Hommage à François Maspero: un libraire-éditeur protagoniste

Intervention faite lors de l’hommage à François Maspero organisé par Mediapart, la Maison de l’Amérique latine, les Éditions du Seuil et la Maison des passages, le 19 octobre au Théâtre de l’Odéon.

Intervention faite lors de l’hommage à François Maspero organisé par Mediapart, la Maison de l’Amérique latine, les Éditions du Seuil et la Maison des passages, le 19 octobre au Théâtre de l’Odéon.

François Maspero et la "traversée des frontières"

S’il y a un trait à retenir de la vie de François Maspero et de ses plus proches compagnons des éditions et des librairies, c’est qu’elle s’est vouée à la « traversée des frontières ».

Dans les luttes et la fraternité, le désir de partager et de comprendre. Le drame des migrants aujourd’hui nous rappelle combien cet engagement n’est pas vain. Et combien il demeure essentiel. Pour Maspero et les siens, le poing fermé et la main tendue à l’autre se lisaient à livre ouvert, un livre qui n’a jamais cessé d’être un instrument d’émancipation et de solidarité, dans la lignée des Lumières.

Contre le talon de fer du capital et tous les ostracismes de nos sociétés, Maspero fut de ces militants, intellectuels et artistes qui contribuèrent à façonner de fragiles et sensibles « Paysages humains », d’après le titre du beau recueil de poèmes de Nazim Hikmet. Des « paysages humains » au défi de ces murs qui s’érigent de toutes parts, contre la ronde sans cesse recommencée des dictatures et des impérialismes.


Un libraire-éditeur indépendant et créatif

François Maspero, c’est d’abord, faut-il le rappeler, un libraire-éditeur du quartier Latin, qui était alors -aussi- un quartier populaire, celui des immigrés algériens, des intellectuels et des exilés du Tiers monde qui défilèrent dans sa librairie, d’Aimé Césaire à Thomas Sankara, en passant par Mario de Andrade. On ne pourrait, en cette soirée, les citer tous.

En créant sa maison en 1959, il rejoint la lignée des libraires-éditeurs indépendants les plus créatifs de l’édition française, Maurice Lachâtre et à ses « docks de la librairie », premier éditeur du Capital de Marx en français, Charles Péguy dont Maspero reprit pour sa première collection « Cahiers Libres » la célèbre formule : « Ces Cahiers auront contre eux tous les menteurs et tous les salauds, c'est-à-dire l'immense majorité de tous les partis », jusqu’aux figures d’Edmond Charlot, premier éditeur de Camus à Alger, ou encore d’Eric Losfeld, l’éditeur de toutes les audaces.

Un homme de métier

Au relais du poète, traducteur et imprimeur Guy Lévis-Mano ou de l’éditeur surréaliste belge Armand Henneuse, François Maspero fut, avec scrupule et passion, un homme de métier, concepteur de la typographie de ses livres comme de leurs couvertures. Un homme de métier, plus qu’un homme de profession sans doute, lui qui n’appartint jamais au syndicat national de l’édition.

Il savait que parmi les grains de sable qui résistent à la machine de l’oppression, le savoir-faire de l’artisan demeure la plus sûre arme de son indépendance. Durant la guerre d’Algérie, lorsque sa première épouse Marie-Thérèse Maugis lui demandait: « Mais quel est donc ce ”nous“ que tu emploies dans tes livres alors que tu travailles seul aux éditions ?», François Maspero répondait : « Le nous de majesté ».

Un éditeur protagoniste

Maspero fut un « éditeur protagoniste », à l’égal de ses collègues européens de la même génération. Des hommes et des femmes qui entendaient vivre selon un engagement total, pour lesquels la posture de l’intellectuel, pour nécessaire qu’elle soit, ne suffisait pas. Et Maspero, en héritier d’une grande famille de résistants, frappée par la Seconde Guerre mondiale, avait payé pour le savoir.

Ce courage, il l’a manifesté physiquement, dans les réseaux de porteurs de valises et dans la défense de sa librairie pendant la guerre d’Algérie, dans ses années aux côtés de la révolution cubaine, et dans le service d’ordre de la Ligue communiste, dont il fut un membre éphémère. Ces efforts de solidarité, manifestés pour ses auteurs comme pour les combattants du Tiers-monde, il les a déployés ensuite pour la défense de la liberté d’expression et contre la répression des mouvements sociaux. Il n’a pas capitulé depuis, participant  à la fondation du nouveau tribunal Russell pour la Palestine.

Un contemporain essentiel

Que nous reste-il de lui pour oser avancer que Maspero, dans toute sa cohérence, demeure aujourd’hui « un contemporain essentiel », pour décrypter le monde qui est le nôtre ?

Tout d’abord, des fidélités. De ces « fidélité têtues », comme les appelait Pierre Vidal-Naquet, qui furent à l’origine des résistances françaises à la guerre d’Algérie. Des fidélités, non pas de celles qui contraignent et qui étouffent, mais qui sont le ferment des plus grandes rencontres comme des échanges les plus exigeants, avec les militants et les artistes engagés dans le travail social, aux côtés des membres de la confédération paysanne, comme avec les hommes et les femmes qui luttent au quotidien pour leur liberté.

Ensuite, il demeure un catalogue. À sa lecture, il n’est pas exagéré d’affirmer que Maspero fut l’un des plus grands éditeurs de sciences humaines et sociales du second XXe siècle. Non pas un « père Joseph » de l’intelligentsia française, faiseur de rois littéraires et de carrières universitaires. Mais l’artisan de livres d’un nouveau genre, en prise directe sur le réel ; « Des livres utiles », comme il aimait à les définir :des recueils d’articles, un genre alors inédit dans l’édition française, tel Mythe et pensée chez les grecs de Jean-Pierre Vernant, des travaux collectifs, comme Lire le capital de l’école althussérienne ; Enfin, des ouvrages qui soient l’expression d’un travail social de terrain: les méthodes d’éducation active, les Cahiers d’alphabétisation pour les immigrés, jusqu’à la brochure Apprenons à faire l’amour du Docteur Jean Carpentier, qui fit tant scandale avant de devenir une référence de la médecine scolaire. Dans une France toute à la glorification matérielle des Trente glorieuses, Maspero et les siens ont mis en question avant les autres le monde globalisé qui est le nôtre, sur le destin d’un Tiers monde qui avait eu l’impudence de réclamer son indépendance, sur les dissidences des pays de l’Est, dans toute leur diversité ;enfin, sur ce qu’on n’appelle pas encore le quart-monde pauvre de nos sociétés. Ils ont ainsi ouvert la voie aux travaux sur des champs mésestimés, notamment celui des travailleurs immigrés en France, des diasporas et les exils, mais aussi de l’écologie politique et de la santé au travail ;

Enfin, Maspero nous lègue une œuvre, une œuvre à mon sens encore trop méconnue, en cohérence avec celle de l’éditeur, qui chemine à travers l’histoire du XXe siècle, sans nier sa part de tragique et le poids de ses défaites. François Maspero fait mentir le célèbre adage selon lequel les grands éditeurs ne font que de piètres écrivains. Là encore, loin d’être une œuvre de mémorialiste, ses ouvrages appellent à traverser les frontières et à affronter l’histoire à hauteur d’homme, et ce n’est pas un paradoxe, par une écriture du soi. Jean-Pierre Vernant ne s’y est pas trompé, relevant à propos des Abeilles et la guêpe,  combien il était nécessaire  (je cite)  « que les historiens se penchent sur ces pages. Ils y verront à l'œuvre un travail exemplaire -modeste, honnête, rigoureux- pour faire surgir des brumes de la mémoire le socle solide des événements d'autrefois ».

Un rappel à l'homme

Au fil des pages et des paroles, au péril de la censure qui ne l’aura pas épargné, François Maspero s’est démené pour faire entendre un rappel à l’homme, un rappel aussi impératif que généreux. Il a porté les regards –le sien comme le nôtre– sur les obscurs combattants et combattantes des mouvements sociaux, mais aussi sur les immigrés, les exilés et les apatrides, bref, les sans-grades de toutes origines…Il nous place devant l’exigence de prendre part à ce monde de chair, de rêve et de sang, requis par la liberté, qui est le nôtre. Loin d’être un ancien combattant, il est demeuré fidèle à l’injonction de Frantz Fanon :  « Ô mon corps, fais toujours de moi un homme qui interroge »…

 

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