Non, Mr Piketty, je ne veux pas que Mr Mélenchon participe à la primaire de la gauche

L’économiste Thomas Piketty, politiquement marqué à gauche, était ce vendredi au micro de France Inter. Une nouvelle fois, il "demande instamment" à Jean Luc Mélenchon "d’aller dans la primaire de gauche pour l’emporter." Voici ma réponse pour Mr Piketty.

 

Monsieur Piketty,

Malgré toute l’admiration que j’ai pour votre travail et l’intérêt que je porte à vos déclarations et vos opinions, mettons nous d’accord sur notre désaccord concernant votre volonté de voir Mr Mélenchon participer à la primaire de la gauche.

 A plusieurs reprises et hier encore vous lui avez demandé "d’aller dans la primaire de la gauche pour l’emporter". Si le résultat de cette primaire à venir était effectivement scellé en ce sens, je pourrais être d’accord avec vous. Une victoire à cette primaire permettrait à Mr Mélenchon de renforcer sa position et d’évincer les autres candidats dits "de gauche" en vue d’une victoire à l’élection présidentielle. Malheureusement, le résultat est incertain. Pire, une primaire, quelle qu’elle soit, n’est jamais neutre car qui dit primaire dit moyens nécessaires à son organisation. Seuls les « grands » partis politiques peuvent aujourd’hui fournir ces moyens, autrement dit à « gauche » : le PS. Or, la primaire démocrate américaine devrait être une leçon pour nous tous. Alors que Bernie Sanders, indépendantiste ayant accepté de jouer le jeu de la primaire, gagnait en popularité, l’appareil démocrate s’est mis en branle pour qu’un candidat issu de son parti remporte tout de même la primaire (avec des triches qui sont maintenant avérées). La suite, on la connaît. Permettez-moi de douter que le scénario serait bien différent en France.

 Vous estimez par ailleurs que « le débat démocratique les tirerait tous vers le haut ». Mais quel débat ? Dans quelles conditions ? Un débat télévisé implique un format particulier (le seul adapté au jeu des primaires) qui nous donne des caricatures de débats comme le spectacle navrant que nous ont montré les candidats de la droite et du centre. Deux heures trente de télévision avec un temps de parole de moins de vingt minutes par candidats ne permet pas de se faire une idée de ce qu’ils proposent comme vous semblez le penser. C’est un jeu de communication qui tout au plus permet aux candidats de moduler leur image auprès de l’opinion public. Je ne vous apprendrais pas que pour développer et expliquer des idées complexes comme celles qui forment une vision de société, il faut du temps. Cela n’est pas permis par un débat entre différents protagonistes et encore moins lorsqu’il est télévisé. Comme l’a dit si brillamment Mr Lordon : « Le lieu du débat, ça n’est pas les estrades. Le lieu pertinent du débat c’est dans les têtes. »

 Alors comme vous, j’aimerais entendre les propositions de chacun des candidats mais pas dans ces conditions. J’aimerais que chacun précise sa pensée, ses propositions et sa vision du monde longuement afin de ne pas voir leurs idées caricaturées. Le seul cependant à s’être livré à cet exercice est Mr Mélenchon à travers son blog, sa chaîne Youtube ou encore le programme « L’avenir en commun » sorti en livre il y a deux jours. Je désespère de voir qu’aucun autre candidat à gauche ne se livre à cet exercice et qu’ils se contentent de slogans ou de propositions erratiques qu’ils imaginent dans l’ère du temps.

 Vous déclarez également que la primaire pourrait « améliorer son diagnostic car débattre uniquement avec ses partisans, ça n’aide pas ». Pensez-vous que débattre avec des personnes qui briguent la fonction suprême est une meilleure façon d’améliorer le diagnostic que de discuter avec des experts dans leur domaine pour construire un programme ? « L’avenir en commun » est un programme co-construit pour lequel Mr Mélenchon a définit sept axes de travail, consulté des experts dans tous les domaines concernés (je vous encourage à regarder les auditions programmatiques sur Youtube) et pris en compte les contributions de milliers d’internautes. Sa candidature n’est donc pas celle d’un homme mais d’un programme et d'une autre idée de la société : citoyenne, participative, écologique, égalitaire et multiculturelle. Une idée de la société qui était autrefois appelée l’idéal de Gauche et qui rencontre aujourd’hui comme obstacle principal les « politiciens de gauche » qui se soucient plus du succès de leurs carrières que du succès de cet idéal.

 Alors non, Mr Piketty, je ne veux pas voir Mr Mélenchon s’essayer à gagner une primaire au risque de voir cet idéal se perdre dans diverses compromissions et autres arrangements politiciens. J’aimerais plutôt voir les « politiciens de gauche » mettre de côté leurs ambitions et se ranger derrière la candidature de ce prgramme de gauche. J’aimerais voir des intellectuels de gauche comme vous nourrir ce programme même s’il ne sont pas partisans de Mélenchon, comme je l’ai nourrit alors que je n’étais pas encore partisan. J’aimerais voir l’unité de la gauche autour d’un programme au lieu d’une foire d’empoigne autour de personnes que sera la primaire. Je ne crains pas que la gauche perde parce qu'elle n'est pas unie autour d'un seul candidat. Je crains en revanche qu'elle perde parce que le programme négocié à l'issue d'une primaire ne soit pas à la hauteur des attentes de nombre d'élécteurs de gauche qui s'abstiendront. Je crains aussi qu'elle perde parce que le candidat choisi lors de cette primaire n'arrive à convaincre une bonne partie de cet éléctorat qu'il appliquera une politique de gauche : la blessure du Hollandisme est loin d'être cicatrisé.

Mr Mélenchon est peut-être « clivant » mais on ne peut lui enlever d’être un homme de convictions qui ne laisse aucun doute quand au fait qu'il dit ce qu'il fera et qu'il fera ce qu'il dit. De plus, comme l’a dit Mr Hulot : « quand il bosse Mélenchon, il ne fait pas semblant. » Alors arrêtons de chercher le rassemblement autour d’une personne, travaillons plutôt ensemble à la victoire d’un programme véritablement tourné vers un avenir où la planète et les futures générations ne souffrent pas de l'avidité et du profit à court terme.

En espérant une réponse de votre part.

Je vous prie d’agréer, Monsieur Piketty, mes salutations les plus respectueuses,

KHELFAOUI Karim

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