Incorruptible Haenel mon cher Wilson!

Lettre ouverte en réponse aux propos tenus par Lambert Wilson dans les médias après la 45ème cérémonie des César.

Cher Monsieur Lambert Wilson,

Qui suis-je pour m’adresser à vous ? Je pourrais dire : une autrice, une historienne, et une dramaturge*. Mais je vais dire simplement : une femme car c'est depuis cette place-là que je m'exprime.

J'observe depuis des années notre verbe aller de dérives langagières en dérives langagières et ce n’est pas à vous que je devrais rappeler que qui malmène la langue, malmène les êtres. Pourtant...

Aux lendemains du départ d’Adèle Haenel de la 45ème cérémonie des César vous avez dénoncé le « LYNCHAGE » du réalisateur Roman Polanski alors je voudrais m’arrêter un instant sur ce mot. Il signifie : « METTRE À MORT, sans jugement régulier ».

Roman Polanski n’est pas mort et aurait entièrement la possibilité de se défendre des faits dont on l’accuse, s'il ne fuyait pas. Parler de lynchage, c'est donc simplement faire mentir la langue, et la réalité.

Vous dites également « MINUSCULES » pour qualifier les personnes – des femmes – qui s’insurgent de le voir recevoir un prix, considérant qu’il est insultant de féliciter un être qui, par ailleurs, en a violenté plusieurs. Mais est dit « MINUSCULE » ce qui est « PETIT » PAR OPPOSITION à ce qui est « PLUS GRAND ». Alors qui est plus grand dans cette affaire ? Vous ? Roman Polanski ? Qui fait acte de grandeur ? Le geste d’Adèle Haenel est un geste simple. Elle ne fait pas un doigt d’honneur, un bras d’honneur, une crise d'hystérie (tant auraient aimé ramener la femme à cet endroit...) elle se lève et s’en va, quittant une académie qui l’a par deux fois primée. C’est donc une famille qu’elle quitte et cela a sûrement pour elle cette violence. N’appartient-il donc pas aux « grands » de savoir avec courage dire Non ? Qu’Adèle Haenel ait été abusée, tout le monde semble s’en moquer, vous compris. Mais qui se lève après avoir été maltraité.e, se lève doublement. 

Que Florence Foresti refuse de revenir animer une cérémonie par écœurement est son droit le plus complet, quel que soit son salaire (comme il est petit, d’ailleurs, de jeter son salaire en pâture comme pour discréditer son geste). Ces deux femmes, et celles qui les ont accompagnées, paieront sûrement cher leur acte dans ce milieu si peu avant-gardiste qu’est le cinéma français.

Mais vous avez également parlé de « TERRORISME ». Je ne vais pas vous en rappeler la définition, ce serait insultant. De quel terrorisme parlez-vous ? Quelle violence serait utilisée ici pour installer la terreur ? Qui terrorise qui ? Roman Polanski serait-il terrorisé ? À relire ses déclarations dans des interviews des années 70, il a longtemps considéré normal de coucher avec des filles mineures. La question n’est pas ici, le concernant, de savoir si cela est légal ou non, bien ou pas, et qui porte plainte et pourquoi. La question – pour tout homme qui couche avec une femme ou un homme – est toujours de savoir si ce partenaire possède entièrement les outils de son CONSENTEMENT. Être un acteur, un producteur, un écrivain, un professeur, un réalisateur, avoir du poids, de l’envergure sociale, de l’intelligence, c’est avoir un pouvoir sur l’autre, surtout s’il ou elle est plus influençable. Il suffit juste de le comprendre. Il suffit, en fait, de se souvenir que dans le mot « coucher avec » il y a toujours eu, invisible mais indispensable, celui de « RESPECTER », c’est-à-dire de traiter avec « égard ».

Cher Monsieur Wilson, il me semble donc que vos mots se sont grossièrement égarés et cela ne vous grandit ni vous, ni celui que vous tentez par là de défendre (= protéger). Alors permettez-moi de terminer avec un autre mot, celui qu’aimait beaucoup mon ami Jack Ralite : INCORRUPTIBLE. Car c’est exactement lui qui fait, je crois, la valeur du geste d’Adèle Haenel aujourd’hui, et ce pourquoi elle est grande, là où d'autres sont minuscules.

Avec tout mon respect.

Karelle Ménine.

*autrice, dramaturge et historienne franco-suisse. L’ouvrage " La Pensée, la Poésie et le Politique, dialogue avec Jack Ralite " sera porté par Christian Gonon sur la scène de La Comédie Française du 29 avril au 17 mai prochains.

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