Affaire Girard: une page se tourne

Non, les féministes ne sont pas extrémistes. Christophe Girard a démissionné parce que ce qu'elles dénoncent est vrai. Et à tous ceux qui évoquent une « police morale », rappelez-vous qu’on parle d’enfants.

« La menace ne sert d’arme qu’aux menacés. » Cette citation de Léonard de Vinci sied parfaitement à la réaction de la Maire de Paris qui évoque des représailles à la manifestation de féministes, victimes, colleuses, alliés et élu.es réclamant la démission de Christophe Girard de son poste d’adjoint à la Culture.

Anne Hidalgo, ses soutiens, tous s’insurgent des banderoles des manifestant.es. Mais qu’y avait-il d’illégal sur ces banderoles ? A tort et à travers, je vois élus et politiques se succéder sur les plateaux, dans la presse et sur les réseaux sociaux pour dire que la présomption d’innocence est bafouée. Mais de quoi ces gens parlent-ils ? A aucun moment, celles et ceux qui ont réclamé la démission de Christophe Girard ne l’ont accusé de pédocriminalité. Ils n’ont aucunement nié que l’homme n’est sujet à aucune plainte et ne l’a jamais été, tous cependant ont dénoncé le fait qu’à son poste et auparavant, il a montré un certain soutien à deux promoteurs de la pédocriminalité. Point barre.

Il est indécent de s’indigner de la présence – déclarée en préfecture – de manifestants mais de ne pas être choqué par ce que ces derniers dénoncent. Peu importent les amitiés et les qualités de Christophe Girard, il se trouve qu’il a par le passé contribué à fournir un soutien financier à Gabriel Matzneff. Il a invité Gabriel Matzneff à plusieurs reprises à des repas aux frais du contribuable parisien. Le dernier repas en question date de 2019 (information de Mediapart). Et il se trouve également qu’Anne Hidalgo avait connaissance de ces éléments au moment même où elle appelait ses soutiens à conspuer les manifestants. La diffamation vient de ceux qui ont affirmé que nous la pratiquions, sans même prendre la peine de comprendre ce que nous dénonçons avec force et conviction.

En décembre 2019 encore, la Ville de Paris décide de faire poser une plaque en l’honneur de Guy Hocquenghem. Au 45 rue de Plaisance, dans le 14ème arrondissement de Paris. C’est dans le compte rendu de la séance du 12 décembre 2019 du Conseil de Paris. Personne ne nie ce qu’a apporté l’homme à la cause homosexuelle, mais la mairie à aucun moment ne s’est désolidarisée des propos et actes de l’écrivain faisant l’apologie de la pédocriminalité. Malgré le militantisme irréprochable de Guy Hocquenghem au sein de la cause LGBT, il était aussi un promoteur patenté de la pédocriminalité qui s’est battu pour qu’elle soit décriminalisée, et maintenant, grâce à Christophe Girard, aux frais de la Ville, il a une toute nouvelle plaque commémorative. Est-ce difficile de comprendre que c’est cela que dénonçaient les manifestants ? Est-ce impossible de comprendre que le message politique envoyé n’est pas souhaitable, que Paris mérite mieux ? Est-ce compliqué d’écouter deux minutes les associations de victimes qui pour certaines étaient présentes sur le parvis de la mairie lors de cette manifestation tant décriée ?

Rappelons simplement quelques chiffres concernant les viols sur mineur.e.s. Pour 66% des victimes ayant brisé le silence, cette parole est restée sans conséquence (étude IPSOS 2019 pour l'association Mémoire traumatique et victimologie, emmenée par Muriel Salmona). 47% des victimes développent une amnésie (même étude). 57% des parents alertés ne croient pas leur enfant, 49% des parents alertés demandent à la victime de garder le silence (même étude). En France, on enregistre un viol toutes les 7 minutes et moins de 1% des violeurs connaissent une condamnation en justice (chiffres du gouvernement). Parallèlement, ce sont celles et ceux qui dénoncent cet état de fait qui sont vilipendés, trainés dans la boue. On dit des féministes qu’elles sont « extrémistes », qu’elles « se radicalisent », mais on ne s’indigne pas des chiffres sus-mentionnés, on ne demande pas à lutter politiquement contre cela. C’est ça, la culture du viol, c’est nier que tout cela est réel, c’est refuser de le condamner, c’est conspuer celles et ceux qui le dénoncent.

Christophe Girard qualifie les féministes de « terreur ». La terreur, c’est ce que subissent les victimes de violences sexistes et sexuelles, c’est la société qui nie et cajole une culture du viol jusqu’aux plus hautes instances politiques. La terreur, c’est de faire semblant de ne pas voir où est le problème à nommer partout des gens qui de près ou de loin sont complices, ne serait-ce que par leur silence, c’est ne pas voir le ras-le-bol hurlé par les victimes. La terreur est patriarcale et partout où l’impunité régnera, des féministes se soulèveront pour la dénoncer. Et elles auront raison.

Des voix s’élèvent pour critiquer un imaginaire « tribunal populaire ». Jamais Christophe Girard n’a eu de mot de condamnation pour les dires ignobles de ceux qui promeuvent la pédocriminalité ; le problème est le message politique envoyé, rien d’autre. Christophe Girard n’était pas obligé de démissionner, il aurait élégamment pu admettre qu'une page se tourne, dire son désaccord sur certains sujets, avoir un mot pour les victimes de violences sexuelles, comprendre leurs cris et politiquement se détacher de cela. Il aurait pu. Mais non, il a démissionné parce que ce que les féministes dénoncent est vrai. Il a démissionné en nous crachant dessus, suivi par une horde de personnes que je qualifie volontiers d’ignorants moutonniers. Il a démissionné parce que oui, il est embêté. Il a démissionné parce que oui, ses incohérences lors d’interviews à ce sujet finissent par se voir. Il a démissionné parce que oui, en 2020 ce n’est plus possible. Un puissant est tombé et toute une meute se jette sur celles et ceux qui ont œuvré pour un message politique plus juste, ça n’est pas normal.

J’aime Paris, Paris est ma ville, ma réalité et mon rêve, tout à la fois. J’aime ma ville et je militerai toujours pour que son message politique soit net : pas d’honneur pour la culture du viol.

Je lis les Unes, je lis les articles de presse et suis consternée. Qu’est ce qui est repris dans les journaux à part les mots de Christophe Girard, d’Anne Hidalgo et de leurs soutiens ? Il paraît que des slogans diffamatoires ont été criés, c’est faux ! J’invite tous ceux qui l’ont écrit à regarder les vidéos. Elles existent, tout a été filmé de A à Z. Parmi les slogans : « Paris mérite mieux », « Pas d’adjoint à la culture du viol », « Conseillers, descendez », « Girard dégage », « Pas d’honneur pour la culture du viol », « Silence coupable », ainsi que des chants féministes. On nous accuse sans même se renseigner. Rappelons une fois pour toutes que non, le féminisme n’a jamais tué personne, mais que le machisme tue toutes les 48 heures en France, ce chiffre n’est pas sorti de ma tête, il est statistique, documenté, étudié.

A tous, demandez-vous ce qui est indécent. Manifester devant l’Hôtel de Ville pour réclamer un message politique clair au sujet de la pédocriminalité ? Ou vilipender des féministes qui dénoncent le fait que de l’argent de la ville soit utilisé pour valoriser des gens qui ne savent pas que dans le sexe le consentement doit se faire à armes égales ? La France a un problème avec la culture du viol, au politique de s’en saisir. La maire de Paris peut le faire, elle en a le pouvoir. A tous ceux qui évoquent une « police morale », rappelez-vous qu’on parle d’enfants.

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