Le Jobbik : l'extrême droite hongroise

Parti institutionnalisé et organisé, le Jobbik développe et déploie des méthodes d'intimidation pour combattre ses ennemis dans la Hongrie mouvante de Viktor Orban.

Parti institutionnalisé et organisé, le Jobbik développe et déploie des méthodes d'intimidation pour combattre ses ennemis dans la Hongrie mouvante de Viktor Orban.

La Hongrie entre dans l'Union Européenne en 2004, quinze ans après la fin de la tutelle de l'U.R.S.S.. Les élections législatives de 2010 voient la victoire du parti conservateur le Fidesz. Il recueille 56% des suffrages exprimés, mais remporte cependant les deux tiers des sièges du parlement grâce à la loi électorale. Ce qui lui donne le pouvoir de modifier la constitution. Le leader du Fidesz, Viktor Orban est nommé Premier ministre. Ce dernier s'assure la fidélité de ses députés dès le début du mandat, au cours d'entretiens privés de quelques heures avec chacun, chaque député vient donc se légitimer auprès du dirigeant1. Sous l'impulsion de Viktor Orban, une nouvelle constitution est votée en 2011, et entre en vigueur dès janvier 2012. Cette nouvelle constitution, où le mot « république » disparaît, rappelle le « rôle du christianisme », décrète que l'embryon est un être humain dès le début de la grossesse et que le mariage ne peut exister qu'entre un homme et une femme. Autrement dit, le droit à l'avortement (droit fondamental de l'UE) est mis à mal, ainsi que le mariage pour tous2.. Viktor Orban tient d'une main de fer le Fidesz, et donc le parlement. Pierre Verluise, directeur de recherche à l'Iris décrit de la manière suivante le processus législatif exercé par le Fidesz : « la majorité ostracise l’opposition. Il arrive que des projets de loi soient présentés en Commission le matin, votés l’après-midi et promulgués au Journal officiel le lendemain... Sans véritable débat avec la société civile ni même une consultation des experts » 1, il parle d'une vie parlementaire « à la hussarde ». Ainsi beaucoup d'observateurs parlent d'un régime autoritaire pour qualifier la Hongrie de Viktor Orban3.

Viktor Orban est présenté comme un homme conservateur glissant depuis quelque années vers une droite nationaliste. Mais la droite ultra-nationaliste existe déjà en Hongrie. Elle est représentée par le parti d'extrême droite Jobbik, qui signifie Mouvement pour une meilleure Hongrie. Ce parti né en 2003 est dirigé par Gabor Vona (un professeur d'histoire de 31 ans). Ce parti obtenant que de faibles scores aux élections (inférieurs à 2%) connaît une victoire en 2009 en obtenant 15% aux élections européennes (correspondant à trois député européens). Aux élections législatives de 2010, il obtient 16,67%, soit 48 sièges, et devient ainsi la troisième force politique du pays. Ainsi face au succès de Jobbik, Viktor Orban joue à la surenchère.

 

Le Jobbik a formé en 2007 la « Garde Hongroise », qui est une organisation paramilitaire non armée dépendant du parti. Cette garde est présentée comme un groupe « d'auto-défense » pour assurer la sécurité des hongrois. Vêtus de noir, ses membres portent le brassard avec l'écusson rayé rouge et blanc de la dynastie d'Arpad (prince magyare du IX e siècle), blason repris en 1944 par le parti nazi des Croix Fléchées. Mais en réalité cette organisation marchant au pas obéit à une véritable hiérarchie militaire. Elle effectue ses patrouilles dans les quartiers et villes à forte population Roms et/ou Tziganes. Entre 2008 et 2009, il a été dénombré une soixantaine d'agressions racistes (sur Roms et Tziganes) dont huit assassinats. La police a admis que ces flots d'agressions étaient organisés et réalisés par la Garde Hongroises, elle n'a cependant arrêté que quelques personnes4. En 2009, la Garde Hongroise est interdite pour ses opérations illégales de maintien de l'ordre. Immédiatement, elle se reconstitue en plusieurs organisations en changeant de nom et en se présentant comme des associations citoyennes « d'auto-défense ».

                             Membres de la Garde Hongroise

 

Idéologie du Jobbik

Le Jobbik est un parti anti-Roms, anti-Tziganes, et également antisémite. Ce parti dénonce les minorités comme responsables du malheur des hongrois. Actuellement les Roms représentent 10% de la population hongroise (entre 500 000 et 700 000 personnes), mais ils connaissent un taux de natalité supérieur à la moyenne hongroise et atteindraient 20% de la population d'ici 2050 selon les estimations. Dans de nombreuses villes, les Roms vivent en ghetto en périphérie. Les Roms ont souffert de la transition vers l'économie de marché. Du fait de leurs faibles niveaux de formation et de la fermeture de certaines entreprises et industries ces deux dernières décennies, ils ont été dans les premiers à perdre leur emploi. Le journaliste Corentin Léotard, au micro de France Info, donne un exemple de ghetto Tziganes avec la ville de Tiszavasvari (ville de 10 000 habitants) : dans des conditions insalubres (pas d'eau courante, cas de tuberculose...), 2000 Tziganes vivent dans un « ghetto »5 éloigné de la ville et accessible seulement par des routes non goudronnées. A cette ségrégation spatiale s'ajoute une ségrégation scolaire. Les enfants vivant dans un état de sous-développement ont par exemple rarement eu accès à des robinets ou des toilettes, et les écoles municipales, leur étant pourtant ouvertes, sont incapables de faire face aux problèmes spécifiques de cette communauté. Ainsi ces enfants sont scolarisés dans une école financée par des ONG, où sont présents uniquement des Tziganes6.

Le programme du Jobbik envers les Roms et Tziganes a été exposé lors d'une conférence de presse du leader du parti, Gabor Vona, en 2010. Ce dernier a proposé une solution pour ce qu'il nomme la « criminalité Tzigane » :la création de « zone de criminalité » où vivraient les délinquants sous surveillance policière. Pour les enfants de délinquants, il propose la création de pensionnats où la « ségrégation serait un outil éducationnel plus productif ». En d'autres termes, le Jobbik préconise la ghettoïsation des Roms et des Tziganes7 .

A cela s'ajoute un antisémitisme, qui conduit le Jobbik à être sur le plan international, pro-Hammas et pro-Iran. Ainsi, s'oppose t-il à ce qu'il nomme l'axe « Tel-Aviv-Wagshington-Bruxelles ». Lundi 26 novembre 2012, le député Marton Gyöngyösi membre du Jobbik a demandé d'établir une liste des dirigeants juifs car il « pense qu'un tel conflit [conflit dans la bande de Gaza] rend opportun un recensement des gens d'origine juive vivant ici, notamment au sein du Parlement hongrois et du gouvernement hongrois, qui, effectivement, constituent un risque pour la sécurité nationale en Hongrie ». Propos immédiatement condamnés par l'ensemble de la classe politique hongroise8.

Mais son idéologie prend son essence dans la revendication nationaliste de la Grande-Hongrie défaite par le traité du Trianon (traité de paix signé en 1920 qui démantèle l'empire austro-hongrois en plusieurs pays dont la Hongrie). Le Jobbik veut ranimer cette Grande Hongrie, par exemple dans ses manifestations, la grande Hongrie est représentée sur des supports divers (drapeau, vêtement, tatouage etc..). Le Jobbik vente ainsi un passé glorieux de la Grande-Hongrie.

T-shirt représentant la "grande Hongrie" porté par un manifestant

 

Cette idéologie est illustrée explicitement par les propos de Oszkar Juhasz (maire de la commune de Gyöngyöspata et membre du Jobbik). Ce dernier, dans un enregistrement réalisé à son insu semble certain de voir éclater une guerre civile prochainement, et déclare qu'il faut attendre le moment propice pour prendre les armes. Il déclare également que le peuple hongrois est actuellement gouverné et opprimé par les 7 000 policiers proches du « Zsideesz », contraction de Fidesz (parti au pouvoir) et de Zsido (juif). Cet enregistrement (datant de mai 2011, date où il n'est pas encore maire) est rapporté et diffusé par la chaîne de télévision privée ATV. Ces déclarations aurai été tenues en présence de trois militants du Jobbik. Après avoir démenti, Juhàsz a admis les avoir tenu ces propos, mais dans un cadre privé. Le Jobbik a déclaré que ses propos ne reflètent que l'avis personnel de Juhàsz sans cependant les commenter9. Cette commune de Gyöngyöspata s'est également illustrée en 2011, par la présence de « camp d'entraînement » pour les milices d'extrême-droite10..

 

Stratégie du Jobbik

La stratégie du Jobbik est de prendre un évènement tragique et isolé puis de le faire connaître bien au-delà de ce qu'il mérite pour raviver les tensions ethniques. Ainsi le Jobbik veut se placer en seul défenseur et protecteur des « honnêtes hongrois » contre cette « criminalité Tzigane et Rom ». En montant ces événements en épingle, le Jobbik organise des démonstrations de force sous diverse formes. En mars 2011 à Gyöngyöspata (commune de 2500 habitants), le Jobbik prend l'exemple d'un suicide, pour lequel il accuse les Roms de la ville d'être responsables. Le Jobbik introduit ses milices qui patrouillent dans les quartiers Roms en intimidant ses habitants. Ainsi le Jobbik fait parler de lui, déstabilise le pouvoir (en l'occurrence le pouvoir municipal) et attise les tensions ethniques. Les milices d'extrême-droite ont réussi à pousser à la démission l'équipe municipale. Les élections municipales anticipées ont donné la victoire du maire Juhasz. Le journaliste Corentin Léotard écrit en mars 2011 dans son journal électronique Hulala : « Tous les ingrédients y sont réunis pour donner lieu à une crise sociale majeure : appauvrissement généralisé de l’ensemble de la population ; hausse du chômage ; augmentation des prix de l’alimentation ; mise en place d’un plan de rigueur économique qui se traduit par une réduction de l’aide sociale et signifie pour les plus pauvres une précarisation extrême de la vie quotidienne, jusqu’à l’insécurité alimentaire la plus totale. De la crise sociale à la révolte, il y a un abîme qui pourrait être franchi à la faveur d’un fait divers, par exemple. C’est en tout cas ce que craignent beaucoup d’observateurs sur le terrain car le fossé n’a cessé de se creuser ces dernières années entre Roms et non-Roms »11.

En avril 2011 à Hejöszalonta, suite au meurtre d'une femme, le Jobbik mobilise ses sympathisants et ses milices pour organiser une manifestation, où sont présents deux de ses députés. Cette manifestation a pour objectif de protester contre la « criminalité Tzigane » et de défendre ses victimes : « les honnêtes hongrois ». Même message qu'à Gyöngyöspata. Venue de Budapest, des militants d'Amnesty International encadrent les Roms, qui se sont vus expulsés de leurs habitations par la police le temps de la manifestation. La manifestation du Jobbik se dirige vers le stade municipal où sont réunis les Roms pour la journée. Au contact des deux groupes, des insultes sont prononcées sans qu'aucune violence physique ne soit signalée. Violence évitée car les militants d'Amnesty International recommandent aux Roms d'éviter tout comportement violent, car cela réjouirait le Jobbik12. En cherchant à développer les tensions ethniques, le Jobbik attend chaque acte répressible d'un membre de la communauté Tzigane pour le médiatiser, le dénoncer en le généralisant et proposer ses solutions.

 

Défilé de la Garde Hongroise à Tatarszentgyory en décembre 2007

 

Expérience municipale du Jobbik

Lors des élections municipales d'octobre 2010, le Jobbik remporte trois municipalités : Hencidà, Hegyhathodàsz et Tiszavasvari. Cette dernière commune est considérée comme « la capitale du Jobbik » selon les mots de son leader Gabor Vona13. Le programme du Jobbik peut ainsi être appliqué au niveau local. Dans la commune de Gyöngyöspata remportée par le Jobbik lors d'élection anticipées en 2011, la mairie Juhàsz a mis en place le travail obligatoire pour les chômeurs, mais uniquement les chômeurs Roms. Ainsi ces derniers doivent effectuer des travaux (le plus souvent d'entretien public) payé 100 € de moins que le salaire minimum. En cas de refus, les allocations chômage sont coupées pour une période de trois ans sous décision de la mairie. Le maire Jobbik veut des « changements radicaux », notamment en « apprenant aux Roms à mieux contrôler leurs naissances »14.

Le 25 août 2012, plusieurs organisations d'extrême-droite, dont le Jobbik en tête, défile pour demander l'expulsion des Roms du pays. Cette manifestation, qui réunit quelques centaines de personnes à Budapest, est aussi l'anniversaire de la création de la Garde Hongroise (datant de 2007), le leader du Jobbik, qui est également président de la garde, salue la foule avec un « Szebb jövö » (slogan des jeunesses fascistes des années 1930) avant de formuler son discours 15.

 

 

 

Références :

1 http://www.diploweb.com/La-Hongrie-d-Orban.html

2 http://www.lexpress.fr/actualite/monde/europe/la-hongrie-selon-viktor-orban_1067162.html

3 http://www.mediapart.fr/journal/international/200112/hongrie-la-derive-3-viktor-orban-est-il-fasciste?page_article=3

4http://www.presseurop.eu/fr/content/article/27821-la-croisade-anti-roms-du-jobbik

5http://www.polkamagazine.com/17/le-mur/corentin-leotard-au-micro-de-france-info/854

6 http://www.polkamagazine.com/17/le-mur/etre-tsigane-en-hongrie/741

7http://www.hu-lala.org/2010/09/02/la-segregation-pour-eviter-%C2%AB-la-guerre-civile-%C2%BB/

8 http://www.humanite.fr/monde/hongrie-lextreme-droite-veut-une-liste-des-juifs-509664

9http://www.hu-lala.org/2012/04/24/gyongyospata-jobbik-a-t-il-cherche-la-guerre-civile/

10http://transeuropeextremes.com/sur-le-terrain/a-gyongyospata-entre-roms-et-nationalistes/

11http://www.hu-lala.org/2011/03/17/le-spectre-de-heurts-interethniques-en-hongrie/

12http://www.hu-lala.org/2011/04/06/jobbik-et-ses-milices-jouent-avec-le-feu-a-hejoszalonta/

13http://www.hu-lala.org/2012/10/30/jobbik-conserve-sa-%C2%AB-capitale-%C2%BB-a-tiszavasvari/

14http://www.francetv.fr/geopolis/la-montee-de-lextreme-droite-1959

15 http://www.rfi.fr/europe/20120826-hongrie-parti-extreme-droite-jobbik-roms-budapest

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.