Basculer

C’est une petite chaise en bois. Une chaise à bascule qui ressemble à une chaise d’enfant.  Posée sur une terrasse, elle semble attendre qu’on veuille bien venir la remettre en mouvement.

© Annemarie Schwarzenbach, Haus, 1936-38, USA, Pine Mountain Valley, Archives littéraires suisses, Berne. © Annemarie Schwarzenbach, Haus, 1936-38, USA, Pine Mountain Valley, Archives littéraires suisses, Berne.

Derrière elle, un paysage de campagne ensoleillé, quelques maisons, quelques poteaux électriques, un champ. 

L’image est d’Annemarie Schwarzenbach, réalisée vers 1936 à la Pine Mountain Valley. 

C’est le portrait d’une chaise qui a pour titre : Haus. Et son vide fait tout. Son état d’attente pleine dit l’horizon. Il dit l’imagination. Il dit l’humanité en sa plus simple complexité. Il dit, aussi, l'absence.

Le sacrifice que nous sommes toutes et tous (diversement mais au même moment) en train d'assumer aujourd’hui ne porte pas encore de nom, car il est difficile de nommer la contre-nature d’une chose. L’information circule, partout, sur ce qu’il faut faire, et ne pas faire. Les règles préconisées passent en boucles. Les médias nous informent de l’évolution des possibles remèdes. De leurs prix. Mais « informer, c’est faire circuler un mot d’ordre » aimait rappeler Deleuze. Alors quel mot d’ordre est-on en train de transmettre ?

Milliards de femmes et d’hommes, prié.e.s de nous plier aux « contrôles nécessaires », de mettre en place par nous-mêmes le travail à la maison, l’enseignement à distance, le potager à domicile, le concert de salon, le théâtre de jardin, nous façonnons nos propres lieux d’enfermement. 

Quelle humanité préparons-nous en demandant à des étudiant.e.s en architecture de prototyper les appartements de demain où le point de vue de la caméra de l’ordinateur est au centre, où la question de ce qui doit être montré ou caché coordonne l’organisation intérieure, où la conception de l’espace doit tenir compte d’une vie qui s’organise « chez soi » ? Quelle humanité partageons-nous lorsqu’un père, à bout de rêves, place son jeune fils sur une embarcation de fortune à destination de l’Italie afin qu’il rejoigne un jour un grand club de football, le faisant mourir au milieu d’une mer qui n’en peut déjà plus d’accueillir en ses fonds autant d’innocent.e.s ? Quelle humanité développons-nous lorsqu’aux portes des hôpitaux publics le « personnel médical » est appelé à faire barrage aux proches ? Quelle humanité défendons-nous lorsque, acculés et mis en péril, le management et les « ressources humaines » augmentent la pression sur les salarié.e.s en s’abîmant plus encore au passage ; où, au sein des milieux du soin et des milieux artistiques, espaces ayant pour essence la relation à l’altérité, la puissance de l’individualité irradie ? Quelle humanité protégeons-nous depuis des mois alors que nous marchons au seuil d’un vide pour lequel nous ne trouvons pas de nom ?

L’humanité, pour survivre, est prête à perdre son humanité. Voilà ce qu’elle fait. S’abandonner, en pensant tenir bon. Et c’est bien l’enjeu que d’interroger ce qu’elle désire maintenant devenir. Le chiffon "planète Mars" agité dernièrement – leurre malin – ne changera rien à la réalité de cette question. Tout ceci fait frissonner la pensée. Cela tord le coeur. Et c’est tant mieux, lui qui désormais veut échapper à tout, à la chamade de l’amour, à la violence des larmes, à sa fragilité. Lui qui voudrait n’avoir plus rien à vivre qui le mette en péril. Lui, ce coeur, qui a tellement peur de lui. Pourtant, on ne revient jamais identique d’un état amoureux. S’y déployer c’est s’offrir un territoire où marcher pieds nus, vaillamment. C’est se remettre en mouvement. C’est basculer vers le vide en sachant qu'il sera nourricier. L’humanité, pour être humanité, a besoin – splendide complexité – de se risquer  à (s’)aimer. C’est le seul courage dont elle a besoin. Et c’est exactement au point contraire que le Système – stratagème fabuleux – l’invite aujourd’hui. Et c'est pourquoi cette image (et tout le travail d'Annemarie Schwarzenbach) en nous invitant à la rejoindre, à nous assoir là un instant, à reprendre souffle, écouter, imaginer, est toute puissante. Elle est une oeuvre d'art en la définition même de ce que l'art est. Une résistance.

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