Le temps des responsabilités

Lorsque le chaos cessera, le temps des responsabilités viendra. Ce temps ne peut être celui de l’autosatisfaction, loin s’en faut. Il doit être celui d’une prise de conscience à l’égard d’une situation inquiétante pour notre université. Lettre ouverte adressée à Monsieur le Président de Sorbonne-Université et à Monsieur le Doyen.

Monsieur le Président de Sorbonne-Université, Monsieur le Doyen,

Lorsque le chaos cessera, le temps des responsabilités viendra.

Ce temps ne peut être celui de l’autosatisfaction, loin s’en faut.

Il doit être celui d’une prise de conscience à l’égard d’une situation inquiétante pour notre université et marquant une profonde rupture entre une partie des étudiants – aussi infimes puisse-t-elle être ignorée – et l’administration générale dont vous avez la charge. Par ces mots, il convient de relater des faits aussi graves qu’alarmants et mettant, une fois de plus, à l’épreuve les valeurs de notre université historique et ses devoirs.

En dépit du contexte sanitaire aussi inquiétant qu'accablant, les différents UFR chargés par le décanat ont décidé – pour une grande majorité des épreuves – de maintenir le présentiel obligatoire en guise de modalité pour les examens de janvier 2021. Cette décision tardive – tant celle-ci fut longtemps incertaine – a conduit aux manifestations dont nous avons aujourd’hui connaissance et ternissent, quoi que l’on puisse en dire, l’image de notre institution, de notre Sorbonne.

Cette situation est terrible en ce qu’elle est ignorée par certains professeurs – parfois chargés d’une haute responsabilité au sein des UFR ou de Sorbonne-Université – périssant dans un déni néfaste au dialogue, pourtant si important à la compréhension et au respect, fondements inéluctables à l’ordre universitaire.

Cet ordre, justement, s’est altéré en une anarchie d’abord conjoncturelle – alimentée, disons-le, par des groupuscules minoritaires sombrant dans un désir de semer un chaos pour exprimer un désaccord – mais aussi structurelle que l’incohérence des mesures prises et les nombreux manquements observés soulèvent et inquiètent une majorité d’étudiants, d’enseignants, voire de professeurs humains, pacifiques et bienveillants.

Vous ne pouvez ignorer et minimiser les nombreux messages argumentés, construits et dans une démarche raisonnée de certains étudiants.

Vous ne pouvez taire les nombreuses remarques pertinentes de certains professeurs soulignant certains dysfonctionnements relatifs aux modalités retenues pour la session de janvier 2021.

Oui, les vandales sont minoritaires.

Non, ces groupuscules ne représentent aucunement la majorité silencieuse et constituant les gens pluriels de Sorbonne-Université, inquiets, anxieux et souvent désemparés.

La vérité est donc cette situation critique d’un recul progressif de confiance entre une administration jugée par une majorité silencieuse comme malhabile et cette même majorité ignorée et jugée par votre administration comme des agitateurs non représentatifs des opinions composant les gens pluriels de Sorbonne-Université.

C’est à l’aune de ce constat que ces mots aspirent à vous démontrer que nullement, la rupture de confiance est une invention de certains professeurs courageux, humains et justes : elle est une vérité malheureuse. Qu’il est regrettable que la transmission des connaissances ne devienne incompatible avec l’humanité – ce principe qui ne doit pas devenir un idéal pour notre université.

Plus particulièrement de quoi êtes-vous responsables ?

Sorbonne-Université est devenue cette institution pour laquelle chaque session d’examen – sans exception et depuis le mandat de présidence d’université débuté en 2017 – est une source d’incertitudes.

Les partiels, parce qu’ils incarnent ce moment d’évaluation pour les étudiants et de constat pour les enseignants, ne sont pas une option, tant pour la valeur du diplôme – qu’il ne convient pas d’occulter – que pour l’équilibre de l’enseignement supérieur.

Mais l’autosatisfaction dont vous avez fait preuve, notamment depuis la crise de la COVID-19, a conduit à une accumulation de lacunes organisationnelles non corrigées.

C’est ce déni qui, tout d’abord, dénote de votre irresponsabilité.

Les modalités prévues ont contraint certains étudiants à se rendre, coûte que coûte et sans doute d’une manière préjudiciable, aux partiels en présentiel en dépit d’être testé positif au virus et de peur d’obtenir un 0 au sein du bulletin semestriel qu’ils présentent à certaines écoles et formations sélectives en vue des dossiers de Master.

Effectivement, la mention « absence justifiée » ne peut garantir qu’un effet défavorable au dossier de tel candidat. Pourquoi, Sorbonne-Université n’est-elle pas en mesure, en 2021 et en connaissance des risques sanitaires, d’organiser une session de rattrapage quinze jours après la session initiale et réservée aux étudiants défaillants pour des motifs justifiés ?

Pourquoi, n’avez-vous pas anticipé une situation aussi inadmissible que dangereuse, pour laquelle, un étudiant est contraint de choisir entre sa santé et la réussite de son cursus ?

Ces lacunes, si elles sont organisationnelles, sont, hélas, aussi sanitaires.

Depuis la rentrée de septembre 2020, bouleversée à bien des égards, les différents campus ont témoigné d’importants manquements quant à la gestion du protocole sanitaire. Vous avez, toutes et tous, connaissance du renouvellement insuffisant des gels hydroalcooliques mis à disposition pour chaque salle de cours, ce qui, par ailleurs, a contribué à la fermeture des universités.

Vous avez, toutes et tous, en tête l’image d’un chargé de TD refusant de porter le masque devant ses étudiants pour des motifs idéologiques. Vous savez enfin, le non-respect des mesures de distanciation dans certaines salles de cours de TD d’abord – condamnées bien tardivement et sans anticipation – et d’examen ensuite – surchargées par l’effectif, pourtant réfléchi.

Le spectacle de foire bien terne et déshonorant auquel les étudiants composant à l’amphithéâtre Milne Edwards, pour le compte de l’examen portant sur le cours de « La France de Louis XIV », est un exemple édifiant de ce déni et ce manque de considération chronique limant Sorbonne-Université, cette institution historique et humaine.

Tandis que certains étudiants ont pu constater que la jauge des 25% n’était pas respectée, de même que la distanciation d’un mètre, le professeur présent et en charge du cours en question a choisi d’adopter une attitude agressive notamment lorsque ce dernier a évoqué les suicides de deux étudiants survenus quelques jours plus tôt, arguant le partiel en présentiel comme la clé contre l’isolement, ignorant délibérément et sans aucune estime, les arguments légitimes et observables de certains étudiants.

Ce jeudi 7 janvier 2021 est un exemple de déni des manquements organisationnels que votre administration porte et c’est avec le cœur lourd – en connaissance des risques dommageables pour le diplôme – que les étudiants ont composé.

Mais ce dégoût ne peut être effacé, vos manquements amnistiés.

Le chaos de janvier 2021 est caractérisé par des conditions de composition inédites et pesantes. Tandis que certains groupuscules agités – aussi minoritaires soient-ils – ont arraché certaines feuilles d’étudiants souhaitant composer, vous avez décidé d’enfermer ces mêmes étudiants dans leurs salles d’examen, coupant l’alarme incendie.

Cette décision démontre deux choses. D’abord, l’anarchie qui a gagné notre université une semaine durant, a entraîné des violences provoquées par l’absence de débat, de respect entre les autorités universitaires et une partie des étudiants. Ensuite, et il s’agit d’une donnée non négligeable, le choix de l’affrontement de votre part est à l’opposé des valeurs prônées par notre université.

Que sont les principes de Sorbonne-Université s’il est possible, en 2021, que des violences policières se manifestent en marge des manifestations – d’abord pacifiques – arrêtant certains étudiants, sans aucune action de votre part ?

Que sont nos principes si nos responsables s’enlisent dans un discours d’autosatisfaction et sombrent dans un déni profond marquant cette rupture définitive entre les gens pluriels de Sorbonne-Université et son administration ? Qu’est Sorbonne-Université sans ordre et cohérence, tant dans les directives que dans son organisation ?

Vous n’aurez plus cette confiance qui doit régner au sein d’une université. Le temps des responsabilités doit primer. 

Est responsable celui qui répond de ses actes. Est responsable celui qui, alors en charge et élu démocratiquement à l’aune des valeurs de notre République, agit moralement pour le bien commun. Surtout, est responsable celui qui comprend, analyse et porte une attention particulière au contexte, œuvrant pour une réponse non limée par des impératifs statistiques ou d’autres calculs souvent biaisés et finalement peu pertinents.

Les chiffres seuls, ne peuvent suffire à l’analyse, vous le savez mieux que quiconque.

La responsabilité est donc la définition d’une bonne gouvernance capable de maintenir un équilibre utile et un ordre si important au sein d’une université. Aujourd’hui, le temps des responsabilités porte un bilan lourd et peu élogieux.

Alors que vous vous engagez dans un combat important en vue de rétablir progressivement le présentiel au sein des universités auprès du ministère de l’enseignement supérieur et de la recherche, vous oubliez, tel un fruit périmé, les lacunes organisationnelles. Souhaitez-vous perdre toute crédibilité, définitivement, lorsqu’une troisième vague adviendra ? Souhaitez-vous perdre définitivement la confiance de notre gouvernement lorsqu’un constat accablant d’un non-respect des mesures sanitaires chroniques se manifestera ?

Les étudiants souhaitent majoritairement un retour progressif des cours, notamment les TD, en présentiel pour une raison qu’il ne faut pas éclipser et qui est aussi un paradoxe de cette gestion gouvernementale : pour quelles raisons est-il possible d’organiser des partiels en présentiel dans un tel chaos sécuritaire, sanitaire et psychologique si ce n’est pour ne pas permettre la tenue de certains TD en présentiel, par la suite ?

Cette question est – et sera – sans réponse et interroge sur la responsabilité en France. L’absence de logique est l’ennemi de la raison.

En l’absence de débat et à la mesure d’un discours d’autosatisfaction omniprésent et sans aucune considération de certaines remarques émanant de cadres ou d’élus étudiants, qualifiés « d’agitateurs » par ailleurs, je m’interroge sur la conscience de démocratie au sein de Sorbonne-Université.

Si la démocratie représentative désigne un régime dont les pouvoirs sont séparés, non concentrés et pour lequel la souveraineté populaire s’exprime et est transmise par le vote, ce régime ne peut fonctionner sans une conscience de démocratie ; c’est-à-dire sans un respect des principes démocratiques à l’échelle du citoyen.

Nous sommes toutes et tous, en démocratie, des acteurs politiques et c’est pour cette raison précise qu’il convient, dans une entreprise, un lycée, une association, une université, d’adopter une gouvernance démocratique et respecter le débat.

Pour toutes ces raisons et parce qu’une rupture de confiance est manifeste au sein de notre institution, il convient de convoquer de nouvelles élections relatives à la présidence de Sorbonne-Université dans l’espoir que ces dernières mettent en lumière l’ordre, la réussite, l’échange pluriel, la responsabilité sans bafouer nos principes démocratiques et la valeur humaine qui caractérise – aussi – Sorbonne-Université.

Je ne porte aucune accusation, j’invite à la réflexion ; j’appelle à l’évolution.

Veuillez agréer, monsieur le Président, monsieur le Doyen, l’assurance de mon profond respect.

Julien Hauss

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