C’ était un balon d’apparat recouvert d or, une nacelle étincelante, nagas dressés en poupe et en proue, balon dont la chirole faisant en son centre comme un kiosque aux balustres d ivoire et coussins de velours, couvert d une mousseline doublée de brocarts-, destinée d’ordinaire à se proteger du soleil et le soir venu des maringouins et autres toquets d eau, voraces et venimeux, qui tombaient des aréquiers dressés sur les rives- elle dissimulait, cette fois, tout en la montrant, selon la tradition siamoise, dans un écrin d or posé comme relique sur un autel de pierreries, la lettre cachetée que Louis XIV Roi de France avait écrite à Phra Narai, Roi de Siam et que de Chaumont, ambassadeur, devait, au terme d un protocole fort complexe dont il avait été longuement débattu, lui remettre en mains propres.
Suivaient trente balons de cérémonie, chacun poussé par trente rameurs, torse nu et turban rehaussé de perles, frappant l eau en mesure d’ une pagaie pailletée d argent .Ils transportaient, escortés par les six balons de la garde du corps, trompettes, tambours, cimbales et timbales, l Ambassadeur et sa suite de gentilhommes et de courtisans, emperruqués, poudrés, emplumés, souliers vernis à boucle d argent, bas de soie, chatoyants et maritimes sous les volants et rubans de dentelles hollandaises, les brocarts et les pourpres, accompagnés de prêtres missionnaires , jésuites en grande tenue, ainsi que des cadeaux que le grand Roi offraient à son “cousin”, miroirs, lunettes astrologiques, draperies filetées d or, meubles, qui avaient traversés les mers, connus la tempête, risqués de sombrer et de se perdre mille fois.Les hollandais, commercants, curieux et inquiets , les évalaient à 30.000 rixdales soit pres de 650 katis.
Ce même jour, 18 octobre 1685, à Fontainebleau près Paris se signaient les actes de la révocation de l ‘Edit de Nantes, et à Ayatuya, capitale fastueuse du Siam, Le Roi très Chretien Louis le XIV eme remettait, par de Chaumont, ambassadeur, cette lettre sacralisée où il enjoignait dans le même délire sénile Phra Narai de se faire chrétien.
Les conséquences de ces deux actes, furent catastrophiques et funestes pour la France.
L histoire avait commencé tôt par l infatiguable désir de convertir et de parcourir le monde d’un petit curé tourangeau, diacre obscur de St Martin, Pallu, devenu évêque d’ Heliopolis -l’ancienne Baabeck - qui ayant ,après un voyage qui ressemblait à une descente aux enfers , découvert, apres beaucoup d autres et en particulier portuguais et néerlandais, le Siam, n aspirait qu à en chasser et les uns et les autres, protestants ou chretiens pour y installer des prêtres et des missions qui n auraient à dependre que du Saint Siège et non des Compagnies ou des Rois. Les jésuites , alertes, suivaient l affaire de près. Colbert aussi qui en avait assez de se faire tailler des croupières sur toutes les mers du monde par les espagnols en Amérique, les portuguais en Afrique, et partout les hollandais et les anglais et n’ aspirait qu à construire, avec une marine, une Compagnie des Indes sur le modèle hollandais ou anglais, compagnie qui eut fait la richesse d actionnaires ,du Roi, de l Etat et la gloire de la Nation.
Tout était donc réunis des connaissances maritimes et astrologiques nécessaires, volées pour beaucoup aux portuguais, des bateaux construits à grands frais en Hollande, de la volonté royale et de celle non moins importante de son principal Ministre, du désir des chrétiens d étendre le royaume du Christ aux infidèles de l Asie, et des jésuites de dominer le monde, pour que les premiers voyages, les premières relations publiées chez de Luyne ou encore et toujours à Paris chez Sebastien Cramoisy ou encore Estienne Massot ( Noguette 1683), poussent à armer de nouveaux navires et parmi eux la flute “ l Oiseau”et la frégate “ La Maligne” qui ramenant les pâles et obscurs premiers ambassadeurs siamois vers leur pays envoyaient surtout une vraie et grande ambassade francaise, que dirigeait de Chaumont qu’assistait le petit abbé de Choisy, homme du monde et de cour plus que de conviction, affable et philosophe, coadjuteur d’une coadjuterie inventée pour les besoins de la cause et du desir du petit abbé de fuir ses créanciers et de se reconcilier avec Dieu. Disert, aimable, bien qu il glissât souvent en patins de jesuite sur l’ épineuse question de la conversion du roi de Siam, avide de connaissances, curieux de tout, le coeur “fade” aux premiers roulis, il s aguerrit au fil des jours, tint son carnet de voyage avec grande fidelité -qu il édita en 1687 chez Seneuze - s étonna beaucoup, apprit plus encore de la navigation, de la civadière et autre perroquet de fougue, de l' astrologie qu'enseignait à bord un reputé jésuite, du siamois et du portuguais, de la grandeur et de la mansuètude de Dieu.
Il nous livre avec bonheur ses émerveillements et un portrait saisissant du Roi Phra Narai qu il lui fut donné d approcher souvent, de la dévotion dont il était l objet, obligeant Mandarins et Khunnang -par ailleurs grands macheurs impénitents de betel et d arèque qu ils conservaient dans des bosselettes d argent -à ne le saluer qu allongés sur le sol ( ce qui gênait fort nos gentilhommes empaonnés ), ne laisse rien ignorer de ses étonnements, des repas somptueux préparés à la francaise et accompagnés d ananas, oranges vertes, mangoustes, mangues, jaques, figues et durions, des murs de bambous élevés de chaque coté du fleuve à tel fin que le peuple ne puisse voir le roi et que celui-ci ne puisse contempler les peines et douleurs d un pays tenu pour partie en esclavage et pour l autre en dure servitude.
Phaulkon, grec levantin, aventurier cruel, impitoyable, follement ambitieux et aux talents multiples, interprète - il parlait portugais, anglais, malais et siamois-commercant devenu avec une habileté admirable premier Ministre-- sinon en titre du moins en fait- du Roi, au grand dam des talapoins et mandarins locaux qui supportaient mal de ne plus pouvoir à leur aise piller les richesses royales, les attendait, monté sur son plus bel elephant.
Descendu du balon, de Chaumont s installa dans un fauteuil doré placé sur une estrade que portaient dix hommes. Vingt éléphants armés de guerre le précèdait cent autres chaises suivaient, toutes portées par des hommes à la poitrine nue et aux turbans empierrés d'émeraudes. Les trompettes qui fermaient le cortège commencèrent à sonner alors que tous les canons des sommes, perahuas, dowhs, caravelles, caraques galions, frégates et flutes japonaises, malaises, chinoises, perses, anglaises, portugaises ou neerlandaises à l’ancre dans le port tonnait à pleine gueule ,que le Pere Soares faisait sonner à toute volée les cloches de son eglise et que barrissaient, exités, les deux cents elephants mâles de la haie d honneur derrière lesquels se pressait un peuple en liesse devant tant de merveilles dans une odeur de poussière et de merde, de champignons et de boues qu enveloppaient de fortes volutes d’encens citroné.
Intermédiaire interessé des francais dont il cherchait l alliance, les couvrant de cadeaux, Phaulkhon les invita bientot à Lopburi, que le Roi faisait alors construire, dans sa somptueuse résidence de briques aux jardins intérieurs égayés de jets d eau.
Lopburi, Louveau comme l on disait alors , est, aujourd hui où les singe du temple Sa Kaeo attendent les feux verts pour traverser, effectuent sur les fils electriques d époustouflantes acrobaties sans quitter un instant leur air triste étonnés, ahuris, sont si nombreux que les maison se mettent en cage pour se proteger -inversant les rapports par lesquels on general on les observe, Lopburi, dont on dit dans la version thaïe du Ramayana qu’elle fut construite là ou retomba la flèche que Rama décocha vers le ciel, flèche qui toucha la montagne aux sept sommets, Lopburi, où Hanouman, le grand singe blanc, allié et ami de Rama, règna avant que de se faire ermite , Lopburi est une paisible bourgade couvant ses palais en ruines aux jardins silencieux et bien peignés où des classes de petites écolières en uniforme viennent main dans la main, decouvrir leur passé.
Y flottent encore les mots de Choisy qui ne tait rien de ce qu il admira et que nous admirons, des montagnes bleues, des jujubiers arequiers, bougainvilliers , boussées de bambou et fleurs de frangipaniers, des rizières où le ciel semble dormir en cent miroirs dans leur cadre de digues, fines lianes des sentiers où passent des enfants en haillons guidant des boeufs blancs efflanqués qu’ils tiennent en laisse. Y flottent encore les raideurs de de Chaumont, protestant converti, sot imbu de lui même et de sa mission évangelique, les ruses de Phaulkon qui laissait entrevoir aux français ,afin de gagner leur appui ,la possibilité de convertir le roi, le balancement des balons couverts d or et d émeraudes, la dévotion sacrée que l on portait au Roi , sa tolérance affichée si étrange pour nos savants et hommes de Dieu pour lesquels il n’était point de salut possible hors l eglise de Rome.
Mais que pouvait il comprendre le petit abbé amoureux des fontanges, mouches, boucles d oreilles, diamants, rubans, volants dentelles et robes extravagantes, qui se faisait appeler Madame de Sancy et , dans cet équipage, s en allait quêter pour les pauvres de Saint Medard à Paris quand il ne forcait la main d'étranges dames patronesses de lui confier leur fille pour qu'il les éduquât ? Que pouvaient ils comprendre ces jésuites, savants mathematiciens et grands astrologues qui ne rêvaient que d'unifier le monde sous le joug de la croix et de convertir rois et maîtres ? Que pouvaient-ils entendre ces missionnaires rêvant de martyr et de Chine, et tous ces abbés, évêques, aventuriers et apostats, d un bouddhisme qui semble depuis n avoir pas changé. Religion sans Dieu créateur, ni rites ni prêtres ni cérémonies, où seule la tradition a favorisé la vénération des lieux et la célébration des fêtes. Religion voilant de sa sagesse toutes les pratiques, superstitions et cultes nées de ces inquietudes, peurs, souffrances, craintes que ressent tout un chacun face au Destin, à la chance et a tout ce qui peut arriver demain.
Chaque maison, chaque échoppe, bureau, banque, ou magasin a son autel domestique où chaque jour, en passant, chacun vient déposer avec une fleur, un batonnet d encens, une bougie, une poignée de riz, un voeux, un souhait, une espérance, un remerciement. A la pagode vous regardent dix, vingt ,cent bouddhas assis figés dans la même posture, muets mais sondant coeurs et peurs. On allune bougies et encens, comme on va, ailleurs, allumer un cierge sous l’effigie du roi, la statut d un général vainqueur, ou un vieux stupa de brique abandonné au fond d un bois, drapé de safran. Le talapoin assis en tailleur fume une cigarette et asperge de temps en temps, nonchalant, les fidèles d un goupillon de bananier trempé dans une eau où fleurit la cire des bougies .
On s agenouille, se prosterne. Chacun y vient selon ses heures, ses jours et ses envies pour dire quelque prière, faire fumer l encens, se reposer, rencontrer voisins et amis, parler avec un talapoin de ses menus soucis, et, pour les pagodes les plus populaires et les plus fréquentées, souvent pleines du matin au soir d une foule sans cesse en mouvements et en paroles, y manger, boire, et rire y faire ses comptes et invoquer le sort à l’aide d un gobelet de bois sonore empli de batonnets que l’on secoue comme maracas jusqu à ce qu’en jaillisse un numero où se lira la chance, le tout avec une ferveur naïve, une foi d’enfant plus que de charbonnier, claire plus que sombre.
Le bouddhissme devient ainsi l ‘hotel et l auberge de toutes les supersititions, cultivant dans la bonne humeur un animisme gentil sans complexe ni complexité comme ces fresques naïves qui couvrent les murs des temples. Il a, certes, ses mystiques, sa loi, son dogme mais surtout ses légendes et le peuple avec qui nous vivons et que nous regardons vivre, n a, semble-t -il , que cette foi de mésange charbonnière qui dessine et construit des bateaux de fleurs et de feuille de bananier qu'il pousse en riant sur le fleuve aprés y avoir mis ses espoirs et ses rêves.
EP