DE LA JOIE

Voici une lettre depuis une rive joyeuse, pour changer.

Ce texte est en version numérique Vimeo.

 

Mesdames et Messieurs,

Vous qui, selon vos convictions, nous demandez toujours plus de compréhension ou d’obéissance, vous qui êtes à la proue d’un navire qui semble s’égarer, vous que l’on écoute ou que l’on rejette, je vous écris depuis un endroit que j’avais cru disparu.

Je vous écris depuis une rive enveloppante, depuis un jardin flamboyant, depuis la candeur de l’aube. Je vous écris depuis cet endroit-là : l’Espoir. C’est celui de la légèreté. C’est celui du vivant.

Je vous écris depuis cette rive-ci parce qu’aujourd’hui c’est la seule qui soit. Celle qui nous appartient.

Depuis des mois c’est l’injustice, l’indécision, la valse haletante de rêves déçus et de menaces. Depuis des mois il n’y a pas eu de pause et nous sommes des millions à nous sentir aujourd’hui en inadéquation avec le monde. En inadéquation, c’est-à-dire en incompréhension. En distance. En rupture. Comment nommer ce sentiment si indicible et si violent.

Retourner à l’absence, à la peur, est impossible. C’est une injonction, une obligation impossibles. Retourner à l’enfermement, aux solitudes, au silence des corps qui se replient est impossible. Le moment est au chaos. Il nous tend une manchette où est noté en rouge : « Avenir provisoire ». Les informations se succèdent, qui n’offrent ni le temps de les comprendre, ni celui de les accepter. Les corps errent en quête de refuge. En repli. On fait face à une turbulence qui n’a même pas de nom. Alors je vous écris depuis une soif éclatante, depuis la douceur qui fait foi. Je vous écris depuis une grotte qui a pour plafond les étoiles et pour foyer : les autres. Depuis cette clarté qui y est entrée un jour et n’en partira plus jamais. Depuis la chaleur humaine. Je vous écris depuis le regard de cette femme inconnue qui, à sa fenêtre, salue qui passe là, depuis le regard de l’enfant qui joue, depuis cette main posée sur une épaule. Je vous écris simplement depuis la rage intelligente d’êtres qui ne sont pas en lutte parce qu’ils ne sont pas en guerre, qui imaginent simplement, soulèvent simplement, sans colère, sans armes, les murs qui se dressent, qui inventent et créent de l’espace. Je vous écris depuis là, depuis ce paysage où il s’agit non de recul mais d’élan. Je vous écris de cet endroit-là de maturité, de lucidité et d’amour. C’est un endroit indispensable, solide tellement. D’aucun le voulaient disparu. Il est plus présent que tout.

Alors pardonnez-moi si, pour un temps, je ne vais plus m’intéresser aux difficultés du monde mais à ses saveurs ; si je ne vais pas écouter les dangers mais m’attacher aux réussites ; si je m’absente de la fureur pour revenir à la joie ; si mon quartier devient plus grand que l’univers, si un livre est tout un royaume et le ciel une cantate, et si je m’absente de cette course effrénée qui consiste à parier sur le pire, si je m’attache à celles et ceux qui construisent, qui partagent et qui ouvrent. C’est ainsi, seulement, que pour ma part je serai encore là demain.

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