Toute la misère du monde

Jésus, Marie Joseph, me voilà beau !

J’ai fait un choc anaphylactique ce week-end….

Le choc anaphylactique c’est « une réaction allergique exacerbée, entraînant dans la plupart des cas de graves conséquences et pouvant engager le pronostic vital… » rien que ça.

 Ça s’est passé samedi soir, vers 23 heures alors que se terminait l’émission du très controversé (pour ses prises de positions très courageuses sur les cours de la langouste) Arthur.

J’avais en effet décidé de ne pas risquer l’entorse du cerveau…

 

Ça a débuté par le gonflement de ma lèvre inférieure… du reste du visage et, pour finir, je me suis retrouvé couvert d’une puissante urticaire sur l’abdomen, les aisselles et les jambes…

Commençant à sentir que la respiration me manquait, je décidai, affolé, de composer le 15 et fut amené à décrire mes symptômes, sentant au bout du fil les ricanements retenus du médecin avec qui je venais d’évoquer la colonisation sournoise des parties les plus intimes de mon anatomie par un œdème de fort belle catégorie.

Arrivé aux urgences je fus rapidement pris en charge par un interne tout frais qui n’en était qu’à sa 36ème heure de garde, portant une blouse défraichie d’où émanait un délicieux mélange de transpiration et de Red Bull.

Sans un mot, il m’abandonna sur un brancard, dans une salle d’attente, entouré d’une dizaine d’éclopés plus ou moins atteints.

Rapidement je compris que l’affaire n’allait pas être simple car un samedi soir aux urgences, il faut avoir été sectionné en deux au niveau de l’abdomen pour pouvoir prétendre à une prise en charge inférieure à 30 minutes.

 

En effet, si le Vendredi tout est permis avec Arthur, aux urgences, le samedi, rien n’est acquis.

 

Parqué au milieu de virtuoses du taille-haie n’ayant pas bien lu la notice, de Noureev de la tondeuse capricieuse et autres Houdini de la merguez sauvée de la braise à mains nues, je passai près de 6 heures, telle une bête de foire, à supporter les quolibets d’un JC VAN DAMME de carnaval ayant trouvé plus fort que lui et les effluves de quelques alcooliques plus ou moins mondains…

 

La pathétique moisson de loques réalisée par les pompiers d’une grande ville un samedi soir sur terre.

 

Le corps encore marqué par cette mésaventure je décidai d’aller ce lundi  consulter sur le champ un allergologue qui m’accueillit avec la motivation d’un notaire du 16ème à qui l’on demande de régler la succession d’un smicard…Rapidement, par-delà sa lassitude, je sentis poindre une légère impatience de sa part car je mettais visiblement trop de temps à déposer dans sa paume de respectable praticien, le sésame vert qui allait nous lier pour plusieurs visites, lui et moi.

Il se décida enfin à entendre mon récit et me proposa alors de réaliser une batterie de tests visant à vérifier si ma difformité passagère n’avait pas de cause alimentaire. Après m’avoir labouré l’avant-bras à l’aide de petites plumes métalliques imbibées d’extraits d’arachide, de charcuterie ou de palourde avariée, il explora la piste « bestioles et parasites » m’interrogeant sur ma proximité avec le monde animal. Un peu surpris par tant d’intimité et par l’impudeur qu’il m’imposait, je lui rétorquai qu’aucun félin ou autre animal à poil et à plume ne passait le seuil de ma porte.

Rien de ce côté, donc.

 

C’est alors que je sentis que je devenais une sorte de challenge pour lui et, à mesure que son front se plissait, j’éprouvais une forme de fierté à l’idée que mes boursouflures et plaques rouges puissent susciter plus que de l’intérêt chez cet honorable sommité du prurit et du rhume des foins.

 

S’en suivit alors un dialogue surréaliste :

 

«Etes-vous souvent en contact avec du latex ?» me demanda-t-il à voix basse, l’œil droit à demi clos, un sourcil relevé : ce regard qu’ont les grands chasseurs à l’affût ou les épagneuls bretons lorsqu’ils se mettent à l’arrêt.

Surpris je lui demandai s’il y avait un lien avec sa précédente question sur les animaux et ma réponse (négative), le lança sur une autre piste : la lessive que j’utilisai, la composition de mes vêtements, les dentifrices…. Au final, rien d’exploitable.

 

Au bout de 2 heures, lassé d’un échange qui ne faisait en rien avancer ses recherches, il lança l’argument massue :

« Je ne vois pas d’explication, physiologique à ces manifestations, c’est sans doute psychosomatique ! »

« Oh le con ! » pensais-je alors, « 10 ans d’études pour me dire ça ! »

 

Mais loin d’abdiquer sans obtenir un début de réponse, il rebondit sur cette théorie et se transforma alors en psy

 

« Qu’avez-vous vécu ces trois derniers jours ? Une expérience traumatisante, un choc, une contrariété, du stress…. ? »

« Rien de tout cela lui- dis, La météo m’a obligé à rester à demeure et…entre deux lectures, je vous avoue avoir regardé la télévision plus que de raison, il  est vrai….mais en quoi cela pourrait-il être préjudiciable à ma santé ? »

«Qu’avez-vous regardé ? »

« Les infos quasi en boucle… je sais…… c’est moche… ! Avouais-je penaud.»

 

«Développez s’il vous plait, quels sujets ont retenu votre attention ? »

Je me concentrai alors

« Le 49.3 et la Loi Macron……. Valls et sa pornographie footbalistique…….. les migrants,-……. le flicage des chômeurs,…….. les enseignants à qui l’on promet un avenir radieux avec une augmentation de 100€ brut………la flexibilité prônée par le cintré –au sens propre- du MEDEF….le secret des affaires qui sera bien gardé…. »

 

Au fur et à mesure que la liste s’allongeait, je sentais la tension monter dans l’esprit du praticien, pris au dépourvu de se trouver face à une pathologie des plus complexes à laquelle, il n’avait visiblement jamais été confronté…

Mais ce qui finit, semble-t-il, de le conforter dans le diagnostic que je le voyais faire en silence fut la dernière phrase que je prononçai :

« Ah oui docteur…il y a eu un évènement étrange samedi midi, en fait….vous allez sans doute trouver cela parfaitement stupide mais…. Je regardais un débat sur France 5 et tout à coup, un député PS s’est mis à vanter le principe du double renouvellement des CDD…. Et…c’est à ce moment précis que je fus pris de convulsions et me mis à vomir à 5 reprises….c’est idiot car je pense que cela n’a strictement rien à voir et si je vous dis cela c’est uniquement pour resituer l’action dans le temps voyez-vous…. »

 

L’homme alors devint grave et fixa mon regard.

Il reboucha, sans me quitter des yeux, son Mont Blanc et referma lentement son bloc note. Je sentis, derrière moi, le vent passant par la fenêtre entrebâillée me glacer l’échine… Un long silence s’en suivit alors, puis, après une attente qui devenait proprement insoutenable de mon point de vue, il finit par m’asséner :

 

« Mr Karpa, il va falloir être courageux, vous allez devoir affronter une épreuve particulièrement difficile… Etes-vous bien entouré d’un point de vue familial ? J’ai en effet une très mauvaise nouvelle à vous annoncer………vous êtes atteint d’une maladie rare en France MAIS CE N’EST PAS UNE MALADIE ORPHELINE, j’insiste là-dessus car il semble que 30% de nos concitoyens en soient atteints sans le savoir…

Je ne pense malheureusement pas me tromper en vous annonçant que……..vous êtes de gauche… 

Mais ATTENTION !!! de gauche dit « contrarié», c’est-à-dire que vous faites tout, depuis votre naissance, pour refouler cet état de fait mais, à l’âge qui est le vôtre aujourd’hui, le corps et l’organisme ne sont plus assez forts pour lutter efficacement contre l’évolution inexorable de la maladie »

 

Je fus dévasté par la nouvelle, tenté, dans les premières minutes, d’en finir avec une existence qui allait devenir intenable au sein d’une société qui n’accepte plus les différences. Subir chaque jour le regard des autres lorsque j’achèterais accidentellement L’HUMANITE DIMANCHE….obligé de justifier les prélèvements AMNESTY INTERNATIONAL sur mon compte bancaire auprès de mon banquier…

L’exclusion

La honte

 

Comment cela était-il possible, moi qui avait fait toute ma scolarité chez les sœurs et qui avait épousé la fille du bourrelier en chef de l’école de cavalerie de Saumur (un homme délicieux qui aimait avant tout les coupes de cheveux bien dégagées sur les oreilles, même pour ses filles) ?

Je pensais à mon père, charcutier traiteur de luxe en retraite….président d’honneur de la cellule locale du MEDEF…un homme qui changeait de Citroën tous les deux ans à peine…. Ce petit homme rondouillard et rigolard à qui devais mon goût prononcé pour les collages d’affiches de l’UNI dès la 4ème au Collège Notre Dame de Toutes Grâces…lui qui disait si souvent à 3 grammes d'alcool dans le sang "eh baeeuuuuh  Leu Pen, y dit pô que des conneries !"

De gauche ??? moi qui portais le blazer à 14 ans, l’attaché case à 18 et la calvitie à 22….

 

« Je suis sincèrement désolé Mr Karpa, cela dit, ne perdez pas espoir, il y a des gens qui guérissent chaque jour de cet épouvantable fléau, je vous assure, regardez le nombre de personnes qui ont fait la queue devant le bureau de Sarkozy quand il a proposé de former un gouvernement d’ouverture… n’est-ce pas un formidable message d’espoir pour de nombreux malades ? Tous ces gens que l’on croyait perdus, incapables d’avoir des enfants, regardez…les beaux métissages que l’on peut obtenir entre un père de gauche et une mère de droite ou l’inverse…et certains ont un bel avenir, il y en a plein le gouvernement !

 

« Vous pensez à Macron ? » osais-je.

« Ah non, lui c’est très spécial, il n’a jamais été de gauche, lui, il est de «de droite contrariant », c’est très différent »

 « Et puis, regardez autour de vous Mr Karpa, on ne peut pas dire que l’Etat n’a pas pris la mesure de la catastrophe sanitaire qui se profilait il y a encore deux ans et demi, quand le candidat Hollande lui-même, pris d’une crise de gauche (il en une tous les 10 ans en moyenne) en plein débat politique, s’est mis, comme pris du syndrome Gilles de la Tourette, à scander à 16 reprises « moi président » suivi d’une idée de gauche. HEUREUSEMENT que son service de com' a repris le dessus et lui a fait faire un stage de remise à niveau sur le Social Libéralisme sans quoi….vous imaginez les dégâts. »

 

«Gardez espoir car vous êtes loin d’être un cas isolé et il semble que certains traitements obtiennent d’excellents résultats.

Commençons par votre environnement, vous habitez ? »

« Nantes » répondis-je

« Ca va, ce n’est pas trop grave, vous n’allez pas être obligé de déménager car la campagne de vaccination réalisée par la municipalité en place depuis plusieurs décénnies ans a obtenu de très bons résultats : très peu de cas y sont à déplorer même si quelques poches d’épidémie subsistent à la périphérie ».

 

« Mais c’est pourtant une mairie socialiste ? » lui dis-je.

Il se raidit alors :

«Vous voyez comme la maladie est complexe ?? Vous mélangez tout ! et c’est parfaitement normal car il semble que vous soyez à un stade assez avancé du processus… aussi va-t-il nous falloir débuter par un traitement détoxifiant mais en souplesse : une sorte de sas de décontamination avant le grand bond à droite... vous allez prendre une carte au PS pour 6 mois seulement exceptionnellement (vous dites que vous venez de ma part  ils sont habitués), mieux vaut ne pas brûler les étapes. 

Je vais également vous prescrire du MACROMIX, MAIS ATTENTION, respectez bien la posologie parce que c’est costaud le MACROMIX… Mathieu Pigasse a voulu faire le malin en doublant la dose et depuis il est atteint d’une forme irréversible de schizophrénie : le malheureux n’arrête pas de dire sur les plateaux télé qu’il est banquier d’affaires de gauche… alors mollo sur le MACROMIX.

Le principe actif de cette molécule nettoie les cellules du cerveau atteintes par des métastases gauchisantes : c’est une sorte de laxatif des boyaux de la tête si vous me permettez la métaphore…c’est très très puissant je vous le répète...

 

Puis en complément vous prendrez des bains chauds et vous vous enduirez de VALLSINE, ça, c’est pour résorber l’urticaire.

 

Ensuite, afin d’éviter toute nouvelle crise, ne regardez surtout plus les émissions relatant le programme Hollande en 2012 : j’ai un patient qui a fait trois semaines de coma quand il a entendu à nouveau « mon ennemi c’est la finance !». N’entrez en contact avec aucune ONG visant à défendre les sans papier et ne croisez surtout pas le regard d’un syndicaliste, vous pourriez faire une hémorragie interne.

 En phase 2 :

  • Vous lirez l’intégrale d’Alain Madelin (il y a des éditions BD pour les mal-comprenant, en deux matinées c’est réglé )
  • Je vous enverrai en cure aux universités d’été du MEDEF, là vous irez voir le docteur Gattaz de ma part, il réussit des prouesses : faire passer des lois de droite par un gouvernement assimilé gauche
  • Ensuite, on fera une pause : THALASSOTHERAPIE à DINARD ou LA BAULE au choix avec le club de remise en forme du Docteur Delajoux
  • Et SEULEMENT SI VOUS VOUS EN SENTEZ PHYSIQUEMENT CAPABLE, l’amicale des amis de l’OAS organise des « safari taser » pour les hommes d’affaires au raz du Burn Out… le dernier a été organisé à Vintimille ce week-end et d’après leur page Facebook, ils ont l’air de s’éclater comme des gosses !!

Voilà Monsieur Karpa, ça fera 120€… »

 

 

 Sorti du cabinet, j’allais déjà beaucoup mieux, il faisait un soleil radieux, je me sentais à nouveaux léger, bien dans ma peau……… de français !

Je suis passé devant un kiosque à journaux, il y avait une affiche qui reprenait la couverture de TELERAMA, cette fameuse photo où l’on voit des centaines de migrants sur une coquille de noix abandonnée au milieu de la méditerranée, ils sont peut-être morts à l’heure où j’écris cela….avec ce titre : « Le cri »

Eh bien vous savez quoi ??? Ça ne m’a rien fait… !!!!!

Plus guilleret que jamais j’ouvrai prudemment (je suis malade je vous le rappelle) quelques journaux et observai ces clichés de centaines d’africains grillant au soleil sur des rochers face à MENTON, parqués et encadrés par les « tontons macoute » de Cazeneuve….

Pas un soupçons d’émotion !!!

 

Et là où je me suis dit que j’étais proche de la guérison…. Là où j’ai senti que, moi aussi je pouvais enfin revenir à une vie normale, redevenir un bon français, faire partie de ces 70% de bons citoyens opposés à ce que des migrants arrivent chez nous…. C’est lorsque j’ai entendu cette petite voix résonner dans ma tête et elle me disait « Il faut être raisonnable, la France ne peut tout de même pas accueillir toute la misère du monde… »

 

Du coup, moi, ça va mieux.

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.