Confinement et quartiers prioritaires à Toulon: entre solidarité et survie

La mise en place d'un confinement obligatoire créé et renforce les inégalités sociales et territoriales. La situation des quartiers prioritaires n'échappe pas à cette tendance. Intéressons-nous aux impacts et aux conséquences de cette crise sanitaire sur les inégalités, déjà existantes, sur la population des quartiers prioritaires de Toulon, 15ème ville de France.

Les quartiers prioritaires se révèlent être plus vulnérables à la propagation du Covid-19 par l’existence d'inégalités sociales et territoriales plus marquées. Des inégalités entraînant un risque de contamination plus important dû en partie à des logements surpeuplés, médiocres souvent insalubres, un accès aux soins limités, un illettrisme élevé et une fracture numérique difficilement mesurable.

A l'échelle de la métropole toulonnaise, en 2020, la ville est composée de onze quartiers prioritaires. Au regard, de la dernière étude de l’Insee (2016) sur la question, 21% de la population toulonnaise serait considérée comme pauvre. A noter, par ailleurs, que l'observatoire des inégalités comptabilisait, en 2016, le quartier de St Musse comme l’un des dix quartiers les plus pauvres de France.

Un droit à l’alimentation difficilement accessible.

Au-delà de la période de confinement, l’inclusivité de ce droit à l’alimentation est difficilement respectée sur le terrain. La situation actuelle aggrave l'accès à ce droit pour les populations les plus vulnérables.

Isabelle, 52 ans, secrétaire départemental solidarité au Secours Populaire et bénévole active de l’antenne Pont du Las, situé à l’ouest de la ville, met en avant un arrêt des collectes de vêtements et donc la fermeture de la braderie suite au confinement. Nous nous retrouvons en grande difficulté financière en ce moment et nous comptons en majorité sur les dons et sur nos fonds propres. [...] Notre structure n’ouvre ses portes  que deux fois par semaine au lieu de quatre en temps normal et chaque bénéficiaire doit maintenant être renvoyé par une assistante sociale afin de pouvoir prétendre à un panier alimentaire” affirme Isabelle. 

Emile, 63 ans, retraité et bénévole de la Banque Alimentaire du Var quant à lui souligne une difficulté de taille suite au confinement : Les associations bénéficiaires ne peuvent plus venir récupérer les denrées. C'est nous, quand nous le pouvons, qui les acheminons aux associations d’aides alimentaires, se désole Emile avant d’ajouter, la communication et le partage entre les associations et les pouvoirs publics font énormément défaut en ce moment. La situation tend vers les extrêmes, mais la possibilité de pouvoir aider et soutenir les plus faibles maintient notre motivation intacte, mais c’est dur...”.

Dans le quartier de la Florane, situé également à l’ouest de la ville, la distribution alimentaire des Restos du Cœur a réduit ses activités depuis le début du confinement. A hauteur d’une ouverture un jeudi sur deux, c’est pourtant un soutien considérable pour près de 200 familles bénéficiaires, selon Mehdi, 25 ans, habitant du quartier.

La quantité d’associations en intervention et le nombre de maraudes[1] a drastiquement diminué. En cause, la réduction du nombre de bénévoles actifs dans le secteur associatif expliquée par une part élevée de bénévole âgées de plus de 60 ans, population à risque face au Covid-19.

Pourtant, « le droit à l’alimentation se définit par un accès régulier, permanent et libre, soit directement, soit au moyen d’achats monétaires, à une nourriture quantitativement et qualitativement adéquate et suffisante [...] et qui assure une vie psychique et physique, individuelle et collective, libre d’angoisse, satisfaisante et digne » selon Olivier De Schutter rapporteur des Nations Unies sur le droit à l’alimentation.

Le taux de pauvreté en quartiers prioritaires est important, s’ajoute à cela une proportion plus élevée au chômage ou à l’occupation d’emploi précaire. Dans le cas d’une impossibilité de télétravail, d’une occupation de poste d'intérimaire, vacataire, sous-traitant ou dans le cadre d’une obtention d’un chômage partiel à 84% dans le meilleur des cas, les risques de précarités alimentaires sont avérés.

La fermeture des marchés dans les villes se révèle être en plus de cela un frein conséquent à ce droit à l’alimentation. En outre, la fermeture des restaurants réduit aussi l'accès à des invendus alimentaires pour les plus démunis. Malgré l’ouverture continuelle des grandes et moyennes surface (GMS), ainsi que la promesse d’un approvisionnement France en ce temps de crise, nous sommes en mesure de nous demander si les GMS seront en capacité de proposer une nourriture qualitativement et financièrement adéquat pour tous.

Malheureusement, l'accès à un panier alimentaire de qualité restera difficilement imaginable pour des familles déjà impactées par des inégalités sociales en constante progression et par conséquent bien plus profondes.

Un surpeuplement locatif propice à une propagation plus accru du virus

Suite à l’instauration du confinement, les témoignages se font de plus en plus nombreux, dans les médias français. Entre celui de Rosida et sa famille vivant dans un 53m² insalubre ; de celle de Martial, à cinq dans un 11m² à Paris ou encore de Petrosyan, à six dans une chambre de 19m² à Fontenay-aux-Roses.

A Toulon, dans le quartier de Pontcarral, en lisière d’autoroute à l’ouest de la ville, Ali père de famille et salarié du BTP souligne sa difficulté avec ses quatre enfants dans son T3. Comment dire à ses enfants de rester calmes et actifs lorsqu’il n’y a plus l’école, ni le travail, surtout dans un appartement comme le mien” s’insurge le père de famille. Dans les quartiers du Jonquet, de St Musse ou de Beaulieu St Marie, plus à l’est de la ville, il est encore courant de voir des jeunes habitants dans les rues. Il n’y a pas que le surpeuplement locatif, il y a surtout une déconnexion sociale, une déconnexion qui renforce l'incompréhension et le refus de respect des consignes sanitaires. La méfiance, les fake-news, l’illettrisme et la barrière de la langue entraînent un risque plus accru de propagation de la maladie”. Selon Mohammed, père de famille, salarié en association et habitant du quartier du Jonquet.

La fermeture des Maisons de Tous[2], ainsi que la réduction d’activité du peu d’associations intervenants dans les quartiers de Toulon, n’a malheureusement pas facilité la transmission et la compréhension des règles/consignes sanitaires et de confinement.

Des familles nombreuses se retrouvent donc dans l’obligation d'être en confinement, dans des appartements modestes, parfois de petites tailles et pour certains insalubres. En cas de symptôme ou de contraction du Covid-19, il est préconisé, selon Santé Publique France, de s’isoler et d'éviter tout contact avec les autres membres de sa famille. Le respect de ces préconisations reste difficilement imaginable lorsqu’un individu réside avec ses frères ou sœurs dans la même chambre, avec une pièce commune faisant office de chambre secondaire et une salle de bain partagé par tous.

L’Observatoire National de la Politique de la Ville mettait pourtant déjà en avant la problématique du surpeuplement dans les logements des quartiers prioritaires en 2018. L'étude insiste sur le fait que le trois-quart des ménages de quartiers prioritaires résident en parc social et qu’ils existe 2 fois plus de logements surpeuplés dans ces mêmes quartiers. Selon une autre étude de la Fondation Abbé-Pierre (2020), 4 millions de Français souffrent du mal logement et plus de 12 millions de personnes sont victimes de la crise du logement en France.

Aussi, la continuité de certains métiers met en exergue des problématiques familiales de taille vis-à-vis des gardes d’enfants et des tentatives de maintien des activités scolaires.

Un fossé numérique source de décrochage scolaire.

L’Education Nationale a instauré, suite au confinement, une poursuite des activités scolaires à travers le numérique et une implication à distance des enseignants. Au-delà de ça, France Télévisions propose des cours à la télé et de nombreux éditeurs scolaires mettent en avant leurs manuels en accès libre sur internet.

Le cas d’Ali, père de quatre enfants, déjà cité précédemment, est marquant. Son illettrisme et sa barrière de la langue ne lui permettent pas d’offrir un soutien éducatif adapté à ses enfants. De plus, la modestie de son logement n’offre en rien un cadre de travail adéquate (absence de calme/concentration, de bureau ; connexion internet de qualité médiocre…). S’ajoute à cela, l’absence de matériel informatique permettant l'accès à des outils éducatifs en ligne. Seul la télévision se révèle utile selon lui, lorsque les dessins animés ne prennent pas le dessus.

Julie, 31 ans, enseignante à Toulon, met en avant le contexte brutal et le manque de préparation vis-à-vis de ce confinement : “nous n’avons jamais été amenés à faire du télétravail dans le cadre de notre métier. Internet est un outil formidable en matière de partage d’information et de communication. Mais on oublie vite que beaucoup de familles n’ont pas forcément accès à internet ou à un ordinateur. Cela se ressent encore plus dans le contexte actuel et on peut difficilement faire un accompagnement en fonction des compétences de chacun

Cela révèle bien qu’humainement, un enseignant ne peut pas accorder un suivie individuel dans un cadre numérisé comme celui imposé par l’Education Nationale. Au-delà de la fracture numérique, une multitude de freins s’accumulent : le taux d'illettrisme[3] et la disponibilité des parents, la prédominance de la langue maternelle, le surpeuplement locatif ou encore le manque de motivation des enfants et adolescents.

Malgré des facteurs comme la clarté des ouvrages scolaires ou encore l’absence de matériel informatique, on peut se questionner sur l’efficacité d’une pédagogie 100% numérique à destination de jeunes déjà fragilisés par d’autres inégalités de classe. Une pédagogie numérique se révélerait potentiellement efficace, uniquement pour des élèves avec des bases éducatives solides et accompagnés par des parents à fort niveau d’études. Renforçant donc l’importance de l’éducation et l’instruction familiale dans la réussite scolaire invoquée, bien avant la numérisation de notre société, par Bourdieu et Passeron respectivement dans leurs ouvrages Les Héritiers (1964) et La Reproduction (1970).

L'Insee soulignait pourtant en 2016 des redoublements plus nombreux dans les quartiers prioritaires ainsi qu’un retard scolaire fréquent dès l'entrée au collège.

Pour le moment, aucun plan d’urgence efficace (à l'échelle nationale ou locale) n’est mis en avant afin de pallier aux inégalités créés et renforcées par cette numérisation de l’éducation des écoliers et collégiens.

Un isolement plus prononcé des populations âgées et/ou en situation de handicap.

Le soutien domestique et social ainsi que la lutte contre la solitude deviennent complexe à réaliser en cette période de confinement.

Le département du Var a récemment offert des tablettes numériques aux EHPAD afin de maintenir le lien familial entre bénéficiaires et leurs proches. Des rencontres en ligne sont organisées afin de réduire le sentiment d’isolement des bénéficiaires.

Les volontaires de l’association Unis Cité Toulon proposent, entre autres, de maintenir un lien avec leurs bénéficiaires âgés et isolés à travers des lettres, poèmes et coups de téléphone.

Certains commerces toulonnais proposent même des créneaux spécifiques aux personnes âgées et/ou en situation de handicap pour les achats de première nécessité. Certains magasins, comme Intermarché, proposent cela le matin entre 8 heures et 9h30 par exemple.

Solène, 30 ans, travailleuse sociale dans le Var, témoigne de la situation des personnes au quotidien avec ces personnes âgées. Notre métier se base sur le contact avec la personne, je ne peux me déplacer qu’en cas d'extrême urgence. En plus de cela, certains de mes bénéficiaires ne possèdent pas de téléphone ce qui rend le suivi difficile, voire même impossible par moment”. Sabine, 50 ans, coiffeuse à domicile et bénévole en association, confirme le témoignage précédent. J’ai rencontré un vieil homme, de 80 ans environ, avec de grandes difficultés d'élocution à la poste du quartier du Pont du Las. Sa situation m’a alarmé et attristé. En ce moment, personne ne peut le soutenir dans ses démarches administratives et peu de gens prennent le temps d’essayer de le comprendre...”  souligne Sabine.

Des associations, suite à l'émergence de différentes plateformes, appellent à la plus grande solidarité envers les personnes âgées et/ou en situation de handicap. Cependant, il est difficile d'imaginer une compensation solidaire efficace à des interventions pouvant être faites par des professionnelles (auxiliaires/assistantes de vie, assistantes sociales, éducatrices, etc...). S’ajoute également un contexte de pénurie matérielle préoccupante (gants, masques, blouse…) pour des métiers similaires à ceux d'assistantes de vie par exemple.

L'association "Les Petits Frère des Pauvres" soulignait pourtant en 2019 que 32% des plus de 60 ans souffrent de solitude dans les quartiers prioritaires. Par ailleurs, l'exclusion numérique est un véritable fléau pour ces populations au vu de la numérisation forcée et actuelle de nos modes d’organisation. Enfin, les politiques mises en avant dans les quartiers prioritaires se dirigent beaucoup, vers les jeunes mettant de côté les populations âgées et vulnérables.

Le confinement met en exergue et accentue des inégalités en constante évolution depuis des décennies, ainsi que le manque flagrant d’égalité, voire d’équité dans notre société. Aussi la réduction, voire la fin dans de nombreux quartiers, des interventions publiques et associatives isolent et excluent davantage les habitants et les familles. Les populations les plus fragiles doivent faire face à cette épreuve plus durement que le reste de la population. Au-delà de la fracture numérique, du droit à l’alimentation ou encore du surpeuplement locatif, le confinement remet en perspective l’indispensabilité de certains métiers considérés comme précaires ou secondaires (agents d’entretien, caissiers, assistants sociaux, auxiliaires de vie…). Ce confinement pose aussi des questions sur des problématiques graves telles que les violences conjugales ou encore l’impact psychologique de ces derniers, sur les populations les plus fragiles. Ces problématiques sont communes, non seulement aux quartiers de Toulon mais à l'échelle nationale.

Enfin, une solidarité, déjà existante, informelle et peu médiatisée, se développe encore plus au sein des quartiers. Une solidarité intergénérationnelle à destination des plus fragiles se révèle. Les plus jeunes font les courses pour les plus âgées. Certains écrivent à la main des attestations pour ceux ne pouvant ni lire, ni écrire. Et d’autres essayent de faire comprendre aux plus jeunes l’importance de rester chez soi. Autant d'initiatives locales qui tentent d'endiguer la lacune des pouvoirs publics sur ces sujets.

Une solidarité à la fois forte, fragile, poignante, peu connu, difficilement mesurable et présente depuis des décennies, en réponse à un désintérêt marquant de l’Etat pour ces quartiers…

Karim Barhoumi

[1] Tournée de distribution alimentaire

[2] Appellation utilisé par la mairie de Toulon pour les Maisons de Quartiers

[3] A hauteur de 14% en QPV, dans la région PACA, selon l’agence nationale de lutte contre l’illettrisme

 

L'auteur : Économiste de formation, titulaire d'un Master 2 en commerce international, d'un Mastère Spécialisé en Innovation et Politique Alimentaire Durable ainsi que salarié et bénévole du secteur associatif depuis 6 ans en France et à l'étranger.

 

Références bibliographiques.

Analyses statistiques, études et rapports :

 

 

 

 

 

 

Articles :

 

 

 

 

 

Autres références :

 

 

 

 

 

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