Auteurs ou traducteurs?

Ils portent la double casquette et excellent dans les deux domaines. Qui sont-ils et comment font-ils ? Enquête sur cette drôle de tribu, où les mots résonnent en plusieurs langues.

Ils portent la double casquette et excellent dans les deux domaines. Qui sont-ils et comment font-ils ? Enquête sur cette drôle de tribu, où les mots résonnent en plusieurs langues.

 

Quel est le point commun entre Dominique Mainard, Christophe Claro, Agnès Desarthe, Vénus Khoury-Ghata, Pierre Charras, Valérie Zenatti, Antoine Volodine, Anne Plantagenet, Marc Cholodenko et Diane Meur ? Ce sont tous des écrivains qui traduisent régulièrement depuis plusieurs années d'autres auteurs. A croire qu'ils ont appliqué le conseil de Stefan Zweig : « Tout écrivain devrait d'abord passer par la traduction car il faut avoir torturé sa propre langue avant d'écrire ». De l'avis de tous, ce n'est pas une source de revenu extraordinaire. « Pour en vivre, il faut les enchaîner », confie l'un des Stakhanovistes de la traduction, Claro, qui accepte parfois jusqu'à six livres en même temps. « Je fonctionne comme un ordinateur avec plusieurs tiroirs, lorsque je bloque sur l'un, je passe à un autre et tout rentre dans l'ordre». Mais en-dehors de ce traducteur hors normes - 72 livres en 19 ans­ - qui a fait découvrir au public français quelques-uns des écrivains anglophones les plus percutants, tels William Vollmann, James Flint, Thomas Pynchon, Marc Danielewski, Kathy Acker, Hubert Selby Jr., Dennis Cooper, la plupart ne peuvent soutenir cette cadence. « Choisir un traducteur est toujours risqué. Quand il est bon, il n'est jamais assez bien payé », fait remarquer Christine Jordis, éditrice chez Gallimard en charge de la littérature anglo-saxonne. Certains ont commencé par la traduction, jusqu'au jour où l'écriture leur a « sauté à la figure » comme pour Diane Meur, auteure de La vie de Mardochée de Löwenfels écrite par lui-même, nourri des récits sur Dante et des recherches qu'elle avait faites pour ses traductions ; la plupart des auteurs écrivent depuis toujours. La traduction est souvent une affaire de passion « C'est une expérience très intime, comme si l'on m'invitait à entrer dans l'atelier de fabrication. Cela n'a pas d'égal », confie, émerveillée, Valérie Zenatti, traductrice d'Aaron Appelfeld (L'Olivier), et dont le premier roman, En retard pour la guerre, sortira en salles à l'automne, adaptépar Alain Tassema.

N'existe-t-il pas d'antagonisme entre le fait de traduire, qui demande « une grande abnégation » et l'activité d'écriture? Certains cloisonnent, entre matin et après-midi, d'autres arrêtent toute activité lorsqu'ils écrivent, tel Pierre Charras (prix des deux Magots pour Monsieur Henri en 1995) qui garde cependant « en permanence un projet de roman à l'esprit ». Idem pour Dominique Mainard prix des Libraires 2009 avec Pour Vous (éd. Joëlle Losfeld), qui a signé une nouvelle traduction de John Cheever, Le ver dans la pomme en 2008 : « Nous sommes influencés inconsciemment par le rythme, la musique d'un livre, même si l'on s'en tient à la lecture. ». Au contraire, Agnès Desarthe, traductrice entre autres de Virginia Woolf et Jay McInerney et prix du Livre Inter 1996 pour Un secret sans importance, est « ravie qu'il puisse exister justement un courant d'air entre les deux. Ce qu'on appelle pompeusement l'intertextualité».

L'exercice n'est-il pas schizophrène ? « Traduire et écrire marchent de front ». Selon la traductrice d'Aharon Appelfeld, Valérie Zenatti "Il s'agit de différentes formes d'écriture qui accueillent le même désir de vivre, d'éprouver la vie et de faire vivre à travers les mots. Le même « éclatement cohérent » se retrouve en musique, où il existe plusieurs formes qui se complètent (concerto, symphonie, messe, sonate... et chanson populaire)». Surtout, ne demandez pas à un auteur de choisir entre la traduction et l'écriture, il vous répondra invariablement que les deux lui sont nécessaires. « En traduisant, on réveille un vocabulaire dormant et l'on étend ses champs lexicaux et ses tournures », poursuit l'auteure de Mangez-moi . « Ma mémoire vive a été élargie, j'ai acquis un vocabulaire pointu », se réjouit Diane Meur, tandis que Claro jubile parce que la traduction lui permet des expérimentations.

Parallèlement à ces traducteurs professionnels, il existe une autre famille, celle des écrivains reconnus qui mettent occasionnellement leur plume au service d'un autre. Dominique Fernandez l'a fait avec Goldoni (L'Impresario de Smyrne), et les poèmes de jeunesse de Pasolini, Charles Dantzig avec Oscar Wilde (Aristote à l'heure du thé aux Belles Lettres), Scott Fitzgerald (Un légume ou le président devenu facteur) et le poète américain Franck O'Hara, Jean Dutourd avec Ernest Hemingway (Le Vieil homme et la mer), puis avec Truman Capote et Chesterton. Dernier arrivé, Alain Mabanckou qui s'est attelé à la tâche pour la première fois avec Bêtes sans patrie de l'Américain d'origine nigériane, Uzodinma Iweala (publié à la rentrée dernière) :« Son écriture m'a ébloui. J'avais l'impression qu'il avait écrit ce livre pour moi, il me suffisait alors de prolonger son chant, de prendre le même timbre de voix. Ce n'est pas un fait extraordinaire qu'un écrivain tende la main à un autre. Les lecteurs d'expression française n'auraient sans doute pas découvert L'Ivrogne dans la brousse d'Amos Tutuola sans la traduction qu'en a faite Raymond Queneau», explique le prix Renaudot 2006.

Au-delà de ses motivations, un bon traducteur doit être polymorphe, « à l'écoute de son propre texte, comme à celui d'origine. Le traducteur est un tamis, un filtre. », glisse Agnès Desarthe. « C'est un travail d'horloger. Il faut constamment resserrer les boulons », dissèque Diane Meur. L'impair principal ? Commettre une faute de ton ou de musicalité. En-dehors du mensonge, tout semble permis, Ce n'est pas la logique grammaticale qui prime mais la poésie du texte. Charles Dantzig qui déteste le mot « fidélité » : « Depuis quand la littérature obéit a un vocabulaire conjugal ? » encourage ses propres traducteurs à le trahir. « La phrase doit être réussie dans les deux langues, or chacune a sa souplesse particulière.». La poétesse Vénus Khoury Ghata a l'impression de passer une frontière entre deux pays à chaque fois qu'elle traduit un poème d'Adonis en français : « La langue arabe est plus ample, plus riche, remplie de métaphores, les poèmes d'Adonis sont par conséquent plus austères en français ».

En poussant à l'extrême, nul besoin de maîtriser parfaitement la langue d'origine pour pratiquer « cette science inexacte ». Surtout si l'on s'appelle Baudelaire, « il a fait de Poe un auteur français », Aragon ou Gide (qui a traduit La dame de Pique de Pouchkine sans parler russe). « Ce qui est drôle dans une langue ne l'est pas forcément dans une autre», remarque Jean Dutourd. « En prenant certaines libertés, Marguerite Yourcenar, dans la version française des Vagues de Virginia Woolf, est restée fidèle à l'essentiel : le souffle», défend Christine Jordis. Pour Félicien Marceau, qui a traduit des textes de Pirandello pour Denoël et La trilogie de la villégiature de Goldoni pour la Comédie française, « il faut donner la primauté au Français». Valéry Larbaud, qui pourtant parlait très bien anglais, n'a pas respecté les répétitions volontaires de Joyce dans Ulysse, et a rajouté moult conjonctions de coordination, « faisant d'un jardin écossais un jardin à la française», s'amuse Charles Dantzig.

Plus rares sont les écrivains qui s'auto traduisent : Vladimir Nabokov, Nancy Huston. Même les auteurs bilingues évitent cet exercice ardu et complexe où il faut savoir prendre du recul et être capable de ressentir des émotions et des sentiments dans les deux langues.

De manière générale, les traducteurs ne semblent pas assez reconnus en France, en-dehors des notes de bas de page, leur rôle est celui de l'ombre. « Cela s'arrange», tempère Claro, qui trouve aussi beaucoup de satisfaction à accompagner les auteurs en promotion. « Personnellement, je suis comblée », avoue la traductrice d'Aharon Appelfeld, qui le suit depuis 2004, depuis le jour où elle avait réussi à convaincre l'éditeur Olivier Cohen de traduire ce magnifique auteur israélien, « au programme de l'agrégation d'hébreu ». Finalement, la traduction est avant tout une histoire de confiance à trois, entre un éditeur, un auteur et son traducteur. En d'autres termes, une belle histoire d'amour.

 

Nathalie Six

(PS : j'avais écrit cette enquête pour Le Figaro littéraire, en juin 2008, qui l'avait publiée dans un numéro qui n'est jamais sorti faute de grève des NMPP)

 

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