Le 3 janvier 2026, les États-Unis ont mené une opération militaire éclair à Caracas, aboutissant à l’arrestation puis à l’exfiltration de Nicolás Maduro. Officiellement, le Président américain Donald Trump a justifié cette intervention par un triple argumentaire : la libération du peuple vénézuélien après une élection présidentielle largement contestée en 2024 ; la restauration de la démocratie ; et, plus singulier encore, l’exécution de poursuites judiciaires engagées à New York pour narcotrafic, visant Maduro et son épouse Cilia Flores. Une accusation ancienne, spectaculaire, mais largement contestée par de nombreux juristes et diplomates, qui y voient moins une procédure pénale classique qu’un outil de judiciarisation de la confrontation politique internationale.
L’événement est historique. Mais il est surtout révélateur. Car au-delà du cas vénézuélien, cette opération consacre une évolution inquiétante : le droit international n’est plus un cadre contraignant, mais une ressource narrative mobilisable — ou contournable — selon les intérêts stratégiques des puissances.
La morale comme langage, l’exception comme pratique
« Nous assistons à une normalisation de l’exception », analyse Stephen Walt, professeur de relations internationales à Harvard. « Quand une grande puissance s’autorise ce qu’elle reproche aux autres, elle transforme l’ordre international en simple rapport de forces justifié a posteriori par le discours. »
Le recours à l’argument du narcotrafic est, à cet égard, éclairant. Il permet de déplacer l’intervention du terrain strictement militaire vers celui de la “coopération judiciaire”, brouillant volontairement les frontières entre droit pénal interne et souveraineté internationale. Un diplomate européen, sous couvert d’anonymat, résume : « On n’arrête pas un chef d’État étranger comme on interpelle un baron de la drogue. Quand on fait semblant de l’ignorer, c’est que le droit est déjà devenu secondaire. »
Pour Hubert Védrine, ancien ministre français des affaires étrangères, « le problème n’est pas l’hypocrisie — elle a toujours existé — mais le fait qu’elle soit désormais assumée. Quand le droit devient facultatif pour les plus puissants, il cesse d’exister pour les autres. »
Le pétrole, toujours au centre du jeu
Derrière le récit humanitaire et judiciaire, l’économie n’est jamais loin. Le Venezuela détient les plus importantes réserves prouvées de pétrole au monde. Un pétrole stratégique, lourd, historiquement raffiné par les États-Unis, et dont l’exploitation avait été profondément bouleversée par les nationalisations engagées sous Hugo Chávez.
« Il ne faut jamais opposer morale et intérêts : la morale sert souvent à rendre les intérêts présentables », rappelle Michael Klare, spécialiste des conflits énergétiques. Dans un contexte de recomposition énergétique mondiale, marqué par la guerre en Ukraine et la rivalité sino-américaine, le Venezuela redevient un nœud stratégique majeur.
Dire que le pétrole explique tout serait simpliste. Mais prétendre qu’il n’explique rien serait naïf.
L’Europe, spectatrice disciplinée
Face à l’intervention américaine, la réaction européenne a été, une fois encore, révélatrice. Condamnations timides, appels abstraits au respect du droit international, absence de ligne autonome claire. À l’exception notable du chef du gouvernement espagnol Pedro Sánchez, qui a exprimé publiquement ses réserves, l’Union européenne s’est contentée d’un alignement prudent.
« L’Europe parle comme une puissance normative mais agit comme une puissance secondaire », observe Nicole Gnesotto, vice-présidente de l’Institut Jacques Delors. « Cette dissonance affaiblit durablement sa crédibilité, notamment dans le Sud global. »
L’effet de précédent : un message reçu bien au-delà de Caracas
Le véritable danger n’est peut-être pas au Venezuela. Il est dans ce que cette intervention autorise ailleurs.
« Le précédent est toujours plus important que l’événement », souligne François Heisbourg. En Asie, Pékin observe avec attention la manière dont les États-Unis redéfinissent les frontières de la légitimité militaire et judiciaire. Si l’on peut capturer un dirigeant étranger en requalifiant une intervention armée en opération antidrogue ou de justice internationale, alors la notion même de souveraineté devient conditionnelle.
Au Moyen-Orient, le raisonnement est similaire. Israël, qui s’affranchit déjà régulièrement du droit international, trouve dans cette séquence un argument supplémentaire : si le droit est à géométrie variable, pourquoi s’imposerait-il à certains plus qu’à d’autres ?
Une victoire tactique, une défaite stratégique ?
La chute de Maduro sera peut-être célébrée comme une victoire politique immédiate. Mais à long terme, le coût pourrait être bien plus élevé.
Car le message envoyé au reste du monde est limpide : la souveraineté est conditionnelle, la légalité relative, et la norme négociable lorsque les intérêts vitaux sont en jeu — quitte à habiller une opération militaire d’un vernis judiciaire.
On peut refuser de défendre Maduro sans renoncer à défendre le droit. Mais si l’on accepte que celui-ci soit instrumentalisé par les puissants, alors il ne reste plus grand-chose de l’ordre international — sinon une succession de précédents, chacun plus dangereux que le précédent.