Siam :un peu d 'air, de mystère et de beauté dans ce monde de brute

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


Les Wats ou vats, temples, pagodes sont nombreux en Thaïlande. Aussi nombreux que les églises en France. Soit environ 28.000. Certains fort anciens mais, le plus souvent reconstruits, ils sont, dans leur grande majorité, des 19 et 20 ème siècle. Le Wat est un ensemble religieux qui comprend quelques habitations pour les moines – talapoins-, le Stupa ou chedi , reliquaire, qui est une haute tour et l ubosot grande salle nue, lieu de prières et d ordination, de recueillement, de vœux et de remerciements
On y vient quand on veut, selon l envie ou le besoin, on s ‘y assoit, y discute, boit , mange et se prosterne, allume force bâtonnets d encens, regarde longuement les fresques murales, le quitte à convenance, le coeur soulagé et content : l’ ubosot est toujours là sous son triple toit surmonté de chofas .Y trônent beaucoup de statues de Bouddha plus ou moins identiques. Il n y a pas de sièges. On se déchausse pour entrer. La plupart des murs sont quasi intégralement peints. Ce qui fait de la fresque murale, vu la quantité de pagodes, l art majeur de la Thaïlande

Les thèmes peints sont extrêmement limités. Il s agit quasi toujours des jatakas*, récits des vies antérieures de Bouddha ou plus exactement de Bodhisatta*, (1) très rarement des vies de Bouddha lui même. Et parmi ces plus de 500 vies antérieures, seules les dix dernières font l objet de plus de 90 % des illustrations, et sur ces dix dernières, deux se retrouvent dans la plupart des murales peints. Par ailleurs dans toute l’Asie du Sud-Est bouddhisme et hindouisme ont été mélangés depuis le début de l’indianisation de la région et le Ramayana hindou, sa mythologie pour ne pas dire ses légendes ou histoires ou épopées, imprègne la culture bouddhiste thaïe sous la forme du Ramakien, version thaïe du Ramayana qui finit par constituer un fond merveilleux aux enseignements bouddhistes de la même façon que la Bible constitue pour l’Occident un arrière plan d’images fortes et d’histoires édifiantes pour l’enseignement christique.

Les formes, quant à elles, peuvent varier. Souvent l histoire est racontée comme une bande dessinée, en images fermées sur elles-mêmes . Mais il arrive aussi qu il n y ait pas de cadres .La fresque devient un enchevêtrement d histoires de personnages et de symboles où chacun sait et doit y suivre et trouver sa propre voie Parfois aussi l artiste ne se contente pas de répéter des formules graphiques codifiées, immuables, et restitue les événements dans un décor et un environnement qui lui sont contemporains

quand il ne donne pas libre court à une imagination qui lui permet ,comme dans certains murales contemporains, d’évoquer des personnages qui doivent plus à la BD qu’a l’imagerie traditionnelle ( voir Bangkok et Phayao )

Ainsi, à Nan au Nord Est de la Thaïlande dans le Wat Phoumin, entre 1880 et 1895 un anonyme, que nous appellerons le Maitre de Nan, peignait il des jakatas dont le jakata dit de Kattha Kumara (que nous appellerons KK) qui tiennent à la fois des évangiles, des fables de La Fontaine, des “Mille et une nuits” et surtout de l’émerveillable histoire du Ramayana * (2)-qui est à l’Inde et à l’Asie ce que serait l’enfant bâtard de la Bible, de l’Odyssée et des contes de Perrault- un murale étonnant de fraîcheur et de spontanéité où figurent en bonne place des détails savoureux sur la vie quotidienne des habitants, habits et parures, tatouages, bijoux, gestuelles et une ribambelles de jolies femmes et de galants qui leur content fleurette mais aussi l arrivée d'un bateau, apparemment français mouillé dans une rade, un trois-mâts, pavillon dressé, un capitaine, une troupe en shako en train de défiler derrière un capitaine à cheval , ainsi qu’ un bateau à roue, une bombarde,

un bateau à aube © ep un bateau à aube © ep

Nan ne fut, quoique voisine, jamais rattachée au Laos mais au Royaume du Lanna qui comprenait alors Chiang Mai, Chiang Rai, Phayao et Luang Prabang, toutes les provinces du Nord Siam et du Nord Laos, qui restèrent sous contrôle birman pendant deux siècle avant que le Roi Kavida ne rétablisse le Lanna dans sa splendeur- a partir de 1786. Le Lanna ne passa sous la coupe de Bangkok -et des Rama- qu’en 1935, quand Rama abandonna le nom de Siam pour celui de Thaïlande.

De la même façon la réponse française aux demandes du souverain laotien de protéger son territoire des “pavillons noirs” chinois et des visées siamoises, l expédition de Francis Garnier, ne devait jamais aboutir à un envahissement de la région de Nan, ni à l ‘usage de la bombarde. De même que vient faire ce trois-mats dans une région située à quasi mille kilomètres de la mer et à quelques kilomètres seulement d un Mekong qui a pu voir effectivement passer des bateaux à roues, la France entreprenant, avant la fin du siècle, la navigabilité du fleuve* ? Quelques années plus tard, la France inquiétée par les « compléments » Siamois, qui occupaient lentement, mais méthodiquement, toute la haute vallée du Mékong où ils imposaient leur protectorat aux rois de Bassak. Luang-pra-bang et Muhon-sin, décidait de mettre un terme à leurs empiétement. Une flottille commandée par l’amiral Humann pénétrait dans le Ménam, s’embossait devant Bangkok qu’elle canonnait, tandis que les troupes remontant le Mékong occupaient toutes les principautés laotiennes qui en bordent le cours. Le 3 octobre 1893, le Siam reconnaissait par traité l’indépendance du Laos, qui était placé sous le protectorat français. Un traité du 15 janvier 1896 avec l’Angleterre complétait la conquête en délimitant la frontière entre le Laos français et la Birmanie anglaise. Le 13 février 1904 était signé un nouveau traité de délimitation entre la France et le Siam. Enfin, ce pays, déférant à la demande française au nom du Gouvernement cambodgien, restituait par le traité du 23 mars 1907 les provinces de Battamban et d’Angkor enlevées au Cambodge depuis 1795 et que la France avait inconsidérément abandonnées en juillet 1867.

la descente ddu bateau © ep la descente ddu bateau © ep

Aussi serait-il peu probable que l artiste fut un moine. Mais où a-t-il appris la technique picturale?*(3) Si beaucoup de murales demeurent maladroits, conventionnels et présentent d'un point de vue strictement esthétique peu d intérêt, le murale du Wat Phoumin à Nan, au contraire, est le fait d un artiste accompli, à la technique sure, au style personnel et frais loin de tout académisme.

Réaliste, il s’attache aux détails, plis et ourlets, drapé et broderies, coiffes et mantilles, robes et surcots de femmes descendant d’un bateau, apparemment européennes, apporte une attention soutenue aux tatouages des hommes, à leurs regards , leurs objets, la cigarette qu’il fume, le fusil qu’il porte, restitue dans les scènes de marché des attitudes précises, amusantes, pleine de saveurs, de couleurs, d’humour, de charme, de poésie et de vie, chignons, sacs, sarong, coiffures, gestes et attitudes, détail des maisons et même humour des phylactères *(4), loin des images et illustrations courantes qui s’attachent plus au sens général, à la signification codée, au souci de reconnaissance et d’édification, plus aux personnages figés dans le marbre des codes (qui permettent de reconnaître et de donner nom ) *(3) qu’aux individus pétris de chairs et de sentiments, créant ainsi de toute pièce une rupture importante, opérant une vraie révolution esthétique et philosophique dont on est loin, m’est avis, d’avoir saisi et senti tout l’importance le suc et le miel.


Cependant depuis quelques années une recension, bien partielle mais essentielle a été entreprise par la Fondation Muang Boran (MB) que finance un mécène fort généreux. Elle a jusqu'à ce jour édité une trentaine de livres illustrés de quelques 4 à 10 photos, entoilés, commentés en Thai -résumé en anglais- malheureusement fort difficilement trouvables

 

Au Wat Phumin le murale semble raconter le jataka dit de Khatta Kumara(kk) et à Nong Bua le jataka dit de Chanthakhat ----------------

 

 

La légende de Chanthakhat

 

Chanthakhat” qui appartient aux “ Panyasa jataka” est une histoire pleine de bruits et de fureur, mélange détonnant de Perceval et d’Ulysse où le héros, jouet docile des Dieux, erre d’aventures en batailles, de femmes en femmes, de désastres en actions d’éclat, de Charibe en Scylla, aidé par des talismans fétiches et gris-gris que lui remettent démon, serpents –nagas- et autres, sous des formes diverses.-----------------------.

Il était une fois dans le royaume de Champaka-Nakkon un Roi fort vertueux mais dont la sagesse ne suffisait pas à empêcher que son royaume ne fut l’objet de mille calamités dues à l’inconduite de ses sujets. Il y avait aussi dans ce royaume une famille de pauvres paysans qui avaient deux fils Suryyakhat et Chanthakhat à nourrir. Ils y parvenaient si mal que ces derniers sans cesse réprimandés décidèrent de fuir. Ils se retrouvèrent bientôt dans une foret où ils assistèrent, médusés, au combat féroce que se livraient un serpent –qui n’était autre qu’Indra, Dieu des dieux- et une mangouste, combat qui se termina par la victoire du serpent et la mort de son ennemi qu Indra ressuscita aussitôt à l’aide d’une potion magique. Ils disparurent laissant les enfants transis et la fiole à portée de main dont Surijakhat aussitôt s’empara avant de reprendre la route----------------------------

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Mais Chanthakhat qui n’avait pas oublié la reine Thewathisangka partit à nouveau à sa recherche. Enfin il la retrouva et se fut d’émerveillables retrouvailles( douzième chant) . Ils échangèrent larmes, soupirs et confidences. La reine décida de rompre ses voeux monastiques. C’est alors qu’arriva au palais Uttamathari une princesse envoyée par son père pour épouser le jeune roi qui venait de mourir. Elle épousa Chantakhat et trois ans aprés fut enceinte

 

L a lé g e n d e d e K h a t t h a K u m a r a

 

Aussitôt avec ses compagnons KK entreprit de faire un énorme boucher et d’y mettre le feu. Dés que la fumée toucha le ciel des milliers de serpents en tombèrent. Mais KK les tua tous et la ville étant libérée ,il décida de la reconstruire ressuscitant le Roi, sa femme et tous les habitants. La ville retrouva sa gloire d’antan et fut re-baptisée Muang Nakhonrat. Il en offrit la direction à l’un de ses amis qui épousa la fille de l’ancien roi et devint roi son tour.

David K.Wyatt publia en 1993 (6) un essai sur le murale de Wat Phumin, essai dans lequel il essaie de “démontrer” que les fresques n’ illustrent pas la légende de KK telle que nous venons de la raconter et telle qu’elle est résumée dans la recension des Editions MB mais d’une variété locale recensée par Peltier* dont le héros Kathana (déformation de Khatta Kumara -KK) est fondamentalement à la recherche du père, comme devait l’être le Roi de Nan, commanditaire vraisemblable de l’œuvre, en 1893, quand son suzerain, le Roi de Siam, signa avec les français un traité qui mettait sous leur protection et leur protectorat ses possessions légitimes, Roi qui dut donc, pense notre auteur, se sentir suffisamment abandonné et dépouillé pour s’assimiler à l’orphelin du jataka dit de Khattana. *(10)

 

Il faut reconnaître que beaucoup de scènes du wat Phumin illustre bien le jakata khattana en particulier l’ histoire du pied d’ éléphant empli de l’urine d’Indra mais aussi un commentaire qui dit “ici est la maison de khattana”

Mais il est non moins évident que l’ensemble de la fresque touche majoritairement l’histoire de KK. Il y a trois personnages, clairement définis, amis, compagnons, serviteurs . Or Katthana est seul. KK tue” pour délivrer la ville d’abord des serpents puis des oiseaux” .Ainsi la fresque montre le Roi tirant vers les haut (les oiseaux) puis vers le bas ( les serpents). La scène du marché se passe, dit un écrit, à Chawatawadi, la ville où arrive KK et son deuxième compagnon. On le voit aussi délivrer la princesse de son pilier. Il est enfin dans les phylactères et par trois fois cité : “KK arrête la caravane pour se reposer” Il semble n’y avoir pas de doute possible.

Enfin la datation à laquelle Wyatt apporte une importance capitale et pointilleuse semble passer sous silence le temps de réalisation. Quelle que soit la quantité d’artistes et de petites mains qui ont participé de la réalisation de l’oeuvre il est fort probable qu’il fallut environ dix ans de travail sans compter les temps d’arrêts possibles causés entre mille autres raisons possibles par l’instabilité politique et économique que connaissait la Région dans ces années 1875-85.

Ce temps nous laisse d’ailleurs envisager l’hypothèse –vraiment conforme à ce que nous avons vu-de plusieurs artistes ayant chacun travailler à des époques différentes.

Il n’y a pas d’unité de style. La chute des serpents et des oiseaux, grossière, par exemple, n’a rien à voir avec la précision sourcilleuse et naïve des scènes galantes ou de marché, la procession, les portraits y compris ce portrait qui est considéré dit la légende comme un auto-portrait du Maître de Nan. Il ne fut pas seul par ailleurs certainement à composer ce murale. Si La porte Est semble bien du Maître dont on reconnait l’élégance la finesse des traits, les couleurs, les oiseaux et les serpents semblant tomber du ciel sont d’une autre facture. Ibidem au mur Nord, à gauche de la porte, voire toute la scène dédiée à KK et aux jeux semble d’un artiste différent, un assistant peut-être, mais la représentation de KK lui-même et l’ensemble des personnages comme Mairokha sont bien de sa main.

Plusieurs artistes intervinrent donc , à notre avis, à des époques différentes dans la réalisation mais aussi dans la réparation. La fresque que nous connaissons n’est pas la fresque d’origine. Une étude attentive non seulement des styles mais des pigments et des sous-couches nous permettent d’affirmer que de grandes parties ont été refaites voire repensées d’où l’extraordinaire enchevêtrement des histoires.

L’explication de Wyatt selon laquelle ces farang seraient le symbole d’une force étrangère, française parce que c ‘est la France qui fit du Roi de Siam une victime, semble bien légère. Comment représenter “réalistiquement” des français “symboliques” surtout quand il s’agit de soldats sanglés dans de vrais uniformes de parade et de femmes paradant dans des robes à la mode de Paris?

 

En dernière analyse il semble que David Wyatt ait introduit beaucoup de confusions, abusé par la munificence protéiforme de Nan en déclarant que l’histoire racontée n’était pas celle de KK dans sa version “officielle” mais une histoire proche issue et développée en pays Lanna et connue sous le nom de “thao kathanam” dont il donne une version ( pages 14 à 16 ) qui a finalement peu à voir avec le wat Phumin mais beaucoup avec le Chanthaka et Nuong Ba

 

(6) Wyatt, David K. “ Temple murals as an historical source” 1993-Chulalongkorn University Press –CUP-

(7) N’oublions pas que l’année bouddhiste commence à la septième lune qui suit le jour le plus court – la lumière la moins forte-en occident liée à St Nicolas- c ‘est à dire à Paques et que ce premier de l’an est lié –comme souvent Paques-à l’eau. C’est la fête de Songkran qui a, surtout dans le Nord, une version hautement festive. Durant une semaine de sept heures du matin à sept heures du soir tout le monde enfants, femmes, vieillards, hommes d’affaires, commerçants et fonctionnaires se lancent dans les rues de plein seaux d’ eau. En Hongrie les hommes arrosent la tête des femmes qui doivent leur offrir un oeuf en échange. Les rameaux sont lié aussi, dans l’orthodoxie catholique, a l’aspersion.

 

(8) Il est écrit “ ces soldats viennent d’un pays étranger”

 

 

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