Constat amer

La Paillade, quartier de 20.000 habitants au nord de Montpellier construit dans les années 60 pour les rapatriés d'Algérie, a toujours eu l'image d'un quartier chaud. Mais c'était surtout un quartier ouvert, multiculturel, et agréable à vivre. Après cinq ans d’absence, j’ai retrouvé un territoire pacifié, mais où la mixité a disparu et la situation sociale est désespérante.

La résidence du Cap dou Mail vient d'être réhabilitée dans le cadre de l'Anru 2. © Mathieu Conte La résidence du Cap dou Mail vient d'être réhabilitée dans le cadre de l'Anru 2. © Mathieu Conte

J’ai passé les vingt-deux premières années de ma vie – de 1988 à 2010 – à La Paillade, un quartier populaire au nord de Montpellier. Avec mes cinq frères et sœurs, nous savions que ce n’était pas le quartier le plus facile, mais nos souvenirs d’enfance sont heureux.

A l’école, les copains s’appelaient Jérémy, Nasserdine, Machkour… Il y avait même Alan, un Yougoslave. La mixité était réelle et c’était une véritable chance. Nous ne voyions ni nos différences, ni notre point commun : la modestie de nos parents. Quand on est gosse, on ne se rend pas compte de ce genre de réalités.

Le week-end, avec les frangins, on escaladait le portail du groupe scolaire pour squatter le terrain de foot. C’était interdit mais toléré, cela faisait moins de mal que lorsqu’on maltraitait les portes de garage de notre résidence. Je revois le concierge descendre avec son air sévère, déterminé à nous crever le ballon. Nous habitions au Saturne, dans le bloc du milieu. Celui des Français, entre le bloc des Gitans et celui des Arabes.

En face, comme derrière, il y avait un tabac-presse. L’été, une sirène annonçait l’arrivée du camion du marchand de glaces. Sur nos vélos, nous traversions les résidences et les blocs du quartier. Les rez-de-chaussée n’étaient pas encore murés et les parkings pas encore cernés par ces horribles grillages et portails, censés apporter de la sécurité, mais qui ne marchent jamais. Le quartier était un immense terrain de jeu. La police de proximité tenait le CLJ (centre loisirs jeunes), ce qui permettait de rassurer les parents qui ne voulaient pas laisser traîner leurs fils.

A l’époque, devenir journaliste ne me venait pas à l’esprit. Même pas en rêve. L’occasion s’est présentée presque par hasard. J’ai quitté mon quartier, ma ville et ma boîte de maçonnerie pour grandir à ma manière. Le vrai passage à l’âge adulte. Cinq ans plus tard, en 2015, ce métier me ramène dans mes rues d’origine. La claque que j’ai prise ! Je n’ai pas reconnu mon quartier…

Les quads ont remplacé les vélos, le marchand de glaces ne passe plus depuis bien longtemps, le métier de concierge n’existe plus, et les marchands de journaux ont presque tous fermé. Il n’en reste plus qu’un. La Paillade n’est même pas digne de recevoir les journaux gratuits dans ses arrêts de tram.

Il me semble que mon quartier « craint » moins qu’avant (il est deux fois moins criminogène que le centre-ville selon la police), même si les points de deal se sont multipliés. Mais la situation sociale s’est sévèrement dégradée. Plus de la moitié de la population vit sous le seuil de pauvreté. Et seulement 22% ont un diplôme égal ou supérieur au Bac. Le seul lycée du quartier est professionnel. Une belle promesse d’avenir pour nos jeunes (-25 ans), qui représentent plus de la moitié de la population. Alors que Montpellier est la ville française qui vit la plus grande croissance démographique, La Paillade - renommée Mosson en 2000 parce que "Paillade" était devenu péjoratif - perd des habitants (environ 21 000 aujourd’hui, plus de 29 000 il y a dix ans).

A l’absence de mixité sociale, il faut désormais ajouter l’absence de mixité ethnique (alors qu’elle existait encore il n’y a pas si longtemps). Les statistiques ethniques sont interdites en France, et cela permet parfois de cacher certaines réalités. Au grand dam des instituteurs et des parents d’élèves, si aujourd’hui un petit Pailladin n’est pas dans une classe de 24 Arabes, c’est qu’il a la chance de compter un Gitan parmi ses camarades. Et encore, il le perdra sans doute en arrivant au collège. Un enfant d’immigrés né en France et qui grandit dans ce quartier ne côtoiera que ses semblables (pourtant tous français hein) jusqu’à la fin de sa scolarité. Adulte, on lui reprochera de ne pas vouloir s’intégrer, ou de se replier sur lui-même.

Pure négligence, ou volonté délibérée de concentrer les « Maghrébins » dans « leur » quartier, à l’américaine ? La question me tracasse souvent. Mais pourquoi s’occuper d’eux ? « Les quartiers ne votent pas » (28,78% de participation aux Européennes contre 50,12 au niveau national, et RN en tête). Règne chez les Pailladins un sentiment d’abandon et une forme de résignation.

Dans le média associatif où je travaille, nous accueillons des jeunes en Service civique, en les initiant pendant neuf mois à l’audiovisuel. L’occasion pour eux de se faire la main sur un nouvel outil et de vivre une aventure humaine, en attendant de savoir quoi faire de leur avenir. Pas de quoi changer la face du monde, mais si on arrive à en aider un, c’est déjà une belle victoire. J’ai en mémoire un jeune particulier. Enfant d’une mère courage mais dépassée, déscolarisé trop tôt, en surpoids, le verbe fort avec ce faux accent de la banlieue. Bref, inemployable ailleurs que dans son kebab. N’empêche que ce jeune a bon fond, et qu’il est très intelligent. C’était le plus rapide pour appréhender notre logiciel de montage ou maîtriser la caméra. Ses nouvelles compétences, ajoutées aux rencontres faites dans l’année, auraient pu lui ouvrir des portes. Sauf que quitter le quartier, ou même le foyer de sa mère, pour tenter sa chance, lui est impossible. Trop habitué à se faire avoir. Pas assez à voir autre chose. L’espoir fait peur.

J’ai toujours considéré ce quartier comme le plus riche – humainement – de la ville. Aujourd’hui, je le vois comme une prison à ciel ouvert et ne souhaite qu’une chose à ses habitants : avoir la chance, comme moi, d’en partir pour enfin évoluer. Mais cette chance, il va falloir aller la chercher, car ici, les barrières se construisent plus vite que les opportunités.


Mathieu CONTE
Kaina TV

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