Toutes les vérités se touchent

Digression sur "Valpo", entre manifestations, poésie organique et tremblements-de-terre

La ville, dans son entier, se mérite ; elle se transpire, se soupire, s’archipelle d’infinis dans les méandres de ses collines. Quant à l’Océan, nombreux sont les endroits d’où l’observer, mais pour ne pas l’embrasser que du regard, c’est une autre paire de manches ; une chemise – une veste ? - qui permet de constater une fois de plus que l’homme a souvent tendance à contrarier le penchant organique d’une ville, plutôt qu’à l’encourager.

Arrivant à Valparaíso en bus, si vous vous dites que vous pourriez suivre l’eau pour vous rendre vers la zone portuaire, vous allez vite déchanter, et surtout vous casser le nez sur le plus grand vestige architectural de la période industrielle du début du XXème siècle : la Bodega Simon Bolivar, qui cache le quai Baron. Un quai où il est possible de se rendre, mais il faut alors marcher un petit kilomètre dans la direction vous éloignant du centre, histoire de contourner l’édifice fantôme. Vous aurez alors, arrivant sur la rive, une promenade se déroulant jusqu’à la crique Portelas, et vous aurez l’occasion d’apercevoir, sur une friche en pierre, des otaries, des lions de mer et un assortiment d’oiseaux allant du goéland au pélican. Ils prennent leurs aises sur le fragment d’un projet mort-né pendant la période Allende ; il visait à relier Viña del mar à Valpo – c’est comme ça qu’on dit, par ici – grâce à un pont. Ce sont donc des animaux qui profitent d’une relique du socialisme à visage humain que Pinochet et son armée ont exécuté.

Le monstrueux édifice que vous venez de contourner (il mesure plus de 500 mètres), peut-être en secouant un peu la tête, est l’objet d’une polémique : un centre commercial y est projeté. Le site servait à la base de terminal fluvial et ferroviaire d’ampleur, il a ensuite abrité pendant des années une énorme entreprise frigorifique et ne sert actuellement plus qu’à accueillir les touristes sortant de bateaux de croisière ainsi que différents évènements plus ou moins artistiques ; toutes choses que l’on ne devine pas, de l’extérieur, l’enveloppe du bâtiment donnant l’impression qu’il est tout simplement laissé à l’abandon. Les plans de l’hypothétique super Mall permettent de constater que la moitié de l’entrepôt serait rasée, ce qui n’est pas au goût de nombreuses personnes, et pas davantage en harmonie avec les critères de l’Unesco.

Valparaíso est en effet entrée dans la prisée liste du patrimoine mondial en 2003, parce que : « La cité coloniale de Valparaíso constitue un exemple notable du développement urbain et architectural de l’Amérique Latine à la fin du XIXème et au début du XXème siècle. »

L’architecture coloniale espagnole s’y est entrelacée avec d’autres styles européens, spécialement le victorien, ce qui a laissé une empreinte singulière. Un métissage architectural dû en grande partie aux reconstructions effectuées suite au tremblement de terre de 1906. Il a été alors indispensable de privilégier d’autres constructions, « sismiquement » plus stables mais aussi rapidement fonctionnelles. Ainsi sont apparues les maisons en « ossature croisée », en fer forgé et en acier.

Un autre fait marquant récent est venu contrecarrer la sauvegarde du « cachet » actuel : l’élargissement du Canal de Panama, fêté en grandes pompes (avec notamment Michelle Bachelet, la présidente chilienne) le dimanche 26 juin. Le trafic de marchandises acheminées par bateaux va augmenter, et sera surtout le fait d’embarcations gigantesques permettant de transporter plus de mille conteneurs. Les terminaux actuels de la ville ne pourront que difficilement faire face à ces énormes entrepôts flottants.

Alors que, en 1914, l’ouverture dudit canal avait constitué un coup dur pour l’économie du pays, Valparaíso perdant son statut de passage incontournable d’un Océan à l’autre, c’est, un siècle plus tard, sa possible mise à contribution à nouveau plus conséquente qui s’avère problématique, les différents impératifs (économiques, citoyens, touristiques…) peinant à s’harmoniser.

Le jour où la présidente chilienne représentait son pays plus au nord, environ cinq mille personnes se sont rassemblées dans différents endroits de Valparaíso pour commémorer la fête de Saint-Pierre, le « patron » des pêcheurs. Cet évènement existe depuis 120 ans et a pris cette année la forme d’une procession de la Place Sotomayor à la crique El Membrillo, où des victuailles étaient prévues pour les curieux de tous bords. Les organisateurs ont annoncé, radieux, que plus de 2'000 merlus avaient été frits pour l’occasion. Qui dit mieux ? Un des moments marquants était l’arrivée de l’image de St-Pierre à Muelle Prat, un quai moins excentré, où il a été reçu par les pêcheurs et leurs familles.

Difficile d’assister à ceci sans avoir une pensée pour les marins de l’île de Chiloé (située au sud, dans la région des Grands Lacs), où se pose le problème de la marée rouge, qui n’est ni une marée, ni communiste, mais qui a rendu nombre de fruits de mer impropres à la consommation, les micro-algues ingurgitées par ces derniers pouvant être extrêmement toxiques. Ceci a engendré d’énormes manques à gagner, des pertes d’autant plus difficiles à combler que le problème s’étend sur plusieurs mois. La colère et la solidarité grondent (différentes manifestations de soutien ont eu lieu à Santiago, Valparaíso et ailleurs), les promesses ayant été faites étant jugées insuffisantes et les élevages industriels étant pointés du doigt.

La marée rouge endeuillant les travailleurs de la mer, voilà comme un écho aux accents hugoliens du livre de Ruben Dario, que le poète nicaraguayen a publié le 30 juillet 1888, précisément à Valparaíso ; un ouvrage intitulé « Azul… » (« Bleu… »), qui est considéré comme le fondement du Modernisme de ce côté de l’Atlantique. Le bleu et le cygne blanc y étaient symbole de mouvement. Dario a expliqué, dans son « Histoire de mes livres » (1913), que « le bleu est la couleur de la rêverie, la couleur de l’art, une couleur hellénique et homérique, une couleur océanique et céleste. »

C’est au Salvador que Dario avait tenté pour la 1ère fois d’adapter l’alexandrin à la métrique castillane, ce qui deviendra ensuite le trait distinctif non seulement de son œuvre, mais de toute la poésie moderniste hispano-américaine. Son livre est sorti sans faire grand bruit, jusqu’à ce qu’un critique espagnol publie (dans El Imparcial, un journal madrilène) deux lettres adressées à l’auteur ; il lui reprochait son « gallicisme mental », mais reconnaissait en lui un poète et un écrivain de talent. Ces lignes, très vite répandues dans la presse chilienne et dans d’autres pays, rendront Dario célèbre.

Même si prédomine cette atmosphère de rêverie, la dénonciation des injustices sociales n’est jamais loin, ce qui nous ramène aux soubresauts actuels, avec notamment des mobilisations estudiantines s’enchaînant depuis longtemps, réclamant la gratuité de l’enseignement et la fin du Chili comme laboratoire de l’ultra-libéralisme. Des revendications « poivrées » de manière décidée par les policiers, qui demandent gentiment (la délicatesse de ces Robocops a quelque chose de délicieusement insensé) aux curieux observateurs (du type de l’auteur de ces lignes) de bouger, d’aller voir ailleurs puisqu’il se trouve qu’ils n’y sont pas et qu’ils aimeraient mieux qu’on ne fasse pas trop état de leurs interventions musclées

A été fondé ici, le 12 septembre 1827, El Mercurio, un journal qui existe encore et qui est le plus vieux, en espagnol, à n’avoir jamais cessé d’être imprimé. Joli fait d’armes journalistique, si ce n’est que ceci a notamment été rendu possible grâce à son appui à la dictature ; et aujourd’hui, comme nombre de ses frères de papier un peu partout, il voit désormais son indépendance éditoriale mise à mal par les entrepreneurs le finançant. On ne lit donc pas beaucoup de sympathie à l’égard des étudiants tentant de ne pas se laisser happer par l’ogre du Marché.

Dans cette actualité et ce paysage mouvementés (un livre avait beaucoup fait parler de lui, il y a quelques décennies ; son titre : « Le Chili ou une géographie folle », son auteur : Benjamin Subercaseaux), une bonne nouvelle est survenue au bout d’une finale jouée aux tirs au but, également le 26 juin dernier : le Chili a été sacré champion du continent pour la deuxième fois d’affilée, ce qui a engendré une liesse prolongée dans tout le pays.

Quelques jours plus tard, sur un mur proche du Terminal de bus, on pouvait lire ceci : « Il nous faut gagner comme la Sélection, notre lutte pour l’éducation. » Dans la zone du Port, qui a connu ses heures de gloire mais est actuellement surtout composée de lambeaux d’un passé coloré, un graffiti relate ce dépérissement dans ces termes : « La solitude du patrimoine ».

 

Les éditions de l’Université de Valparaíso ont l’excellente idée de republier le texte fondateur de l’Université du Chili, prononcé en 1843 par Andrés Bello. L’art, la science et la connaissance des classiques y étaient pensés comme participant d’une harmonie du savoir. Le titre de ce petit ouvrage est tiré d’une formulation qui apparaît à trois reprises dans le texte : « Toutes les vérités se touchent. »

Si bien des gens ont entendu parler de Pablo Neruda, dont la Sebastiana, sa maison de Valparaíso, est devenue une fondation visitée sans relâche tout au long de l’année, on connaît moins, à l’extérieur du pays, un autre Pablo à la stature poétique également monumentale : De Rokha. Ce dernier était un grand critique de celui qui a été « nobellisé » en 1968. Lors de la réception de son prix Nobel, Neruda avait affirmé être un « poète d’utilité publique » ; De Rokha s’était quant à lui tiré une balle dans la tête, trois ans plus tôt. Ses lignes sont de lui :

« Pittoresque, non, dramatisation de l’existence, toi, Valparaíso, ivresse de l’existence, scalp de l’existence, escalier de l’existence et drame rugissant,

qui exclut tout le superflu et le rhétorico-poétique,

contre le destin, par la grâce de te savoir forte, consciente et atrabilaire comme les vieux guerriers morts égorgés. »

Avant de devoir s’exiler suite au coup d’état, le metteur en scène Raul Ruiz avait enseigné dans l’Université catholique de la ville. Il a ensuite bâti, tesson par tesson, une mosaïque cinématographique expérimentale, entre ironie, absurde et surréalisme. Il racontait que le plaisir qu’il prenait à mettre à mal le temps et l’espace provenait en partie des heures passées, enfant, dans une salle de cinéma où s’enchaînaient les films. Il n’était pas rare qu’il s’endorme devant un western et se réveille alors qu’une comédie romantique avait commencé, dans laquelle jouaient parfois les mêmes acteurs ; son imagination inventait alors des ponts entre des personnages et des intrigues totalement différents.

On retrouve dans cette ville un peu de la folie des films de Ruiz et de la radicalité de De Rokha. Chaque rue et chaque escalier semblent inventer des échappées vers de nouvelles couleurs, vers de nouvelles perspectives kaléidoscopiques, vers une respiration plus ample ou vers ses propres abymes.

Le 16 août, il y a eu exactement 110 ans que la terre a tremblé avec une force telle qu’une bonne partie du visage de Valparaíso en a été bouleversée. Chaque jour rapproche ses habitants de possibles nouvelles secousses conséquentes. Il n’est d’ailleurs pas rare de sentir que le sol bouge, suivant le caractère plus ou moins vétuste de la bâtisse qui accueille l’enchaînement de vos jours et de vos nuits par ici.

 

Une sensation étrange, qui déplace plus de choses qu’on imagine, aussi bien à l’intérieur qu’à l’extérieur, faisant de ce port un bon endroit pour se laisser traverser par les montagnes russes, celles de l’Histoire, écrite si souvent par les puissants, et celles de ses propres doutes, où pointent les larmes d’une précieuse fragilité.

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