Ceci est une chaise

Où l'on parle en vrac de société, de domination, d'économie, d'électronique, d'internet, un peu de moi, un peu de toi, de chaise, de table et de la base du pilier.

Je viens d'une génération silencieuse née pendant les années 70: nous n'avons vendu aucun concept a la société. On a constaté la fin du premier paradigme que nos boomer de parents nous ont vendu - tout shootés qu'ils étaient au prozac des 30 glorieuses - a grand coup de catéchisme pour certains dont je fait parti, de cours d'education civique pour tous, de melting pot, d'Europe d'alors et de Delors. Jaccadi: "l'allemand tu aimera." Un paradigme simple tout issus de ce pseudo-modernisme qui n'était qu'une extension de la tradition séculaire, patriarcale et centré sur le culte de la figure dominante: si tu donnes bien a ton patron, ou a ton mari, ou à Jesus, tu sera récompensé.e. L'ordre repose sur la peur de l'autorité, de Dieu, du mari seul autorisé a produire la violence au sein le couple. 

Cette société soit disant post soixante-huitarde que l'on pensait libérale, décomplexée et ouverte était en fait la même qu'auparavant, simplement en train de changer de main. Passant du culte du mari ou de l'état nation via la valeur famille-marriage ou le patriotisme, tout deux par la suite largement écornés après guerre, au culte de l'individus-entrepreneur-créateur qui arrive, à l'encontre de toutes les lois de l'univers, à créer de la richesse à partir de rien. Un peu comme Jesus ou le Père Noël. C'est bien lui qui a le pouvoir aujourd'hui, je le vois dans la dialectique de Macron tout comme vous.

Avec de telles bases, l'écroulement ou éclatement des valeurs morales était prévisible, mais les conséquences elles ne manquent pas de nous surprendre, surtout par leur rapidité. Qui donc aurait pu anticiper l'état de la France, en particulier ? Les lois d'exceptions de terrorisme qui s'enchaînent aux sanitaires qui déboucherons sur d'autres restrictions. Les restrictions de liberté, c'est l'opium des états-nations: une fois qu'ils y ont touché, c'est très difficile d'arrêter.

Et puis nous avons vu le deuxième paradigme arriver, qui n'était qu'une avancée technologique hormis qu'elle a été très mal intégrée a la société, presque contre elle: l'ère du digital mondialement connecté. 

Ce n'est pas un paradigme car cela ne présente aucun aucune proposition de gestion des échanges de resources et d'énergie qui font la société. Tout ce que l'on gagne avec des calculateurs, c'est du temps de calcul, et toute la question était de savoir quoi en faire. On pouvait soit faire plus, soit faire pareil pour moins d'énergie. On a choisi la première pour le chef (l'entrepreneur Jesus Christ) et pour ses disciples la deuxième solution: je vous invite a contempler votre smartphone de manière détendue pour vous rendre compte qu'il ne vous apporte aucune fonctionnalité supplémentaire dans votre vie quotidienne, cela est limpide pour ma génération non boomer & non millenials qui n'est pas né avec cette technologie mais a été la première a l'utiliser massivement. Vous allez me dire qu'avec votre smartphone vous pouvez commander un taxi en 2 min pour vous déplacer n'importe où : je vous confirme que nous n'avions pas plus de problème de déplacement avant le smartphone. Vous pouvez lire le journal ? Le journal était déjà lu. Vous pouvez manger ? Mais nous nous nourrissions. 

Le temps dégagé grace au temps de calcul a été phagocyté par les entreprises, aka par le capital et ses dividendes qui explosent, et notre temps à nous a été redistribué pour en passer le plus possible en tant qu'utilisateur d'un produit. Ce n'est pas une conspiration, c'est le modèle économique qui le veut: le capitalisme débridé appliqué a l'ère du numérique est essentiellement responsable du changement drastique de nos habitudes et donc de nos sociétés, aujourd'hui au bord de l'explosion. 

Le temps de l'utilisateur est devenu la resource qui a le plus de valeur au monde aujourd'hui. Vous rendez-vous compte de cette assertion ? Notre temps, notre temps vivant, donc notre vie, est devenue la resources pour laquelle les groupes les plus puissants se battent aujourd'hui. Et se battent contre qui ? Contre ceux qui ont déjà perdu la dernière bataille de la position dominante: les états-nation affaiblis par le marché. Car hélas nous, nous ne nous battons pas du tout contre cet ennemi.

Cet ennemi, ce n'est pas un groupe qui se réuni a huis clos, ou meme ouvertement. Cet ennemi, c'est un système: le capitalisme; qui est tombé amoureux d'une technologie: le numérique; qui s'est servi d'une technique existante très dangereuse et hélas pas assez règlementée: les algorithmes; pour accoucher d'un véritable fléau: la fabrique du consentement digital.

Il est assumé aujourd'hui par l'ensemble des GAFA que l'objectif de maximiser votre temps d'exposition a n'importe quels réseaux ou application a pour but final de changer votre comportement initial à des fins marketing voir électorales. Ceci est mis en place structurellement par le fonctionnement meme de la vilaine union que je décris plus haut. 

Je dis réseaux ou application pour bien opposer ceci a un outil. On entend beaucoup que les réseaux sociaux sont des outils fantastiques. Cela est totalement faux: un outil est un objet qui a une fonction évidente, que je dirige moi meme. Je prend le marteau, je m'en sert. Quand j'ai fini, je pose le marteau. Quand le marteau est posé, il va sagement attendre que j'ai besoin de m'en servir à nouveau avant de rejoindre ma main. Le marteau, ou n'importe quel objet, ne peut pas réclamer mon attention. Sinon ce n'est plus un objet, c'est le sujet de son propre agenda. Qui donc devient l'objet ? Concernant votre smartphone, c'est lui qui vous notifie pour vous montrer des choses que vous n'auriez autrement pas vu. Si c'est un outil, ce n'est plus le votre. Posez-vous bien la question de savoir si vous êtes comfortable a passer autant de temps face à un objet qui n'est plus vraiment votre objet. 

Le contrôle de l'information est devenu aujourd'hui un fléau pire qu'un modèle économique néfaste. Vous n'imaginez pas combien cette phrase coute a écrire pour quelqu'un qui a été formaté a tout analyser à l'aune du prisme économique. C'est hélas une évidence de la ou je suis assis: l'information et sa déformation sont devenu l'arme la puissante au monde.

On se dirige vers la conclusion de cette introduction. 

Il est peut être plus militant aujourd'hui, plus civil, plus utile à soi et aux autres de commencer a graduellement diminuer le temps que l'on donne aux réseaux sociaux. Essayer de convaincre d'autres de faire de même. C'est un combat qui nous permettra de ne pas nous battre entre nous comme on le fait aujourd'hui a tout les étages : gauche/droite, femme/homme, noirs/blanc. Il est très inclusif et transcende la plupart des frontières car absolument tout le monde est concerné.  C'est un combat qui, si on le gagne, nous permettra de retrouver un socle commun d'information partagée et acceptée qui sont une condition sine qua non pour faire société ensemble.

Cessons de regarder le monde au travers du prisme déformant de nos téléphones et des réseaux sociaux.

Ceci est une chaise. Se battre et débattre pour sa forme et sa couleur est utile tant que l'on voit la même chose: une chaise.

A partir du moment ou un groupe vois une table à la place de la chaise, tout le débat est mort-né car nous avons perdu le socle d'information commune minimum.

Nous devons retrouver un socle d'information commune.

Ceci est une chaise.

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