Décroissance ? Vous avez dit décroissance?

Si l'on avait, lors d'un dîner, au temps de louis XIV, de louis XV , comme cela, entre gens biens, gentilhommes, clercs, honnêtes hommes , déclaré, tout de go , entre la carpe et le sanglier, que, tout bien analysé, l'idée d'un dieu vivant et crucifié n 'était pas très sérieuse, il est à peu près certain que l'on vous eut sur le champ coupé la tête après maints supplices.

Avec et après mille contorsions verbales essayez aujourd'hui, entre la poire et le fromage, d'avancer l'idée que la croissance n est peut-être ni le moteur ni l'idéal des sociétés futures et l 'on vous accusera aussitôt de ramener le monde aux temps des bougies, d'être un être égoïste et sans coeur qui mesure mal les insatisfactions du monde, un repu qui crache dans la soupe, un nanti peu soucieux des besoins des autres, provocateur gras et, la croissance étant l' emploi, un pervers qui fait du chômage et des misères qu'il engendre un cancer en expansion continuelle.

Et pourtant l'angelisme des tenants de la croissance, quelque soit sa couleur, a quelque chose d'infiniment plus pervers puisqu'il ne permet pas de poser la seule question qui vaille :où allons nous? .

Sur le seul plan alimentaire: Nous serons 6 milliards nous dit-on dans quelques années, demain.Problème: si ces 6 milliards d'individus mangent 250 grammes de viande par semaine soit 13 kgs par an c 'est à dire peu ou prou la moitiè de ce que mange l'européen moyen...cela représente plus du triple de la capacité maximale de production de vaches,poules, porc, autruches ou de ce que vous voudrez. Pour produire autant de viande, il n'y a pas assez de terres arables qui permettraient de nourrir le bétail nécessaire.Car la terre arable est non seulement limitée elle diminue sous l'action conjuguée de l'urbanisation, des routes et autres équipements, des productions agricoles industrielles ( canne à sucre, soja etc.;servant à produire des carburants), de la stérilisation due à un usage trop intensif, des variations climatiques ( avancée des déserts). Alors que va t il se passer quand 7 milliards d'individus revendiqueront, demain, eux aussi, le droit de manger de la viande? De boire du lait ou du café sucrè, de manger du pain ?

Sur le plan du pétrole. Si deux milliards d'indiens, chinois ou brésiliens accèdent à la voiture et font ne serait-ce que mille kilomètres par an les reserves s'épuiseront en moins de deux ans.

Bien sur il existe encore des gisement inexploités...Hautes terres malgaches, bassin du Niger, savanne tanzanienne, nord est et sud argentin argentin,pour l'agriculture, Sibérie Mandchourie pour le pétrole etc...Mais la qualité des sols et les conditions climatiques produisent un rendement faible qui liés aux transports vers les régions peuplées risquent de surenchérir le prix de la nourriture au delà du possible.Jamais les reserves de pétrole ne suffiront à satisfaire une demande exponentielle..

On pourra toujours objecter qu'on n 'est pas obligé de se nourrir de viande et qu'il y aura des améliorations telles qu'elles permettront aux voitures de rouler avec dix fois moins de carburant, des pilulles qui remplaceront la nourriture et permettront de nourrir la population mondiale. ..etc... Hors le fait que cela ne fera que reculer la pénurie de quelques années, je n entrerai pas dans ce genre de débat. Je ne suis pas un futuriste. Je constate seulement que si on veut extrapoler la consommation aujourd'hui nous sommes dans l 'impasse. C 'est ce que signifie -et il ne signifie que cela -le théorème de Pessiot ( 2004) qui dit que si la moitié du monde consommait la moitié de ce que consomme l'américain moyen il y aurait plus de vie sur terre car il n'y aurait plus d 'energies, plus d'eau, plus de minerais, plus de bois etc...

Or chacun le dit chacun le sait chacun le voit notre mode de consommation va de plus en plus vers le modèle américain... c est justement ce qu'on appelle la croissance.

C'est ce que j'appelle la finitude du monde. C'est à dire la certitude que si nous produisons et consommons comme nous le faisons sous l'égide et l'emprise du modèle américain nous courrons droit à une catastrophe à coté de laquelle les changements climatiques font figure d'averses printanières.

C'est à partir de ce constant que se construit la décroissance.
Une décroissance qui n 'a rien à voir ou qui ne devrait rien avoir à faire avec la frugalité. Encore que là aussi il faut être modeste. Monsieur Allègre, lors d'une émission télé récente, avait balayé d'une grimace et d'un revers de manche la possibilité d'une décroissance au prétexte qu'on ne reviendrait jamais à la frugalité considérée comme impossible, insultante, en bref une imposture intellectuelle. Vous n'êtes pas frugal, Monsieur Allègre, parce que d'autres le sont à votre place. Si le monde vivait et consommait ce que vous consommez monsieur le Ministre, .....faites les comptes, vous êtes un scientifique...avouez que ce n est pas posssible..à moins de coloniser la lune et d'y faire pousser nos tomates et nager nos poissons.

Notre modèle, le modèle américain qui nous avons tant de peine à imiter, n'est pas reproductible...Allons nous empêcher ,mais comment, les autres de faire ce que nous faisons. Faire du " faites comme je dis et pas comme je fais" notre devise et notre politique? Ne risque t -il pas, dés demain, d'y avoir, pour l'accés aux matières premières, aux terres, aux énergies, une lutte , un rapport de forces, qui sera de plus en plus à couteaux tirés...couteaux étant ici la métaphore apaisante d'autres armes.?

Envisager une croissance qui ne soit pas frugalité c est d'abord considérer qu'il y a des gaspillages. Ce qui est bon marché, ce qui est quasi donné, est gaspillé. Les armoires débordent de jouets plastiques avec lesquels les enfants n'ont jamais joué. L'eau des robinets coulent. Les appareils électriques sont sans arrêt sous tension ( coût en France: la production d'une centrale nucléaire:!!!), la folie du portable tient plus de la mode que d'un besoin etc... Bref la baisse continuelle des prix loin d'être bénéfice et aubaine est le vecteur d'un gaspillage important qui représente autant de matières premières, d 'energies dont nous ne disposerons plus jamais. Nous puisons dans un stock fini pour des produits dont nous ne faisons rien. Y mettre bon ordre, par la voie des prix, n est pas frugalité mais une sobriété saine et surtout indispensable.

Il faudrait impérativement relever le coût de tous les produits utilisant d'une façon ou d'une autre ce qui constitue le patrimoine non renouvelable de l'humanité ( pétrole, minerais,...) afin que l'on puisse en jouir sans en abuser, la valeur servant de garant à leur usage.

Deux problèmes ici apparaissent et se conjuguent ,l'importance de la consommation comme identité-L'avoir c 'est l'être-conforté et manipulé par la publicité et l'injustice d'un rencherissement des prix qui frapperait surtout les moins aisés.Le travail permet de s'offrir, par la marchandise, une identité, un costume d' être. Plus le travail se parcellise et se dehumanise, devient de moins en moins satisfaisant, plus les prix baissent et permettent un être apparemment plus satisfait. Le malheur engendre le bonheur...en même temps qu'il se raréfie pour produire plus de malheurs encore ( l'exclusion du cercle vertueux). Nous sommes au coeur des paradoxes qui ne font qu'illustrer notre l'aliénation

 

A coté du gaspillage il y a les économies. Avoir autant sinon plus en utilisant moins. C 'est une ligne de simple bon sens à laquelle l'ensemble des gouvernements semblent s'être attaché.

Mais il est évident que la lutte contre les gaspillages et les économies énergétiques dans les maisons, les transports, ne résolvent pas grand chose. C'est que le mal est ailleurs plus que dans notre propension compulsive à consommer.

Il tient en grande partie à un ensemble de concepts carcans qui biaisent notre façon de voir, gênent l'emergence de concepts opératoires clairs liés à un amalgame de sentiments et de sensations partagés par beaucoup comme la volonté de travailler en dehors du knout de la rentabilité ( France-Telecom, Renault...), de vivre en dehors des concentrations excessives et de l'insécurité qu'elles génèrent ( phénomène des quartiers), d'avoir une alimentation plus saine ( malbouffe, OGM), une information plus sure, une participation politique plus écoutée et prise en compte, des produits plus resistants, une eau plus potable, une proximité de service plus évidente etc...volontés multiformes qui ne constituent pas un programme politique mais semblent avoir en commun un certain nombre de points qui pourraient definir et approcher ce que nous entendons et cherchons par la décroissance.

En commencant par une remise en cause du progressisme.

Dans le courant des années 70, alors que le modèle des trente glorieuses commencait à battre de l'aile, le chomage à peser sur la vie et les consciences, que la vie urbaine que nous avions tant rêvé tant chanté s'enlisait dans les embouteillages, nous parvenait, du fond de notre cauchemar et du Mexique, le rire de Van Illitch qui nous démontrait avec une rigueur toute scientifique que dans les agglomérations urbaines la vitesse de déplacement qui était de 6 kms/heure en moyenne à l'époque de Pascal -XVIIème siècle- était tombé en 1960 à 5Km/h...Vive le progrès!...Le progrès dont nous nous gaussions n était-il qu'apparence et faribole?

Certes il était notable que la richesse globale produite avait en grande partie résorbé la misère ( voir Zola, Dickens,...) mais jamais les victimes collaterales de ce succés éclatant n 'avaient été si nombreuses qu'il s 'agisse des faims africaines ou des morts des guerres mondiales. Et depuis une trentaine d 'années alors que la Paix semble s 'être installé pour le moins en Europe jamais les différences de revenu entre les déciles hautes et les déciles basses ( les 10% les plus riches et les dix % les plus pauvres)n'avaient acccusé de tels écarts. Aux USA un patron gagnait en moyenne il y a 30 ans 35 fois le salaire de l'ouvrier. Son revenu est aujourd'hui de 300 fois!!!! Sans parler des traders et autres déciles hautes des déciles hautes ( le 10% des 10% les plus riches) dont les revenus defraient toute analyse et compréhension ( ils se chiffrent en siécles de smig) alors qu'en même temps "la crise" ramène sur le devant de la scène des spectacles oubliés rappelant 1929, queues interminables et sans abris, déficit sanitaire, famines africaines, etc...

D'autant que parallèlement la chaine, production= travail=richesse connaissait des "avatars" et des dégats co-latéraux significatifs. L'industrie en France par exemple produit autant de biens qu'il y a 30 ans. Mais avec 30% d 'effectifs en moins. La production génère de moins en moins de travail qui génère à son tour une richesse largement accaparée par les classes supérieures, les autres classes sociales se contentant quand cela est possible des miettes et autres ersatzs industriels et bon marché ( fast food, poissons d élevage, easyjet, club med, magasins en franchise etc...) qui ont ceci de particulier qu'ils consomment peu de travail mais beaucoup de matières premières ...lesquels viennent à manquer...Que se passera-t-il quand la raréfaction des matières premières augmentera leur prix? Serons nous toujours au changement bi-annuel de véhicule- alors qu'ils sont capables de durer plus de 10 ans- au prétexte que cela fait tourner la machine et donne du travail?

Mais quel travail? Dans ce climat de perte de sens où le travail lui même n est plus une valeur personnel mais un temps pointé pour un produit sans signification ni sens se glisse un sentiment de dépossesssion ( très visible en France par exemple à la SNCF et/ou la Poste dont les agents étaient ,il y a peu particulièrement fiers d'appartenir)qui à son tour alimente le questionnement du progresssisme dont par ailleurs l écologie nous montre les dégats environnementaux.

Le deuxième questionnement est la productivité.C'est la question la plus importante. Nous y reviendrons dans un nouveau billet

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