Israël a-t-il gagné la guerre de Gaza ?

Les conflits contemporains ne se jouent pas uniquement sur le terrain militaire, mais aussi, si ce n'est surtout, sur les scènes diplomatiques et médiatiques. L'Etat hébreu en a pleinement conscience, mais n'a-t-il pas privilégié la face opérationnelle du conflit au risque de subir des dommages importants en terme de coopération et de communication ?

Les conflits contemporains ne se jouent pas uniquement sur le terrain militaire, mais aussi, si ce n'est surtout, sur les scènes diplomatiques et médiatiques. L'Etat hébreu en a pleinement conscience, mais n'a-t-il pas privilégié la face opérationnelle du conflit au risque de subir des dommages importants en terme de coopération et de communication ?

 

« Israël gagne les guerres et perd les paix »

 

Le fameux mot de Raymond Aron semble ne jamais avoir été autant à l'ordre du jour qu'aujourd'hui. Sur le plan opérationnel en effet, l'Etat hébreu a offert au monde une démonstration de sa puissance militaire dont les enseignements sont multiples.

 

Premièrement, Israël envoie un signal clair aux futurs possibles belligérants : il dispose des moyens capacitaires, des tactiques de combat et de la volonté politique nécessaires à assurer la sécurité de son territoire et de ses citoyens. Si l'on en doutait, la chose est plus que démontrée.

 

A remarquer également : la qualité des renseignements sur le terrain. Il est certain que les cibles civiles, onusiennes ou hospitalières visées ont été nombreuses -elles le sont toujours trop- mais intervenir par voie aérienne, maritime et terrestre dans un environnement urbain surpeuplé aurait pu produire plus, bien plus, de dommages collatéraux. Par ailleurs, les porte-paroles de l'armée israélienne ont affirmé en général avoir répondu volontairement à des tirs en provenance de ces endroits et n'ont pas parlé d'erreurs. En cela donc, l'Aman (entité assurant le renseignement militaire) s'est montrée performante. L'ordre de feu est à charge des décideurs militaires, avec la responsabilité que cela engendre en terme de pertes civiles, mais non du renseignement.

 

Ensuite, l'IDF (pour Israeli Defence Force, sigle de l'armée israélienne) a prouvé également qu'elle a tiré les enseignements nécessaires de la guerre contre le Hezbollah en 2006. L'état-major comme le gouvernement avaient été accusés d'avoir été improprement préparés à une guerre asymétrique contre un ennemi volatile pratiquant la guérilla et connaissant parfaitement le terrain. L'enchaînement des phases de l'opération israélienne a exposé par lui-même que les objectifs sont progressivement atteints, ce qu'a confirmé à mots couverts le gouvernement israélien, qu'il s'agisse de la destruction des tunnels passant entre Gaza et l'Egypte, de la réduction de l'arsenal de roquettes Qassam du Hamas, ou de l'affrontement avec ses combattants.

 

Enfin, l'évitement de justesse du déclenchement d'une troisième intifada, de la reprise des attentats-suicide, ou d'attaques terroristes contre les intérêts israéliens à l'extérieur ne constitue pas la moindre des victoires sur le plan sécuritaire dans ce conflit. L'Etat hébreu sait donc qu'il a gagné la guerre de Gaza au plan opérationnel. Mais est-ce le cas au travers de ses dimensions diplomatique et médiatique ?

 

Une diplomatie dédaignée

 

Qu'il s'agisse de la résolution 1860 du Conseil de Sécurité de l'ONU demandant un cessez-le-feu immédiat, de l'initiative du Quartet (ONU, USA, UE, Russie), de celle du président Sarkozy, de celle des trois ministres des Affaires étrangères français, tchèque et suédois représentant la troïka européenne, aucun des efforts de paix au plan international n'ont réussi à faire infléchir Israël, ni le Hamas d'ailleurs.

 

La seule initiative qui ait réussie à perturber la marche du conflit est celle de l'Egypte, qui s'est posée en médiatrice entre les deux belligérants, afin d'obtenir l'arrêt -si ce n'est la fin- des combats. Le Caire est relativement contraint de mener ses efforts tambour battant afin d'empêcher un exode massif des Gazaouis sur son territoire, d'assoir l'assise populaire des Frères musulmans en réaction à l'opération israélienne, ou de se voir accuser par les autres pays arabes de ne rien faire devant des combats qui ont lieu à sa frontière, après avoir participé au blocus de Gaza.

 

Mais le fait que l'Etat hébreu ait accepté l'initiative égyptienne ne réussit pas à cacher le dédain avec lequel elle reçu les doléances de la communauté internationale, qu'elle a accusé en retour de ne pas se soucier des attaques à la roquette que subissent ses citoyens de Sdérot, d'Ashkélon et d'ailleurs depuis plusieurs années.

 

L'impact diplomatique risque d'être lourd a posteriori pour Israël. L'Union européenne, souvent taxée d'impuissance relative à sa stratégie de « soft power », vient de démontrer en menaçant de sanctions la Russie et l'Ukraine, qu'elle entend désormais durcir le ton face aux partenaires qui font fi de ses requêtes. Il n'est pas inimaginable qu'elle décide à l'avenir de donner plus de voix en ce sens au Proche-Orient.

 

Le monde arabe, dont l'initiative de règlement du conflit israélo-palestinien est probablement la plus sérieuse des tentatives actuelles, risque également de se rétracter. Non que les dirigeants des régimes arabes dits modérés aient une grande sympathie pour le Hamas, qu'ils considèrent souvent comme proche des mouvements internes visant à leurs déstabilisation, mais la fronde populaire a été suffisamment importante pour que la rue impose la retenue des dirigeants face à l'Etat hébreu. Israël risque donc de voir s'éclipser la possibilité d'un règlement global, même imparfait selon ses intérêts, tout de même fort attractif.

 

L'ONU s'est dressé quand à lui de plus en plus comme opposé à Israël. Non content que l'Etat hébreu ne donne suite à ses résolutions, un convoi humanitaire officiel dont le parcours avait été indiqué a été pris pour cible, et plusieurs des structures de l'UNRWA (Office de Secours et de travaux des Nations Unies, dédié aux Palestiniens) ont subies le feu israélien.

 

Enfin, en ce qui concerne les Etats-Unis, le mystère subsiste sur le niveau de consultation du président élu Obama par le gouvernement israélien avant l'opération, mais que celui-ci ait donné son aval ou qu'il ait été pris à défaut, la corrélation entre l'augmentation des morts civils et la réaction populaire mondiale risque de modérer son soutien le plus précieux, et de miner conséquemment l'avenir des relations israélo-américaines.

 

Résistance médiatique d'Israël

Bien que les manifestations ont été souvent l'objet d'un mélange de genre, mêlant les causes proprement pacifiste, pour deux Etats, pro-palestinienne, internationaliste, pro-Hamas, antisioniste ou antisémite, elles ont été une réalité relayée largement par les médias globaux. Face à cela, Israël a adopté une stratégie médiatique de résistance face aux critiques populaires. Le gouvernement israélien a invité ses diplomates, porte-paroles, responsables militaires et diasporas, à faire entendre leur voix en soutien à l'intervention, et contre le Hamas.

 

Mais malgré tous les efforts d'information de l'IDF sur la précision et la nécessité de ses frappes, malgré les tracts ou les coups de téléphone censés annoncer l'imminence de bombardements à la population gazaouie, malgré la passion déployée par les officiels israéliens lorsqu'ils racontent l'effroi de leurs concitoyen au déclenchement des sirènes d'alerte à la roquette, malgré aussi le probable travail psychologique du renseignement extérieur israélien, la bataille médiatique n'a finalement pas tournée, comme c'est toujours le cas des interventions israéliennes depuis la guerre civile au Liban, en faveur de l'Etat hébreu.

 

L'enchainement des phases de combats malgré les contestations n'a fait logiquement qu'irriter encore plus. Il faut croire que les pourparlers avec l'Egypte et la communication à multiple facettes sur le plan médiatique ont essentiellement servis à limiter la casse au plan international, pendant que l'armée était chargée d'atteindre le plus vite possible ses objectifs. Mais si au plan sécuritaire, Israël a atteint ses objectifs en obtenant l'arrêt des tirs de roquettes, les dommages subis aux plans diplomatiques et médiatiques ont poussés l'Etat hébreu dans un isolationnisme international qui rendront sa victoire militaire peut-être moins fructueuse qu'elle ne paraît.

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