Port du voile : les glissements lourds de sens de Nadia Geerts

Hier, 22 février, Mediapart publiait une nouvelle édition d’ « Alter-Egaux », avec comme invitée Nadia Geerts, enseignante belge venue défendre un point de vue proche de celui de Caroline Fourest en France. Ce débat assez frontal entre Rokhaya Diallo et Nadia Geerts a eu le mérite de plonger dans le vif du sujet et d’atteindre, à plusieurs reprises, des moments de vérité très révélateurs.

Hier, 22 février, Mediapart publiait une nouvelle édition d’ « Alter-Egaux », avec comme invitée Nadia Geerts, enseignante belge venue défendre un point de vue proche de celui de Caroline Fourest en France. Ce débat assez frontal entre Rokhaya Diallo et Nadia Geerts a eu le mérite de plonger dans le vif du sujet et d’atteindre, à plusieurs reprises, des moments de vérité très révélateurs. (A cet égard, il nous permet d’oublier le précédent débat, anesthésié, avec Dominique Sopo, expert ès langue de bois.)

J’aimerais revenir ici sur un des sujets principaux évoqués lors du débat, à savoir la question du port du voile et de sa signification. La question revient à plusieurs reprises dans le débat1

Pour bien analyser le raisonnement de Nadia Geerts sur la question, il faut d’abord préciser qu’elle met délibérément de côté toute interprétation de type « appropriation du stigmate » : elle répond à une remarque de Rokhaya Diallo dans ce sens en pensant qu’il s’agit là d’un phénomène marginal. Elle considère comme secondaire la symbolique que peut revêtir le voile dans un contexte social et politique marqué par les discriminations, notamment des populations issues de l’immigration nord-africaine. Il est tout de même étonnant qu’une pensée se disant « de gauche » fasse l’impasse à la fois sur le contexte historique et sur les questions sociales, ou, pour le dire à la manière de Joseph Confavreux, s’interdise de penser, lorsqu’il s’agit de la question du voile, les inégalités réelles existant malgré l’égalité formelle.

Un  projet politique: mais lequel ?

Ainsi mise de côté la thèse ­— disons pour simplifier — postcoloniale, reste une interprétation que Nadia Geerts qualifie elle-même d’antifasciste et qu’il s’agit maintenant d’analyser plus en détails.

Cette thèse voit derrière le voile, un projet politique (expression répétée plusieurs fois) voulant instaurer une nouvelle forme de fascisme, celle de l’islamisme, pris ici (ce qui est un raccourci) au sens d’islam politique, celui-ci amenant nécessairement à une diminution des libertés.

Or, les choses deviennent nettement plus confuses lorsqu’il s’agit de définir ce présumé projet politique :

- quelles sont les preuves tangibles, ou, à défaut, les indices de l’existence d’un tel projet ? Il y a un premier effet de flou, ici, car Nadia Geerts n’apporte pas d’éléments factuels (par exemple, une recrudescence du nombre de femmes voilées dans les années 1990 et 2000 — différentes statistiques, notamment celles du rapport Stasi, ne vont pas dans ce sens, ou encore des documents indiquant une action concertée d’instances politiques musulmanes — au demeurant inexistantes sous une forme autonome). Elle se contente d’évoquer le terrain, et de mentionner une liste de comportements divers en milieu scolaire devant attester (mais dans quelle proportion, avec quelle évolution ? pas un mot là-dessus) du danger de ce fameux projet politique islamiste.

- quel est le contenu de ce projet politique ?  Deuxième effet de flou. Les (rares) mots employés pour décrire le projet politique sont très vagues : tentative de prise de pouvoir, entreprise de revoilement, propagation d’un islam plus radical, accroissement de la ségrégation hommes/femmes etc. Ce projet politique « islamiste », il appartient en réalité au spectateur de le reconstituer lui-même, à partir des quelques indices, plutôt inquiétés, de Nadia Geerts. Nul doute qu’il nourrira ici et là des fantasmes et des extrapolations.

- enfin,  quels seraient les instigateurs de ce projet ? Nadia Geerts soutient que les femmes sont à leur insu porteuses d'un tel projet. Elles n’y adhéreraient pas, mais seraient instrumentalisées (à ce titre, remarque judicieuse de Joseph Confavreux sur le caractère paternaliste d’une telle affirmation). Mais : par qui ?  Là encore, quelques mots vagues sont lancés : des penseurs, des islamistes. Le pronom nous (nous sommes là et il faut que ça fonctionne comme nous le demandons) est employé plusieurs fois, mais n’est jamais défini. Un peu plus tôt, sont évoquées les pétromonarchies, sans plus de clarté, laissant entendre que le Qatar ou l’Arabie Saoudite tireraient les fils à distance.

Le décor est donc planté sur le mode d’une menace d’autant plus menaçante qu’elle est peu ou mal définie2.

 A cet égard, il est très révélateur que Nadia Geerts botte carrément en touche lorsque Joseph Confavreux lui objecte un exemple actuel d’islam politique démocratique, ou à tout le moins non fascisant, en Tunisie. Cela traduit une méconnaissance coupable des dynamiques différentes à l’œuvre dans les pays du monde musulman (par exemple, la « diminution des libertés » est flagrante en Egypte, mais non pas du fait de la prise de pouvoir par des islamistes, mais justement depuis leur éviction par un coup de force militaire) ou encore sur l’Histoire longue de l’islam politique (par exemple, au Moyen-âge, la tolérance relativement élevée — si l’on considère ses voisins — de l’Espagne musulmane vis à vis des religions minoritaires)3.

La signification du voile : une équation problématique

La fin du débat va nous permettre de dénouer les fils. En voici un extrait :

- Rokhaya Diallo : L'abbé Pierre en soutane à l'Assemblée Nationale Française, ça vous aurait fait bondir aujourd'hui?

- Nadia Geerts : Oui, oui, bien sûr. Je l'ai dit dans un livre, je mentionne les derniers curés et les dernières religieuses qui ont été élus, et qui en général d'ailleurs, en tout cas dans l'histoire de la Belgique, ont décidé de siéger sans signe religieux, pour qu'il soit bien clair aux yeux de tout le monde que, quand ils étaient dans une assemblée politique, ils n'étaient plus là en tant que curés ou en tant que religieuses. Je trouve que c'est très intelligent de faire ça.

- RD : Mais les femmes voilées ne sont pas des religieuses. Ce sont des laïques.

- NG : Non, mais elles rappellent quand même à tout moment lorsqu'elles s'expriment qu'elles ont un positionnement religieux. C'est impossible de ne pas en tenir compte puisque ça se marque sur leur visage, sur leurs cheveux. (…)

Si j'essaie d'imaginer discuter avec une musulmane voilée qui me dirait "mais c'est important pour moi de le garder, ça a du sens pour moi", je dirais "oui, mais pour moi ça du sens que tu l'enlèves. Parce que moi j'y vois aussi du sens, et c'est précisément ce sens là qui m'embête. Ce que tu y mets comme sens, qui est de dire "je suis et je reste musulmane" (parce que je ne vois pas bien ce qu'on peut mettre d'autre comme sens, à première approximation), c'est ça qui m'embête !" Que, dans la sphère publique, ou dans la sphère scolaire, cette jeune fille ou cette femme m'affirme à tout moment "je suis et je reste musulmane", alors que j'aimerais bien à certains moments qu'elle puisse dire : "ok, là, ce n'est plus prioritairement en tant que musulmane que je vais m'exprimer ou que je vais agir, mais c'est en tant qu'élève, en tant que représentant politique"...

- RD : ... ce qu'elle peut faire en ayant un voile sur la tête.

- NG : Oui, mais, c'est un message !

L’équation est donc la suivante :

Je porte un foulard = je m’exprime et j’agis prioritairement en tant que musulmane = je suis porteuse (à mon insu) d’un message, i.e. d’un projet politique (que Nadia Geerts définit comme fascisant).

De même, et corollairement :

Pour m’exprimer et agir en tant que représentante politique, élève etc., je dois effacer toute trace d’appartenance religieuse.

 Ce glissement, à mon sens gravissime, n’est jamais véritablement expliqué. Il est de l’ordre de l’évidence. Il apparaît « évident » que le foulard est doté d’une intention. Nadia Geerts le dit elle-même très clairement : Les femmes qui sont voilées, de ce fait-là, propagent un islam plus radical.

Pourtant :

- en quoi le port du voile serait-il une expression vestimentaire nécessairement plus signifiante que de nombreux autres éléments constitutifs de notre paraître, ou de notre hexis corporelle, et montrant par exemple à l’autre, plus ou moins clairement, notre appartenance à un certain groupe social ?

- dans quelle mesure le voile est-il devenu un symbole par le fait même que des lois aient été spécifiquement écrites à son encontre (ce qui est plutôt rare dans la législation) ? Ou encore du fait de la mise à l’écart sociale, politique, etc. des populations musulmanes de France ? (Cela renvoie à la question de la réappropriation du stigmate.)

- surtout, par quel raisonnement indubitable une personne portant le foulard serait incapable de s’exprimer d’un point de vue aussi libre qu’une personne n’en portant pas ?

Les impasses d'une "pensée de système"

En réalité, ce qui transparaît n'est pas l'incapacité supposée d'une musulmane portant le foulard de s'exprimer librement, mais l'incapacité de Nadia Geerts et consorts de voir en cette même musulmane justement autre chose qu'une musulmane (ou, pire, une musulmane ayant, consciemment ou non, une intention politique dangereuse).

On pourrait penser qu'il s'agit là d'un dogmatisme acharné, celui qui consiste à s'arc-bouter (le verbe est de Nadia Geerts) sur un principe intangible (une pensée de système, dirait peut-être Edouard Glissant), sans prendre en compte d'autres facteurs culturels, sociaux, politiques… (Par exemple, le fait que l'islam soit minoritaire en France, qu'il soit dépourvu d'instances politiques autonomes, ou encore que les populations musulmanes, et plus largement immigrées, soient sous-représentées dans tous les organes du pouvoir réel : représentants politiques, chefs de grande entreprise etc.) Je pense que, plus profondément, ce glissement depuis une femme musulmane portant le foulard jusqu'à une femme manipulée à des fins politiques fascisants renvoie à des mécanismes d'un racisme latent chez ceux-là même qui se prévalent de l'antiracisme. Il faut bien se rendre à l'évidence et observer qu'il y a, aussi à gauche, de ces vieux réflexes solidement ancrés dans l'histoire occidentale.

Pourtant, ne peut-on pas imaginer un monde où des femmes portent le foulard et ne se réduisent elles-mêmes pas à cette composante de leur identité, et où, en regard, leurs interlocutrices/teurs ne les réduisent pas à leur identité religieuse et ne l'interprètent pas a priori ? Nadia Geerts me taxerait peut-être d' « idéaliste », mais je préfère en tout cas cette vision présumée idéaliste à ce mouvement de durcissement de lois dites « laïques » dont j'aimerais qu'on m'explique en quoi elles sont parvenues, ces dernières années, à améliorer le vivre ensemble et à réduire les discriminations et la ségrégation.  Oui, je préfère voir dans autrui non pas seulement sa religion ou sa non-religion, mais aussi et surtout l'être complexe, multiple, divers, irréductible à une identité fixe, comme nous le sommes tous. En définitive, je préfère, avec Edouard Glissant (on en revient toujours à lui !) entrer dans les mutations décisives de la pluralité consentie comme telle.

Kamal Abdul-Malak.

NOTES

1. Je ferai essentiellement référence ici à des passages situés autour de 9', de 28-32’, et 38’ et de 45’).

2. De la même manière, l’allusion à Tariq Ramadan suppose une position prosélyte de ce dernier sur le port du voile, ce qui est plutôt malhonnête intellectuellement :  dans cette vidéo, Tariq Ramadan considère par exemple la question du foulard  comme l’arbre qui cache la forêt »,  c'est-à-dire comme un aspect secondaire et marginal visant à ne pas parler des questions sociales. Pour Nadia Geerts, le but est de susciter sinon un rejet, du moins une méfiance face à un penseur de l’Islam qu'elle n’inclut visiblement pas dans sa liste des « bons musulmans modérés » (impression gênante, vers 41’, en la regardant égrener les noms, à la manière d’une distribution de « bons points »).

3. De même, Nadia Geerts  ne relève pas comme une information intéressante la présence, en Belgique, au sein d’un parti de tradition chrétienne (le CDH), d’une députée voilée. Le CDH pourrait en un sens apparaître comme un exemple de sécularisation d’un certain catholicisme humaniste, c’est-à-dire comme une sorte de « catholicisme politique », du même coup plus à même d’accepter en son sein des formes d’expression religieuse, sans y voir la menace d’une « prise de pouvoir ».

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