Le Tibet selon Alexandre Adler

Le dernier livre d’A. Adler est une illustration de l'aveuglement dans lequel certains se complaisent face au régime dictatorial chinois. Bien qu’agrégé d'histoire, l'auteur n'hésite pas à véhiculer la propagande chinoise à laquelle il rajoute des théories complotistes et fumeuses. On reste pantois devant tant d'ignorance de la part d'un historien qui se veut érudit.

Alexandre Adler, Quand le Tibet s’éveillera, les éditions du Cerf, 2020.

ISBN 978-2-204-13349-4, 19€

Dans ce livre, dont le titre est un rappel de celui de A. Peyrefitte, mais aussi  celui d’un roman de Bernard Tabary (2007), Alexandre Adler se propose « de réconcilier la Chine qu’[il] aime tant avec le Tibet qu’[il a] fini par respecter » (p. 26) et souhaite interpréter sous un jour nouveau le conflit qui oppose les deux pays : « l’empire du Milieu [aurait] pour ambition de faire du Royaume des temples [sic] un des fers de lance de son développement ». Cette thèse, aussi inattendue que hasardeuse, pourrait présenter quelque intérêt si elle était menée par un historien au fait de son sujet et argumentant avec rigueur et clarté.

Commençons par ce dernier point, la clarté, et notons que les phrases pouvant atteindre jusqu’à vingt-trois lignes, le pauvre lecteur, une fois parvenu à la fin d’une phrase, ne sait généralement plus de quoi parle l’auteur. Quant au style, il est en adéquation avec cette propension à égarer le lecteur. Ainsi peut-on lire que Francis Younghusband, lieutenant-colonel de l’armée britannique qui dirigea l’expédition militaire sur Lhasa de 1903-1904 (qu’Adler situe, lui, en 1902), « s’était ensuite par remords métaphysique entiché d’une réparation nécessaire pour le Tibet…. qui l’avait conduit à installer ses pénates non loin de Dharamsala » (p. 22). À ce style déplorable s’ajoute la prétention à vouloir truffer le texte de noms de gens connus, éventuellement sans trop se soucier de leur orthographe (Matthieu Ricard et non Mathieu Ricard, p. 23), et parfois, sans redouter d’énoncer les pires énormités à leur sujet : ainsi de Marceline Loridan, on apprendra qu’à Auschwitz, elle connut « un séjour terrible, et formateur néanmoins » (p. 103). A. Adler se rend-il bien compte de ce qu’il écrit ?

Quant à sa rigueur, elle est du même tonneau. Les transcriptions Hueïs pour les Hui (p. 66), les Tsing pour les Qing (p. 130) ; choëgyon pour chöyön (pp. 79ff) ; Delügpa pour Gelugpa (p. 80) etc. témoignent d’une négligence sidérante. La traduction de Dharma par « destinée » alors qu’il s’agit de la « Loi bouddhique » (p. 24), traduit une totale ignorance du bouddhisme. Ignorance confirmée d’ailleurs par le fait que le Vajrayana devient le Vijrayana (p. 41), voire le Hijrayana (p. 176).

Passons à la méthodologie de l'auteur. Un certain nombre de formules nous avertit clairement de sa nature : le livre est truffé d’expressions telles que (p. 9) « Tout le monde s’accorde.. », p. 15 « pour le dire très simplement », p. 27 « sans nul doute… »p. 18 « il est clair… », p. 35, « je ne suis pas le seul à constater… », p. 39 « il n’y a pas de doute que… », p. 113 et 143 « il va de soi… », p. 179 « nul doute… », etc., qui sont autant de formules annonciatrices d’affirmations plus fumeuses les unes que les autres. Effectivement, le livre est un tissu pseudo-scientifique de propagande chinoise (pp. 31-33), de théories complotistes diverses dont celle de la supposée amitié entre les Tibétains et les nazis (110-114 ; 146-149, etc.) qui n’est qu’une création tardive d’auteurs français (T. Legrand, L. Pauwels et J. Bergier), de renvois constants à Israël, à la Bible et à mille autres sujets sans rapport avec la question centrale.

Étant donné l’espace imparti pour ce compte-rendu, je ne donnerai que quelques exemples des inepties présentes dans le livre en rapport avec mon domaine de connaissances, le Tibet. Selon A. Adler, « la civilisation tibétaine n’est pas originaire… du Tibet » (p. 34), mais aurait été apportée au VIIIe siècle par Padmasambhava, l’introducteur du bouddhisme tantrique. Affirmer cela, c’est ignorer que dès le VIIe siècle, les Tibétains rivalisaient avec la Chine des Tang en Asie centrale, créaient un alphabet et construisaient des temples bouddhiques, dont le Jokhang et Ramoche à Lhasa.

Par ailleurs, contrairement à ce qui est écrit pp p. 82 ; 128 ; 131, l’empereur de Chine n’a nullement conféré l’investiture au Dalaï-lama « dans les années 1620 à l’époque des Ming manichéens ». D’une part, les Ming n’étaient nullement manichéens et jamais ils ne considérèrent le Tibet comme une partie de leur territoire – une carte établie en 1594, consultable à la BNF en témoigne. D’autre part, le titre de Dalaï-lama fut conféré en 1578 par le chef des Mongols Tümed, Altan Khan (1502-1582), à Sonam Gyatso (1543-1588), l’abbé du monastère de Drepung à Lhasa, et attribué rétroactivement aux deux incarnations antérieures de ce maître qui devint donc le troisième Dalaï-Lama. A. Adler, au fait de cette numérotation, en tire une conclusion assez délirante dans le fond comme dans la forme (p. 131) : « si on antidate volontairement l’institution purement chinoise du Dalaï-Lama, c’est que l’on ne veut pas reconnaître que le grand Troisième est en réalité le Premier, et que le retour progressif de l’influence mandchoue change complètement la donne pour l’influence du vajrayana tibétain au cœur même du pouvoir chinois ». Précisons au passage que la dynastie mandchoue des Qing n’est arrivée au pouvoir qu’en 1644 et que si le Ve Dalaï-Lama (1617-1682) fut nommé le Grand Cinquième, le IIIe Dalaï-lama n’a jamais été appelé le Grand Troisième.

Dans le Chapitre I, Padmashambava (sic) et Tsongkhapa, le Moïse et le roi David du Tibet, on lit que « De cette époque de Tsongkhapa commence la tradition d’équilibrer – afférente à la création du royaume au XIIe siècle – les deux influences de Pékin et Delhi en faisant en sorte que le roi [tibétain] épouse deux conjointes placées sur un même plan : une princesse indienne issue de Tamerlan et des grands Moghols et une princesse chinoise proche de la dynastie Ming….. » (p. 41). L’auteur parle vraisemblablement du XIIIe siècle sans soupçonner que le terme de royauté ne convient pas ; mais le vrai problème est qu’aucun dirigeant tibétain n’a jamais épousé de princesse indienne. En revanche, le roi Songtsen Gampo a épousé une princesse chinoise ainsi qu’une Népalaise (dont l’existence n’est pas prouvée), mais c’était au VIIe siècle… sous la dynastie chinoise des Tang (618-907), et non des Ming (1368-1644).

Concluons ici tant aller plus avant dans ce livre ne présente aucun intérêt. L’ignorance de l’auteur sur l’histoire asiatique traduit de toute évidence un mépris pour son sujet – le Tibet – qu’il tente de masquer par un amphigouri affligeant. Bon courage au lecteur pour affronter cela ! Quant aux raisons qui ont conduit les éditions du Cerf à publier une telle ineptie, c’est là un mystère et, finalement, la seule question un peu intéressante que peut susciter cette malheureuse publication.

Katia Buffetrille, ethnologue, tibétologue. EPHE/CRCAO

Auteure de L’âge d’or du Tibet : XVIIe et XVIIIe siècles. Les Belles Lettres, 2019.

 

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