A nous tous

 

À tous ceux qui se réveillent difficilement ce matin, la boule au ventre, et se disent : et après ? 

À tous ceux qui n’étaient pas d’accord avec Charlie Hebdo, qui ne le lisaient plus depuis des années, mais qui ont le sentiment aujourd’hui d’avoir perdu une partie d’eux-mêmes, comme ces proches avec qui l’on débat sec pendant les repas de famille, avec qui l’on s’écharpe souvent, mais sans pouvoir imaginer être privés de leur présence ;

À tous ceux qui sont mal à l’aise avec ces appels si unanimes, si opportunistes parfois, à se ranger derrière les bannières d’une République que chaque orateur habille à sa façon, mais qui sentent, de manière un peu confuse, un peu lointaine peut-être, qu’il y a, dans ce vieux mot intimidant, les ferments d’un « vivre ensemble » à construire ;

À tous les sans-papiers, les immigrés et filles et fils d’immigrés, et à tous ceux qui se battent à leurs côtés depuis des années, et contre vents et marées, pour que l’Autre, l’Etranger, cessent d’être cette figure de rejet de plus en plus répandue, et qui devront  redoubler d’efforts dans les mois et années à venir ;

À tous ceux qui, en France et dans le monde, n’arrivent pas à se figurer que l’on puisse, comme cela, entrer dans un bâtiment, y abattre froidement et un à un des hommes sans défense, et prendre la fuite, le tout au nom d’ « idéaux » autoproclamés ; à tous ceux, croyants et incroyants, que cet événement ébranle au plus profond de leur humanité ; à ceux pour qui cette violence, aussi fréquente l’est-elle malheureusement dans ce monde, reste insoutenable, insupportable ;

À nous tous ;

Je nous souhaite le courage de penser : malgré ces effluves d’émotions qui peuvent si facilement nous pétrifier ; malgré tous les esprits belliqueux qui seraient bien contents, justement, que l’on ne pense plus ; malgré cette foutue « guerre des civilisations » qui n’existe que lorsqu’on la proclame et qui nous empêche de dire autre chose que « pour » ou « contre », « gentil » contre « méchant » ; malgré tous ces diseurs de vérité, d’où qu’ils viennent, car la vérité ne se dit pas, mais se débat et se construit ensemble, au point de rencontre des vérités des autres.

Je nous souhaite le courage de l’utopie et de l’imagination, le courage d’être, avec  Edouard Glissant,  les artisans d’un monde créolisé contre tous les vendeurs d’identités essentialistes et repliées sur elles-mêmes.

Je nous souhaite le courage d’aimer, car l’amour reste, même les lendemains de drames, cette « aventure obstinée » qui « redéploie le monde à travers le prisme de notre différence » (Alain Badiou).

Car pouvons-nous faire autre chose que penser, rêver, et aimer ? N’est-ce pas cela que nous portons sur nos épaules, et qui est notre si fragile, si éphémère « condition humaine » ?

Je nous souhaite tout le courage qu’il faut pour la porter, haut et fort.

 

Kamal Abdul-Malak.

 

 

 

 

 

 

 

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