#CineDoc - Purple Sea

MAYDAY !  Pendant une heure, une caméra désorientée et déstabilisante maintient mon cœur dans un inconfort sans égal, mon âme s'enfonce dans les profondeurs tandis que mon corps chaud reste allongé sur le canapé ; tout le confort autour de moi me rend malade.

1er mai à 00h01.

Ma journée se termine. Je viens de finir de regarder un beau documentaire sur la plateforme Visions du Réel, un festival de films mis en ligne pour quelques semaines. Je suis confortablement assise sur le canapé, quasiment prête à aller me coucher, mais je décide de regarder un dernier film disponible parmi la sélection du festival. Un dernier film au titre intriguant. Je clique sur l’oeuvre sans même lire le synopsis ou regarder la bande-annonce. Le temps de me dégourdir les jambes et de replacer un coussin afin de trouver dans une position plus confortable, je regarde l'écran... Je suis sous l'eau.

Pendant une heure, une caméra désorientée et déstabilisante maintient mon cœur dans un inconfort sans égal, mon âme s'enfonce dans les profondeurs tandis que mon corps chaud reste allongé sur le canapé ; tout le confort autour de moi me rend malade.

Still picture Purple sea © Amel Alzakout, Khaled Abdulwahed Still picture Purple sea © Amel Alzakout, Khaled Abdulwahed

Une mini caméra étanche a été laissée en mode enregistrement, alors qu'elle était attachée au poignet d'Amel, une jeune syrienne fuyant son pays, après que son embarcation, pleine de réfugiés, ait coulé à quelques kilomètres de Lesbos en Grèce. 

Une voix off envoûtante parle, tout au long du film, de sentiments, décrivant l'état mental de quelqu'un qui se bat pour survivre sans pour autant commenter directement les images.

Ce n’est pas tant sa prospective, mais celle de la caméra qui prend le dessus, au milieu de toutes ces personnes en détresse. Le film dévoile ainsi une expérience personnelle et collective avec un point de vue inédit. Dans une interview donnée au festival Visions du Réel, Amel confie: “Je n’avais pas le contrôle de la caméra. Je voulais seulement survivre. Je ne regardais pas la caméra”. 

Still picture Purple sea © Amel Alzakout, Khaled Abdulwahed Still picture Purple sea © Amel Alzakout, Khaled Abdulwahed

 Tout au long du film, nous ne voyons aucun visage.

“Je ne voulais pas me voir et me montrer dans une situation aussi difficile, je ne voulais pas être considérée comme une victime. Je pense que cela vaut aussi pour les autres personnes qui étaient dans l'eau. Je n'ai pas le droit de les montrer juste parce que j'étais là avec eux. Il y a beaucoup d'images et de séquences qui viennent des médias sans réfléchir, sans respecter la façon dont les autres personnes seraient vues ou voudraient être vues”.

Initialement, “J’ai filmé cette expérience, non pas pour faire un film, mais pour garder une mémoire”. 

Purple Sea est un film réalisé par Amel Alzakout et Khaled Abdulwahed, un document extraordinaire que tout le monde devrait regarder.

Voici la description de l'œuvre trouvée sur le site du festival Visions du Réel, rédigée par la directrice artistique du festival Emilie Bujès :

"Réalisé à partir d'images filmées par l'artiste syrienne Amel Alzakout après que le bateau sur lequel elle fuyait la Syrie eut fait naufrage, au large de Lesbos, Purple Sea rend compte du moment où la co-réalisatrice et les autres passagers flottent dans l'eau avec leurs gilets de sauvetage. Ponctuant cette expérience poignante - difficilement soutenable -, sa voix conte en off " son naufrage " ou des réflexions intimes, pour tenir bon. La caméra souvent immergée, capture les cris étouffés, et des mondes intérieurs, perdus. Une oeuvre singulière qui décentre le regard de façon définitive et essentielle, sur ce qui se passe à quelques milles marins de l'Europe. Elle filme et parle. A lui, à elle-même, à nous, peut-être. Des jambes en pantalon de survêtement flottent, pressées ensemble. Un chemisier avec des papillons ; on dirait que leurs ailes battent dans l'eau. Allez tous vous faire foutre ! Elle parle, elle s'enrage, et elle filme, pour lutter contre la fatigue, contre le froid, contre le fait que les secours n'arrivent pas. Pour lutter contre la mort, pour que quelque chose subsiste".

 

POUR APPROFONDIR

Amel Alzakout, Khaled Abdulwahed, — Allemagne -  67 min

Visions du Réel - Festival international de cinéma Nyon - Édition en ligne 

Dafilms 

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