georges Mattio Mattéi, Jean Messier puis Gérard Bourgadier. Un ambitieux système de vente par correspondance est même mis en place, à destination du monde entier. Portant le succès considérable de Maspero et la hausse des tirages dans les années 1968, ces structures permirent l’essaimage des librairies Maspero en France –à Bordeaux, à Montpellier ou à Mulhouse–-, et le développement du réseau des « librairies différentes » dans l’après 1968, qui jouèrent un grand rôle dans la diffusion du livre politique en France. Ce système fonctionnera pendant plus de dix ans jusqu’à ce que les éditions Maspero rejoignent la SODIS, le système de distribution créée par Gallimard après sa rupture avec Hachette lors de la création de la collection Folio. La nouvelle entité comprend une structure de diffusion, le « CDE plus » en 1975, qui prend en charge nombre des petits éditeurs littéraires et progressistes : les éditions de Minuit, Anthropos, et bientôt les toutes jeunes éditions des Femmes. Les librairies se voyaient octroyées des aides pour les stocks, les locaux et les responsables en formation. 

En 2009, dans l’ouvrage François Maspero et les paysages humains (À plus d’un titre/ La Fosse aux ours, 2009), Jean-Philippe Talbo-Bernigaud parlait ainsi de cette expérience :

« Dans les premiers temps où je me trouvais faire fonction d’unique représentant Maspero pour toute la France, je me suis efforcé de nouer des relations directes avec les libraires ; je n’étais pas mal reçu. Reste que certains gardaient une conception très traditionnaliste de leur métier et rechignaient à présenter ces livres d’un type critique nouveau comme nos documents politiques. Mais d’autres, appartenant même à la bourgeoisie locale, comme Madame Viansson à Tours, présentaient volontiers nos livres à leur public. Et de même à Caen, Rouen, Orléans, ou Strasbourg, Lyon, Toulouse, Montpellier, etc… Pendant la guerre d’Algérie et après 1968, les relations avec certains libraires se sont tendues en raison des saisies. À Paris, nombre d’entre eux prenaient malgré tout nos livres en office, comme ceux de Minuit. Par exemple La Hune, Tschann à Montparnasse, La Librairie de Paris place Clichy ou la librairie Jonas de Sabine Landré étaient des interlocuteurs amicaux et sûrs. À Lyon, La Proue, La Librairie des nouveautés, à Orléans Les Temps Modernes, ou encore à Aix Vents du Sud, tenue par une ancienne libraire d’Alger (un ami, son ancien vendeur et successeur Vincent Grau, fut assassiné plus tard dans son magasin au temps honni du GIA), et d’autres encore nous ont rendu des services précieux. L’abonnement aux « Cahiers libres » nous réservait parfois des surprises : un des premiers abonnés fut un inspecteur de police du Nord, plutôt sympathisant… ».

La Grève à Flins Maspero 1968 La Grève à Flins Maspero 1968

Durant toutes ces années, Jean-Philippe Talbo-Bernigaud est membre du comité de rédaction de la revue Partisans et participe au travail éditorial ; il rédige entre autres Liberté pour la Grèce ! en 1967 dans la collection de brochures Libertés. En Mai 1968, il arpente son magnétophone à la main les usines en grève pour recueillir la parole brute des ouvriers en lutte, loin des roulements de tambour et des discours idéologiques des organisations. Ce sera La Grève à Flins, un livre paru chez Maspero à l’automne 1968 (deux tirages de 12 000 exemplaires) avec La Commune de Nantes de Yannick Guin, ou Notre arme, c'est la grève (la grève à Renault Cléon), ou Des Soviets à Saclay ?, des ouvrages proches de la démarche des groupes de ciné-tracts Medvedkine qui tranchent avec la fièvre d’un marché éditorial occupé à monétiser les figures du mouvement et à patrimonialiser sine die l’événement.

Lors des moments difficiles, ceux de la répression et du « retour à l’ordre » de l’après-1968, sous la férule du ministre de l’Intérieur Raymond Marcellin, qui ciblait Maspero pour ses solidarités latino-américaines et la revue Tricontinental –« le complot de l’étranger » –, comme pour ses dénonciations de ce que l’on n’appelait pas encore la « Françafrique », en accablant la maison d’édition de saisies et (fait nouveau) de lourdes et répétitives amendes, Jean-Philippe Talbo-Bernigaud est très actif dans l’Association des Amis de François Maspero, organisée par le géographe Yves Lacoste, de retour du Vietnam. Avec l’aide de François Dufrêne et de ses amis artistes, il organise à l’Hôtel Drouot une grande vente aux enchères le 23 octobre 1973 « pour que les éditions Maspero continuent », avec des œuvres d’ Alechinsky, Hains, Le Clézio, Pieyre de Mandiargues, Vasarely, Miro, César, Calder, Arman, Buren, M. Oppenheim, Ernest Pignon Ernest, Jacques Prevert, ou encore Matta. L’initiative fut un bol d’air financier, mais aussi un grand succès politique et symbolique contre l’arbitraire de la répression d’Etat –qui a recours à l’article 14 de la loi de 1881 sur la presse, modifié en 1939–grâce à la participation des nombreux artistes, poètes, auteurs et grands intellectuels.                                           

Vente de solidarité en faveur des éditions Maspero 1973 Drouot © Editions Maspero Vente de solidarité en faveur des éditions Maspero 1973 Drouot © Editions Maspero

Jean-Philippe Talbo-Bernigaud participe ensuite au grand renouvellement éditorial initié par François Maspero au tournant des années 1980, avec le lancement des collections « La Découverte » et « l’Etat du monde », ou encore de la revue L’Alternative, avant que ce dernier ne passe la main à François Gèze en 1982. Il a ensuite travaillé aux éditions La Découverte jusqu’à sa retraite, durant laquelle il s’adonne de nouveau à sa passion pour les arts, aux collages et à la sculpture, sans rien oublier de ses engagements passés. En 1990, Jean-Philippe Talbo-Bernigaud a notamment signé L’Appel des 250 contre le fascisme devant la menace du Front national à l’origine de Ras L’Front, puis en mars 2014 L’Appel des 171 pour la vérité sur l’assassinat de Maurice Audin, témoignant de ce que furent les courages et les solidarités du Front éditorial contre la guerre d’Algérie.

[1]« Zones interdites », in Les Temps modernes, octobre 1959 (n°177) et « Rouleau compresseur en petite Kabylie », janvier 1961 (n°181). Ce dernier texte a été repris sous forme d’extraits par Gérard Chaliand dans Stratégies de la guérilla, Guerres révolutionnaires et contre-insurrections. Anthologie historique de la longue marche à nos jours, Paris, Payot, 1994, et par Pierre Vidal-Naquet dans son recueil Les Crimes de l’armée française, Algérie, 1954-1962, Paris, La Découverte, rééd. 2014.

 

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