RDCongo: le successeur de Kabila aura -t-il besoin de l'Union européenne ?

Après le renouvellement des sanctions de l'Union européenne (UE) à l'encontre des officiels Congolais, dont, l'actuel candidat du pouvoir au scrutin présidentiel, la République Démocratique du Congo (RDCongo) estime que sa coopération avec l’Europe communautaire est inégale. Décision: expulsion du représentant de l'UE.

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A Kinshasa, l'un des officiels du cabinet de Léonard She Okitundu, ministre Congolais des affaires étrangères, joint au téléphone par DRCongoUK, estime que l' UE est un partenaire qui "tente d' imposer ses valeurs sans contrepartie et d’une manière selon elle inadaptée et humiliante". A trois jours du scrutin général jugé à haut risque pour la stabilité du pays, la décision d'expulser, Bart Ouvry, ambassadeur de l'UE, ouvre les débats géostratégiques avec un partenaire stratégique, mais aussi menace les ambitions des 27 (Sans le Royaume Uni qui officiellement quitte l'UE en mars 2019) dans ce riche et deuxième plus grand pays Africain dont la superficie représente les 2/3 de celle de l’Union européenne (2,3 millions de km2).

Un Partenaire encombrant ?

La RDCongo, en regardant l’UE, voit-elle un partenaire encombrant ou moins important ?

Il est vrai que tout gouvernement souverain proclame sa propre volonté de renforcer sa démocratie et ses droits de l'Homme par rapport à la vocation universelle.

La question n’est pas nouvelle pour l'ex Zaïre, qui sous Mobutu, dès le début des années 90, s’est employé à affirmer son indépendance vis-à-vis de la Belgique, son ancien metropole . Et, chaque fois les intérêts de la Belgique menacés, l' UE se rangeait derrière elle. Mobutu, qui venait de lancer le multipartisme était débordé par la montée de l'opposition politique et estudiantine. En mai 1990, un groupe d’étudiants de l’université de Lubumbashi s’était vu victimes d’atrocités militaires de la Division spéciale présidentielle de Moburu. L'attitude de Bruxelles jointe à celle de l'UE condamna les dérives du régime Mobutu. Kinshasa et Bruxelles étaient en rupture. Mobutu alors évoqua le fameux "contentieux Belgo-Congolais", expression utilisée en 1961 par le premier ministre Cyrille Adoula pour signifier la dissolution des Sociétés à Charte (actuels Holdings et Consortiums), laquelle diminua la part de la RDC dans I’Union Minière du Haut Katanga (UMHK - devenue Gécamines) ayant entraînée la perte de plusieurs milliards de dollars $ au détriment de l'ex-Congo-Belge. Cette part de l'ex- Congo Belge à l’UMHK était liée aux postes juridiquement détenus par le Congo dans une Société à Charte sous laquelle opérait I’Union Minière, le Comité Spécial du Katanga (CSK).

Depuis, la RDCongo, n’hésite pas à secouer le fameux "contentieux Belgo Congolais"pour s’interroger sur son rapport avec la Belgique, au sein de l ’Europe.

En 1994, le génocide au Rwanda déverse plus de 4 millions des réfugiés rwandais dans l'ex-Zaïre. Parmi eux, des anciens militaires du régime du Rwanda,  sous Juvėnal Habyarimana, responsables des tueries de Tutsi et Hutu modérés. La tension militaire le long des frontières entre l'ex-Zaïre et le Rwanda est permanente. La Belgique, accusée de partialité dans le génocide au Rwanda, changea sa géopolitique dans la sous région. Ses interventions aussi bien militaires que diplomatiques devenaient de moins en moins engageantes. Désormais, toute intervention de la Belgique cadrait avec celle de l'UE.

En 1996, en pleine crise militaire qui a vu plus de 5 armées régulières (Rwanda, Ouganda, Angola, Zimbabwe et Namibie) s'allier à la rébellion de Laurent Désiré Kabila pour renverser les 32 ans du régime Mobutu, l'UE refait surface. Elle se montre présente et active. Le diplomate italien, Aldo Ajello, sera nommé envoyé spécial des Grands Lacs avec mission de jouer un rôle de premier plan dans la recherche d'une solution de paix dans ce conflit armé. Le renversement de Mobutu en 1997 par cette coalition de 5 armées régulières au sein des forces de l'Alliance des forces démocratiques pour la libération du Congo (Afdl) conduite par Laurent- Désiré Kabila, ouvre une nouvelle ère des relations entre la Belgique et ses trois ex colonies-Congo-Kinshasa, Rwanda et Burundi  Kabila père ne saurait en mesure de se departir de ses parrains.. Sa politique diplomatique á l'égard de la Belgique de surcroît l'UE ne sera que amatrice. Il est assassiné le 16 Janvier 2001 avant que son pouvoir n'atteigne une certaine maturité. 

Joseph Kabila change la donne !

Le ton change avec l’arrivée au pouvoir en janvier 2001 du général-major Joseph Kabila après l'assassinat de son père. "Signes d'ouverture", pendant les obsèques, la Belgique envoie son ministre belge des Affaires étrangères, M. Louis Michel, seul européen présent. Louis Michel rencontre alors le successeur désigné, auprès de qui il évoque le soutien de son pays aussi de l'UE au nouveau régime. Docile, Joseph Kabila tend sa main ouvertement à Bruxelles. et entend désormais renverser la tendance et s’éloigner des pratiques anciennes. Deux ans après sa prise de pouvoir, Joseph Kabila foule pour la première fois le sol des colons Belges. Devant le Sénat Belge, il vante l'apport de la Belgique dans «l' histoire de la République démocratique du Congo, qui est aussi celle des Belges, missionnaires, fonctionnaires et entrepreneurs, qui crurent au rêve du roi Léopold II de bâtir, au centre de l'Afrique, un Etat». «Nous voulons, à cet instant précis, rendre hommage à la mémoire de tous ces pionniers», avait-il conclut. Voila le moment tant attendu, et le discours longtemps rêvé par Bruxelles. Satisfait, le Premier ministre Guy Verhofstadt, promet de poursuivre l' appui au Congo pour la mise sur pied d'une véritable armée nationale et d'une unité de police chargée de protéger les institutions, pour l'organisation des futures élections et pour l'assainissement de la Fonction publique congolaise, et surtout l'envi d'une amélioration des conditions d'accueil des investisseurs. Traumatisés depuis l’indépendance par la position anti-colonialiste de Lumumba, et des ratés avec Mobutu suivis de peu des incohérences diplomatiques de son père Laurent Désiré Kabila, les Belges considèrent le jeune chef d'Etat, 34 ans, comme l'homme providentiel. "Son discours et sa présence parmi nous resteront qualifiés comme d'événement qui compteront dans l'histoire de la Belgique", dira le président du Sénat Belge, Armand De Decker .

. Désormais, la Belgique regardait la RDCongo comme un fils prodigue qu'il fallait reconduire sur le chemin de l'UE. De son côté, la RDCongo, fragile, sans armée, sans soutien international, ne pouvait que observé un profil bas. Plus utile de se rappeler de Lumumba moins encore faire allusion au fameux contentieux "Belgo Congolais". 

En 2005, la Belgique reprend sa place des intérêts en RDCongo et sur les importations en provenance de RDC, qui sont stratégiques notamment en diamant, cuivre, bois et coltan.

Le retour de la Belgique au Congo s’est traduira par la consolidation des relations avec l'UE. Ainsi, le Fonds européen pour le développement (Fed) , renforcera son assistance en RDCongo notamment dans la réforme de la police et celle de l'armée. Le Fed contribuera au financement du référendum constitutionnel suivi des élections de 2006 et 2011 à plus de 75 % du coût total. 

Les relations entre la RDCongo et l'UE, pourtant excellentes depuis l’élection de Joseph Kabila en 2006, commencent à se détériorer dès le début 2012 après la réélection de Joseph Kabila en 2011. Joseph Kabila, fera face aux contestations de l'opposition conduite par Etienne Tshisekedi, et de la société civile, suite aux irrégularités du scrutin présidentiel et législatives. L’église catholique, à travers Mgr Laurent Monsengwo Pasinya, archevêque de Kinshasa, avait par ailleurs dénoncé "les résultats qui n’étaient pas conformes ni à la vérité ni à la justice". La Commission européenne jointe par Carter Foundation, les États-Unis, la France, la Belgique, se sont rejoint pour déplorer les ratés de cette première consultation organisée par les Congolais eux-mêmes, à la différence du scrutin du 2006, encadré par la communauté internationale, la Monuc (Mission des Nations Unies au Congo) et le Ciat (Comité international d’accompagnement de la transition). "L’absence d’observateurs lors de la consolidation des résultats au Centre national de traitement de la Commission électorale à Kinshasa ne peut qu’affecter la confiance dans les résultats annoncés et leur crédibilité », avait écrit dans un communiqué la Mission d’observation électorale de l’UE (MOE-UE), qui avait déployé 147 observateurs en ce temps en RDC. Ce deuxième et dernier mandat de Joseph Kabila sera marqué par des contestations internes, le renforcement des milices armés dans l'Est du pays notamment les opérations militaires du Mouvement du 23 mars (M23) en novembre 2012 contre les troupes de la Monusco (Mission des Nations Unies en RDCongo) et des Fardc (Forces armées de la RDCongo) aux alentours de Goma, Province du Nord Kivu. La dégradation de la situation économique, sociale et humanitaire a commencé à affecter les relations entre les deux partenaires. En 2013, l'UE était divisée sur l'approche à adopter lorsque le gouvernement Congolais n'avait pas reçu un satisfecit aux critères d' évaluation avant de renouveler son plan d'investissement. Ce plan d'investissement de 5 ans financé par le Fonds européen pour le développement, visait à contribuer à la croissance et à l’emploi, supprimer les obstacles à l’investissement privé en réduisant les risques, renforcer les mécanismes du respect des droits de l'homme, reformer la sécurité de l'Etat, réduire la pauvreté...L'UE envisageait de mettre à la disposition du pays pour la période 2014-2020, un montant de 620 millions d'EUR, selon l'accord de partenariat ACP-CE. Le récent désaccord entre Congo-Kinshasa et l'UE a atteint son paroxysme en août 2016 lorsque Jean-Prince Mpandi, le 6e Kamuina Nsapu, chef coutumier des Bajila Kasanga, fut tué dans l’assaut de sa maison, dans la province du Kasaï-Central. Plusieurs membres de sa chefferie s’était organisée en milicien pour affronter les Fardc. La réponse de l’armée était sanglante, et l’UE" était préoccupée par la détérioration de la situation dans le Kasaï" , selon le communiqué de l'UE. Sept officiels Congolais avaient alors subis des sanctions de la Commission européenne suite à "la situation en RDCongo qui avait atteint une ampleur exceptionnelle sur le plan à la fois sécuritaire, humanitaire et des droits de l’Homme". Kinshasa avait qualifié ces sanctions d' "illégales".

Ruée mondiale vers le cobalt Congolais !

Depuis, le regard que porte la RDCongo sur l’UE apparaît ambivalent et empreint d’une certaine méfiance. A Kinshasa, certaines élites du pouvoir n’hésitent pas a désavouer la politique occidentale en Afrique. Et cela se traduit par des récentes négociations commerciales avec la Chine et la Russie. Deuxième productrice mondiale du cuivre, la RDCongo a soulevé la colère des partenaires Occidentaux lorsqu'en en 2016, l'entreprise minière Tenke Fungurume, a été racheté par le groupe chinois China Molybdenum qui veut surtout contrôler le cobalt, produit en même temps que le cuivre congolais.

Pire, la récente convention militaire datant de 1999 signée entre la Russie et la RDCongo a accentué la tension des partenaires de l'UE. En contrepartie de cette coopération militaire, la RDCongo va mettre en disposition de la Russie ses ressources minières, énergétiques et agricoles. Déjà en République centrafricaine, Moscou s’est sentie dans le besoin de reprendre des espaces autrefois "gagnés" par l’UE.

Aujourd’hui, avec Brexit, l'UE se voit dessiner la carte de la refondation aussi bien continental qu'international. L' arrivée de la Chine et de la Russie en Afrique centrale notamment, en RDCongo, deuxième plus vaste pays d'Afrique et riche en ressources représente un danger géostratégique pour l' Europe communautaire. Néanmoins, L'UE a l'avantage du prince. Avec ses 28 membres (Elle en restera 27 en mars 2019 au sortir du Royaume Uni suite au Brexit), l'UE constitue nettement la deuxième puissance économique mondiale, derrière les États-Unis et devant le Japon. Avec ses nombreux accords commerciaux préférentiels, conclus sur une base bilatérale ou plurilatérale, elle a tout avantage de garder son partenariat avec la RDCongo. Plusieurs de ces accords commerciaux notamment dans la diminution des obstacles tarifaires aussi bien à l' importation qu' à l'exportation, favorisent le climat des investissements, et facteurs déterminants de l’accès aux marchés et des conditions de concurrence. Globalement, ces accords dans le cadre des ACP ont porté ses fruits avec la Cote-d'Ivoire, l'Afrique de Sud, le Kenya, la Namibie...

Le successeur de Joseph Kabila aura la dure tache de choisir entre le traditionnel partenaire ou les nouveaux venus dans ce cercle qui se globalise davantage.

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