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Billet de blog 9 juin 2022

Le discours des corps comme dernier recours

Ce billet aborde la primauté des corps aux mots et aux discours des exilé·es. Il prend appui sur l'ouvrage de Didier Fassin : La raison humanitaire qui traite des choix des politiques et interventions menées face à la crise de l'accueil dans les société occidentales actuelles. Ce billet se limite à effleurer à peine quelques unes des urgences que soulève corps, migration et accueil.

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Le discours des corps comme dernier recours

A l’épreuve de l’indicible et de l’inaudible, il reste encore la matérialité des corps


Avant propos

***

« L’immigré n’est que son corps. »
-A. Sayad, la double absence (2014)

A l’heure d’un monde où résonnent le vacarme des violences, de la souffrance ; A l’heure de l’insignifiance des mots pour ne serait-ce qu’évoquer les maux ; A l’heure de l’indécence et de l’urgence ; A l’heure où résonnent les alarmes et les mises en garde ; A l’heure d’un monde devenu absurde, où l’emploi des termes crise, révolution, bouleversement semblent s’éloigner de leurs sens premiers. A l’heure de la guerre, des conflits, du recul et des avancées, à l’heure où pratiques et théories ont rarement été aussi difficilement conciliables. A l’heure de la crise de l’accueil des sociétés occidentales ; C’est à cette heure là que sonnent celles de la compassion et des préoccupations morales. A cette heure ci que cohabitent avec contradiction deux positions: les considérations morales, solidaires et empathiques et leur traduction en terme d’actions politiques et d’interventions publiques. C’est précisément à l’analyse de ces contractions que s’attelle Didier Fassin dans La raison humanitaire.

Il s’applique à recontextualiser historiquement et s’intéresse minutieusement à chacun.e des acteur.ices ainsi qu’aux des tenants et des aboutissants de l’action et l’intervention humanitaire. Tout en considérant respectueusement l’engagement des personnes qui y prennent part, ainsi que la complexité de l’objet de sa recherche ; il retrace et dépeint soigneusement l’assistance et l’attitude politico-morale face aux réfugié.es. Le corps occupe le premier rôle dans ce que Fassin désigne, par une formule empruntée à Foucault, un régime de véridiction. Il demeure seul témoin matériel des violences et persécutions subies que les récits des réfugiés ne suffisent plus à prouver. Publié en 2010, cet ouvrage d’anthropologie politique et morale qui traite d’Une histoire morale du présent propose une description éloquente d’une société où règne l’incohérence. Les chapitres auxquels nous nous intéresserons sont les troisième et quatrième, intitulés respectivement Un protocole compassionnel et Une épreuve de vérité. Ce choix est pertinent par la nécessité de discours à propos des réfugié.es, du récit de leurs parcours d’exils et de la vérité incarnée de leurs récits. L’importance d’analyser, de comprendre et de réfléchir aux choix des outils et aux moyens employés par le passé, actuellement et à venir ainsi qu’à leurs fins. Ce choix a, en tout cas été le mien, dans un contexte où discourir semble parfois vain mais s’avère pourtant définitivement urgent et indispensable à l’heure des bilans.


L'heure des bilans


La raison et la morale porteraient à penser qu’est venue l’heure des bilans, et avec elle, celles des responsabilités et de l’action, de la solidarité, de la compassion, presque l’heure du bon sens, en somme. Mais les constats ne semblent pas sonner dans la même direction. Quelle est la situation de d’accueil des réfugié.es sur le sol français ? Quelles ont été les choix de mesures, d’outils et de démarches pour l’obtention du statut d’asile ? Didier Fassin explore les changements législatifs avant de s’appliquer à décrypter leur application ou leur non-application dans la pratique. Les chapitres sélectionnés portent sur la régularisation des étranger.es pour raison médicale et la reconnaissance par corps des demandeur.euses d’asile.

Le 24 juin 1997, sous un gouvernement de majorité gauche, par l’intermédiaire du ministre de l’Intérieur Jean-Pierre Chevènement, la France modifie sa législation en ce qui concerne l’accès à l’obtention d’un titre de séjour et autorisation de travail. Ce changement légal, qui est également un changement de direction au niveau moral, prend place dans une période où le nombre de sans papiers, de demandeur.euses atteint des records historiques. Période où les dispositifs, que nous n’appellerons pas d’accès mais plutôt de restrictions d’accès au droit de séjour, explosent également, produisant inévitablement plus d’irrégularité, de souffrance, de misère et de maladies. Époque assez sombre pour le
pays des droits humains si l’on observe la dissension grandissante entre le fort taux de demandes et la faiblesse du taux d’accords. Cette réforme fait suite aux actions et aux alertes associatives concernant la situation des réfugié.es sur le sol français. Évolution assez révolutionnaire dans ce contexte : le critère médical est désormais considéré comme l’une des conditions majeures pour l’accès à la régularisation, un critère supérieur dans l’évaluation des demandes : dorénavant, un.e réfugié.e malade peut se voir accorder titres et autorisations et de séjour et de travail pour raison médicale. Le corps devient une « ressource sociale susceptible de produire une compassion qui, traduite dans le droit, (...) permettra peut-être d’être régularisé.e. »

Dans la troisième partie de son ouvrage, Didier Fassin cherche à révéler, au-delà des modalités de sa mise en place et de son application réelle, les incohérences de ce qu’il nomme, par analogie avec la médecine, un protocole compassionnel. Le sociologue emprunte le vocabulaire de la médecine mais pas seulement, il use abondamment celui du droit et de la justice. Les notions de vérité, de preuve, de jugement sont omniprésentes dans son discours. Cela est facilement justifiable, il suffit de constater qu’il s’agit là du vocabulaire employé lorsqu’il est question des personnes réfugié.es, de leurs corps, de leurs parcours et récits d’exils mais surtout de leur potentielle régularisation. En 2004, au moment des ses recherches, la France était le 1er pays industrialisé pour le nombre de demandes enregistrées, comptant plus de 58 000 des dossiers déposés, bien devant le nombre de ceux déposés aux États-Unis, en Allemagne ou le Royaume Uni, anciennement les trois premiers. Ces trois derniers accueillaient alors déjà beaucoup plus que la France, et comptaient pour la période respectivement 450 000, 960 000 et 280 000 personnes régularisées. La même année, l’Office française de protection des réfugié.es et apatrides (Ofpra) dénombrait son plus faible taux d’accord à ces demandes (9,3%) et seuls 100 000 réfugié.es ont été régularisé.es sur les 9 millions dans le monde cette année là. La prise en charge et l’accueil était déjà délégué quasi-exclusivement aux pays dits du Sud (notamment Turquie, Pakistan, Iran, Tanzanie etc.).

D’après la dernière publication en date d’Eurostats à propos des demandes d’asiles dans les Etats membres de l’Union Européenne (UE), le nombre de primo-demandeur.euses d’asile observe une hausse 12 % en 2020 par rapport à 2015. Les primo-demandes enregistrées en France sont en augmentation de 8 %, chiffre très faible lorsqu’il est remis dans le contexte d’explosion du nombre de demandes dans la majorité des autres États membres. Pour autant la France occupe néanmoins la deuxième place dans la part totale de l’UE, représentant 19,6 % de celle-ci, derrière l’Allemagne et devant l’Espagne, représentant respectivement 23,2 % et 18,8 % de l’UE. Enfin, allant contredire les constats de Fassin concernant la France de 2004, pour ce qui est des réponses positives aux demandes d’asile sur le sol français, l’Observatoire de l’immigration et de la démographie observe que « La France accorde de plus en plus généreusement l’asile aux demandeur(euse)s. », chiffre élevé en 2018 à 36 % d’après les statistiques officielles du Ministère de l’Intérieur et de l’Ofpra. Face à ces bilans, au constat de la divergence entre le nombre de dossiers déposés et le nombre d’accès à une régularisation, au moment de l’enquête, plusieurs positions sont choisies. Ces positions prennent forme sous des déclarations de cette situation de manière disproportionnées voire clairement mensongères de la part de nombreux médias, qui ne sont autres que les relais de la version gouvernementale. L’attitude qui est adoptée est celle de dépeindre une image altérée de la réalité de l’accueil. Plutôt qu’altérée, il n’est pas inopportun de la qualifier d’imaginée, de construite, de réfléchie voire de stratégique. Cette posture se traduit à travers un discours alarmiste provoquant la peur, renforçant en partie notamment les discours et politiques d’extrêmes droites (par exemple la théorie du grand remplacement).

Un discrédit complet est accordé aux paroles et récits de parcours migratoires ; Au delà de la réalité des souffrances et violences subies par les réfugié.es, en niant leur discours c’est leur vécu qui est nié voire leur existence. C’est en constatant que les études migratoires n’accordent que peu d’importance aux parcours d’exil en tant que processus mais bien d’avantage au point de vue propres aux sociétés dites d’accueil sur profil des réfugié.es, que Abdelmalek Sayad énonce que « l’immigré(e) n’est que son corps ».

Il s’agit donc ainsi d’une position et d’une vision choisie et adoptée par le gouvernement, dont les justifications prennent racine notamment à travers les rapports de l’Ofpra et d’autres institutions prétendument indépendante mais pourtant partie prenante de l’appareil étatique. Si les derniers chiffres dont nous disposons semble montrer un revirement de la tendance au niveau de l’équilibre entre taux de demande et taux d’accords : il s’agit de considérer ces chiffres en interrogeant leur fiabilité. En effet, il paraît primordial de s’interroger sur les critères précis de régularisation de ces dernières années, sur les changements qu’ils ont subi, ainsi que nécessaire questionner la méthodologie empruntée dans les calculs qui précèdent les statistiques des taux d’accords. Enfin, quel est le traitement réservé aux détenteur.ices du statut d’asile ?

Ces dernier.es sont certes plus nombreux.ses a avoir obtenu le statut mais qu’en est-il de leur condition de vie et d’accueil ? S’il s’avère que celles-ci se sont dégradées parallèlement à l’augmentation du taux d’attribution de l’asile, alors cela ne semble en rien être une situation rassurante.


Déplacement des corps, dépassement encore :

Quelle heure est celle qui sonne désormais?
Panne de réveil et procrastination, pas de réveil et inaction

Ni progression ni amélioration, il reste l’immense inquiétude de nombreuses associations et ONG de terrain qui alertent sur les conditions indécentes et inhumaines de traitement des personnes qu’elles accompagnent, constant que l’obtention ou non de la régularisation ne suffit absolument pas à les protéger des politiques et violences de non-accueil françaises. Ces alertes, qui parfois même proviennent de l’internationale (notamment sur la situation de Calais) sont invisibilisées et rendues inaudibles et par les forces de l’ordre, premières actrices des violences sur le terrain. Ces forces, bras armées de l’État, gardiennes de la paix mais surtout propriétaires du monopole de la coercition légitime; ce sont celles qui, sur le terrain, expulsent, repoussent (notamment en dehors de la région parisienne), volent et détruisent les affaires personnelles des personnes et le matériel des association, déchirent, frappent, traquent, intimident et procèdent à des arrestations qui mènent parfois à une expulsion du territoire ou un enfermement en Centre de Rétention Administratif. (CRA)

Récemment, il a même été signalé à plusieurs reprises, sans que cela n’ait été avéré par la justice, qu’elles auraient tenté d’incendier des lieux de vie de réfugié.es, se rendant potentiellement responsables de tentative d’homicide volontaire. La majorité des médias se chargent de relayer des théories alarmistes anti-immigrations. Enfin, l’ensemble des appareils de l’État choisissent d’ignorer les rappels à l’ordre et les avertissements du milieu associatif ; choisissent de mettent en œuvre méthodiquement les nombreux moyens, politiques comme économiques dont ils disposent pour garantir l’invisibilisation des discours dénonciateurs.

Des personnes, des humains, des corps et des parcours de vie qui sont caractérisées par une « très grande (...) on s'acharne sur (elles.) eux en ayant perdu le sens des responsabilités politiques qui font que dans ce pays, normalement, on s'inquiète sur la personne humaine" déclare Sébastien Nadot, le président et instigateur et rapporteur de la commission parlementaire sur les migrations, les déplacements de populations et les conditions de vie et d’accès au droit des migrants, réfugiés et apatrides en regard des engagements nationaux, européens et internationaux de la France.

Ce député dénonce ce qui s’apparente pour lui à des maltraitances d’État qui vont à l’encontre du droit français et des traités internationaux. La commission parlementaire à laquelle nous faisons référence ici s’est tenue en novembre 2021 et dresse le même constat. Elle s’est appliquée à se rendre sur le terrain et ses observations ont été coordonnées par des acteur.ices des associations locales, nationales et internationales qui alertaient déjà de l’ampleur des violences des politiques de non-accueil et de l’urgence d’y remédier en changeant de cap. La restitution de ce rapport a également eu lieu en collaboration avec la Défenseuse des droits qui a participé à l’élaboration du rapport et aussi dans le cadre et avec la Coordination des actions aux frontières intérieures (CAFI) dont font notamment partie Amnesty International, La Cimade, Médecins du Monde, Médecins sans frontières... etc.

Les conclusions de cette commissions ont été sans appel et unanimes : les droits humains fondamentaux sont bafoués (droit d’asile, droit au logement, droit à la santé, droit de l’enfant). L’accélération de l’aggravation de la situation est non sans lien avec le règlement de Dublin de 2013, qui oblige le.la réfugié.e à déposer sa demande d’asile dans le premier pays européen qu’il.elle a rejoint et délègue la responsabilité de l’examen de la demande d’asile à ce pays. Ce règlement est donc évidemment très inégalitaire pour les principaux pays d’entrée, (comme l’Italie ou la Grèce) et trop laxiste pour les autres et ne fait qu’intensifier la difficultés de l’exil, les violences auprès des personnes et aggrave fortement les politiques de non-accueil européennes en les accentuant. L’objectif de cette commission à porter ces fruits en terme de travail, notamment pour ce qui est de la communication et la mutualisation entre acteur.ices politiques et associatif.ves, locaux et nationaux.

Ce travail s’érige en véritable plaidoyer en faveur de l’accueil, la qualité des travaux finaux est indéniable, notamment les 16 notes thématiques de la synthèse qui se veulent être des indications pour agir urgemment pour le respect des droits humains et l’intégrité des personnes. Pour autant, les perspectives de changements et de revirements semblent être inévitablement bien en deçà des attentes formulées et soulevées par les discussions. Le constat suite à cette condamnation du non-accueil n’est autre que celui de la non-réponse de la part du gouvernement en place, de la part des institutions concernées, de la part des médias qui n’ont assuré qu’un très faible relais de ces travaux.

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