L'article de Pierre-Louis ROLLE du 16.04.2013 intitulé Quelles réparations pour l'esclavage? consacré à un entretien avec une intellectuelle américaine, Lawrie BALFOUR, professeur à l'Université de Virginie, U.S.A., donne matière à réfléchir à tous ceux qui pensent, comme moi, que les dommages de l'esclavage restent un sujet d'actualité. La notion de réparation est abordée sous plusieurs aspects que je vais commenter avec mon point de vue de descendant d'esclaves (entre autres) d'un D.O.M. français de l'Océan Indien sur une analyse centrée avant tout sur la société américaine.
Qelles formes de réparations?
Mme BALFOUR commence par argumenter le bien-fondé de la réparation en se référant aux antécédants historiques contemporains. Ainsi fait-elle appel aux 60 milliards de dollars versés par l'Allemagne à l'Etat d'Israël après la seconde guerre mondiale. La première question qui vient à l'esprit est la suivante : quel rapport avec l'esclavage? A mon sens le seul point commun est le traumatisme collectif ayant pour caractéristique principale la déhumanisation des victimes. Cependant il s'agit dans ce cas particulier d'une réparation matérielle d'Etat à Etat , pas de réparation individuelle. Il est évident qu'un tel raisonnement ne peut s'appliquer à La Réunion par exemple qui fait partie du territoire français. Par ailleurs la Shoah est un crime collectif dont la nature a été reconnue immédiatement par la communauté internationale , ce qui n'a jamais été le cas de l'esclavage après son abolition. D'autre part , pour le génocide juif il y a des "témoins" , les survivants , leurs enfants , ce qui n'est pas le cas pour les victimes de l'esclavage 150 ans après. Cela rend donc l'idée d'une réparation matérielle difficile à concevoir. De même pour les Juifs des responsables ont été identifiés et jugés. Il est évident que cette procédure ne peut être mise en oeuvre à propos de l'esclavage. D'autres pistes explorées en Afrique du Sud et aux Etats-Unis comme l'attribution de bourses , l'institution de fonds de développement , des réformes politiques sont des initiatives dont le sens mérite d'être analysé avec attention malgré le contexte différent. Mais pour qu'il y ait réparation il faut qu'il y ait conscience d'un dommage.
Y a-t-il une conscience historique des dégâts de l'esclavage?
La remarque de l'universitaire américaine donne une idée de l'ampleur de la tâche à accomplir pour rendre le sujet intelligible au plus grand nombre. En effet , selon elle , les étudiants de Virginie ne comprennent pas les répercussions actuelles des préjugés issus de l'esclavage. Ce phénomène par contre n'est pas , à mon avis , spécifique à la société américaine et semble confirmer mon hypothèse d'aliénation intellectuelle générée par le traumatisme de l'esclavage , aliénation qui , elle , a été transmise de génération en génération et qui explique en partie nos difficultés d'aujourd'hui. Je pense que les conséquences de ce traumatisme n'ont pas vraiment été étudiées en profondeur , d'où l'impression de bonne foi pour certains , en France , que le colonialisme a eu surtout des "effets bénéfiques". D'où la tentation aussi pour les descendants des victimes d'oublier. Parce que "il n'y a plus rien à faire" , "qu'on ne peut pas réécrire l'Histoire". On serait tenté à première vue de donner raison à ces derniers. Mais c'est une vision très superficielle du problème , doublée d'un déni. Le déni est celui du traumatisme très particulier qu'est l'esclavage et de ses conséquences, chaque traumatisme ayant aussi sa spécificité. Ce n'est pas sans raison qu'on a fini par en faire un crime contre l'Humanité. Sans être un expert en Sciences Humaines on ne peut pas nier qu'un traumatisme collectif de cette nature puisse avoir des effets dévastateurs sur les individus concernés mais aussi sur leurs descendants...quand ils en ont! En effet , il ne faut pas oublier , en ce qui nous concerne , que les deux tiers des esclaves affranchis à La Réunion en 1848 sont morts sans descendance , en raison de leur marginalisation et de leur exclusion , de fait , de la société coloniale de l'époque. On imagine , dans ces conditions , la vie des survivants et de leurs enfants! Si on observe attentivement la société réunionnaise d'aujourd'hui on voit bien que les descendants des survivants de l'esclavage et de son abolition fournissent les plus gros contingents des problèmes sociaux de l'île. Comment ne pas faire la relation? Comment qualifier ce refus de voir l'évidence? Les adeptes de la seule vérité statistique pourront toujours se référer au livre du sociologue Laurent MEDEA sur la délinquance juvénile à La Réunion , paru l'an dernier. Il faudra bien admettre un jour que ce passé-là n'est pas mort avec ses victimes directes. Une bonne partie de leurs descendants portent toujours la même "malédiction" , la même fatalité sociale. C'est ce phénomène qu'il faudrait essayer de comprendre et analyser. Si les institutions avaient la bonne idée de favoriser les travaux de recherche dans ce domaine ce serait déjà une forme de réparation. Mais au fait , qu'en est-il de cette idée dans les discours politiques d'aujourd'hui?
Réparation et politique aujourd'hui
Aux Etats-Unis , selon Mme BALFOUR , le thème de la réparation a totalement disparu du discours politique , surtout depuis l'élection du Président OBAMA. C'est devenu incongru. On a "oublié la justice raciale" dit-elle. C'est une expression un peu surprenante pour un Réunionnais mais peut-être a-t-elle un sens dans la société américaine. Mais peut-être que les Africains-Américains attendaient-ils un peu trop d'un président qui n'est pas concerné personnellement par la problématique de l'esclavage. C'est un avis tout à fait personnel. Dans ce contexte Mme BALFOUR pense qu'il faut d'autant plus réintroduire ce thème dans la réflexion politique américaine , même si cela risque de diviser la population noire. Son idée est que la rhétorique de la réparation de l'esclavage induit des effets bénéfiques dont toute la société va bénéficier. Il faut donc la conserver , même si c'est une "chimère" dit-elle. Elle note à ce sujet que l'idée de réparation "agit" malgré tout , bien que cela reste assez marginal. Il en est ainsi des mesures prises au bénéfice des Indiens. Il me semble que son idée vaut aussi pour toutes les sociétés post-esclavagistes. Cependant , il me parait primordial que les groupes concernés prennent eux aussi la parole et abordent ce sujet avec leur propre sensibilité. Une collaboration avec d'autres chercheurs non concernés personnellement me parait être une attitude féconde. Je pense que le temps n'est plus où les "indigènes" n'avaient d'autre choix que d'accepter la "liberté" que l'autre avait la bonté de leur octroyer. C'est une attitude néfaste de laisser aux autres le monopole de la réflexion sur un sujet qui nous concerne au premier chef. Personne ne va nier que l'abolition de l'esclavage a été une décision positive. Mais il faut aussi reconnaitre qu'elle n'a pas rendu aux esclaves leur dignité d'êtres humains , quand la République s'est fait un devoir de "réparer" la "perte" subie par les propriétaires sans avoir aucun égard pour l'injustice dont les premiers ont été victimes. Il ne fallait sans doute pas trop demander à ce moment-là et se contenter de ce "cadeau". "A cheval donné on ne regarde pas les dents" dit le proverbe. Il faut croire cependant qu'avec le temps on a fini par regarder les dents de ce cheval donné et on a fini par reconnaitre que notre belle île a été le théâtre pendant longtemps d'un crime ignoble qui s'appelle l'esclavage et qu'il fallait "marquer le coup" d'une manière ou d'une autre. Il a donc fallu inscrire dans le calendrier local une manifestation à la mémoire des esclaves.
Le temps mémoriel
Voyons d'abord ce qui se passe en Virginie d'après ce que nous en dit Mme BALFOUR. La question est abordée à propos d'une plaque à l'Université rendant hommage aux esclaves. S'agit-il d'une initiative fréquente? Sa réponse est que cela a tendance à se répandre. Mais elle ajoute aussitôt qu'il est important de savoir comment cela se fait. Si c'est fait uniquement pour nous sentir mieux sans avoir à penser aux conséquences du passé , autrement dit , juste pour se donner bonne conscience , alors il est grand temps de s'interroger. Ainsi , pour nous à La Réunion , quel sens donner à la fête du 20 Décembre qui commémore l'abolition de l'esclavage en 1848? Quand on regarde ce qui se passe ce jour-là on voit bien que ce qui domine c'est le caractère festif de la journée. C'est un peu comme si on commémorait la Déportation en organisant des soirées dansantes dans tous les quartiers. D'ailleurs dans le discours habituel on ne sait pas trop comment qualifier cette journée. Fête de la Liberté? Fête de tous les Réunionnais? Fête Kaf?....La notion d'hommage elle-même est quasi-absente , hormis chez quelques militants. Je trouve que nous sommes dans une entreprise typique de négation , de falsification , de déni par confusion. Alors , le temps mémoriel devient lui aussi le temps de la récupération et de l'imposture. Cela aussi semble s'inscrire dans une logique d'occultation de l'inconcevable , tout comme la notion politiquement correcte américaine du "color blindness" ou "indifférence à la couleur" qui veut qu'un Noir ne peut plus être considéré comme noir dans le langage habituel sous peine pour l'auteur d'être accusé de comportement discriminatoire. Pour ma part je considère cette attitude comme un artifice névrotique d'une société profondément raciste qui veut se donner l'illusion d'un monde parfaitement uniforme , sans aucune référence ethnique , pour ne pas avoir à traiter la question raciale et son corollaire , l'esclavage. Une forme astucieuse de déni. Tout comme le fameux "zembrocal" réunionnais que les leaders d'opinion nous servent et resservent jusquà plus faim ni soif. La réflexion sur la réparation , ou plutôt les réparations , est une nécessité impérieuse , mais il ne faut pas en attendre des réponses immédiates , ni des réponses parfaites.
Merci à Mme BALFOUR. Une grande intelligence. Et une belle humanité!
Ile de La réunion , le 17 Avril 2013.
In memoriam