«Molécules» ou le matérialisme féministe de Bégaudeau

Comment raconter le meurtre d’une femme par son harceleur sexuel ? Molécules, le dernier roman de François Bégaudeau, est un roman policier mais il peut se lire comme un essai matérialiste.

Comment raconter le meurtre d’une femme par son harceleur sexuel ? Molécules, le dernier roman de François Bégaudeau, est un roman policier mais il peut se lire comme un essai matérialiste, ou peut-être faudrait-il dire plus simplement réaliste. J’opte cependant pour matérialiste à cause du titre du roman, « molécules », qui indique le souci de la matière.

C’est un roman où tout se construit à partir des personnages qui sont eux-mêmes des molécules plus ou moins complexes, plus ou moins stables, plus ou moins en réaction avec leur entourage. Je n’en fais pas une liste complète. Mais il y a celui de Jeanne, jolie quarantenaire généreuse qui donne son temps à s’occuper de fous, et qui est la victime du meurtre : elle aurait à peu près l’âge de Bégaudeau (45 ans) si l’action ne se déroulait pas entre 1995 et 2001. Celui du capitaine Brun, l’inspectrice chargée d’enquêter sur le meurtre de Jeanne, qui est encartée au RPR et aimerait pouvoir résoudre des énigmes criminelles un peu plus romanesques que ce que lui offre la triste réalité. Celui de la juge, ancienne femme battue qui fait par maladresse le jeu de la défense. Celui de Léa, la fille de Jeanne, encore lycéenne au moment du meurtre de sa mère, qui s’engage dans des études de chimie (elle va faire une thèse). Celui de la gardienne espagnole (pas portugaise) de l’immeuble où a lieu le crime, qui efface les pièces à conviction par souci de faire le ménage. Et puis celui de la femme du meurtrier, impassible, dont on ne parvient pas à savoir si elle est victime ou complice.

À côté de ces personnages féminins il y a aussi des personnages d’hommes. Charles par exemple, le père de Léa, est un bourgeois de province d’une loyauté sans faille, qui sombre dans la dépression. Didier, un fou du Centre pour lequel Jeanne travaille, et qu’elle a voulu adopter, est un gentil géant incapable de manier des abstractions. Quant à Gilles, le meurtrier, il n’a rien au premier abord d’un meurtrier. C’est un type à priori normal, sauf qu'il a harcelé Jeanne dans sa jeunesse parce qu’elle l’avait éconduit. C’est une honte, on est bien d’accord, mais c’est toute notre culture des rapports entre hommes et femmes qui est honteuse, et on aide si peu les hommes à faire l’apprentissage de la masculinité... Et voilà que quinze ans plus tard un prétendu envoûteur le convainc qu’il ne pourra résoudre son impuissance sexuelle qu’à condition de « se débarrasser » de Jeanne. Il ne récoltera que de 8 ans de prison, tant il est facile de convaincre un jury à grande majorité masculine qu’en voulant « se débarrasser de quelqu’un » à coups de cutter on n’avait pas forcément l’intention de lui donner la mort. Et puis il y a François Bégaudeau, qui apparaît à la fin du livre, il n’a pas encore trente ans. Il a rencontré Léa dans une soirée alors qu’il venait d’être nommé comme prof de lettres dans un établissement de la région. Ils tentent de coucher ensemble, ça ne marche pas parce qu’elle est encore traumatisée. Blessé, il cherche à en savoir plus, elle lui raconte son histoire, ils essaient une deuxième fois, ça ne marche pas davantage. Il lui dit ses quatre vérités (elle ressemble à l’assassin de sa mère en refusant de vivre) avant de disparaître. La fin du livre ressemble à une pirouette : Léa tente de se venger de Gilles, mais Didier l’en empêche.

Matérialiste, on peut dire que l’écriture de Bégaudeau l’est depuis toujours dans un sens marxiste qui place le matérialisme dans les rapports économiques et sociaux. Et ceci du fait de son intérêt pour la langue contemporaine, les expressions courantes, le langage parlé contagieux d’une époque, qu'il voit comme le produit de rapports de classe. S'il s’empare de cette langue du temps pour mieux s’en extraire — c’est après tout son job d’écrivain que de trouver sa propre langue au lieu de se contenter du prêt à penser et du prêt à dire — il s’en sert aussi pour élaborer une version du style indirect libre dans lequel la langue des personnages est à la fois le véhicule de pensées intimes, et la matière d’un commentaire sociologique qui prend souvent une dimension humoristique. Car c’est à chaque fois par leur vocabulaire que se construisent les différents personnages du roman, féminin comme masculins. Ce sont des expressions toutes faites qui structurent les pensées de la gardienne ou de l’inspectrice, et c'est ainsi que Bégaudeau critique les pouvoirs maléfiques de cette langue du temps, nous en montre la capacité à nous priver à nous-mêmes. Tout ça c’est déjà la marque de fabrique de Bégaudeau (il me semble), oui mais il y a aussi trois autres formes de matérialisme dans le livre, qui ne relèvent pas précisément de ce sens marxiste qui fait du langage un fait social.

La première correspond à une sorte de phénoménologie antérieure au langage, et donc aux mots qui nous environnent, pour se placer au niveau infra-linguistique de la conscience corporelle. Il consacre ainsi deux beaux chapitres, le premier et le dernier, à décrire l’engourdissement du réveil, le mystère du mouvement, le paradoxe d’un corps porté par lui-même, d’un corps dont les parties liquides et mouvantes prennent appui sur les parties solides et immobiles pour les emmener avec elles. Il le fait à propos de la victime, puis à propos du meurtrier, en un parallèle quelque peu dérangeant qui semble nous dire que tous les corps, au-delà de leurs singularité, se ressemblent un peu aussi.

Une deuxième forme de matérialisme renvoie au titre même du livre, « molécules ». Nos fluides corporels et nos matières organiques sont soumis aux mêmes lois que celles de la matière universelle, ce sont les lois de la chimie, de la biologie et de la physique. Or la biochimie c’est aussi un langage pour s’emparer du réel, langage qui affranchit Léa de la langue contemporaine, qui lui permet de se construire une autre réalité, dans laquelle les molécules sont plus réelles que les mots imprécis et injustes de la morale et du droit. Langue qui l’emprisonne aussi, dès lors qu’elle lui autorise à disqualifier tout ce qui ne se décrit pas dans le langage des molécules comme appartenant à un moindre niveau de réalité. C’est d’ailleurs toute la source du malentendu avec le jeune prof de lettres marxiste Bégaudeau.

Et puis il y a une troisième forme de matérialisme, intéressante intellectuellement même si elle ne m’a pas transporté comme procédé littéraire, c’est celle de Didier, ce fou qui est aussi une proposition théorique dès lors que sa condition lui interdit d’utiliser le moindre terme abstrait (« La lune est cachée derrière la nuit. Dans le noir les pas font plus de bruit. Sous les pas un chien aboie. Didier caresse le palmier pour le rassurer »). Lui aussi, comme Léa, est immunisé contre ce que j'ai appelé plus haut la langue du temps. À la mesure de cet autre matérialisme, ce matérialisme de fou qui est aussi un matérialisme poétique, la morale se déploie sans référence au droit, sans référence au flux universel des molécules, et pourtant elle existe. Car Didier refuse que Léa ne tue Gilles. Il emporte le corps endormi de ce dernier, pour le rendre à son innocence corporelle, antérieure au langage, et renaître d’une certaine façon.

Qu’est-ce qui différencie les hommes des femmes d’un point de vue matérialiste ? Leur corps bien sûr. Mais c’est du corps déjà socialisé qu’il faut parler ici, du corps déjà verbalisé et inscrit dans des rapports de domination auxquels la brève idylle entre Léa et le narrateur n’échappe pas tout à fait. Hors de cela, le corps phénoménologique et chimique des hommes et des femmes passe l’essentiel de son temps à se ressembler, et s’il est effrayant de rapprocher Gilles de Léa, c’est peut-être aussi du constat de cette ressemblance que peut dépendre un féminisme matérialiste.

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