En Guyane, la presse est en péril

Y compris Guyaweb. C'est l'état alarmant de la presse locale, en tout cas pour la grande majorité. Qu'ils soient papier, web ou télé, plusieurs médias sont en crise pour des raisons financières liées notamment à l'étroitesse du marché publicitaire guyanais. Certains d 'entre eux ont même disparu ces derniers mois et la liste pourrait s'allonger avant la fin de l'année 2019.

L'avenir incertain de France-Guyane

Le seul quotidien local, France-Guyane, est dans une situation critique. Placé en redressement judiciaire ainsi que toutes ses filiales par le tribunal de commerce de Fort-de-France, le groupe AJR est assujetti à un délai d'observation de six mois.

Selon une source interne, l'une des pistes pour France-Guyane serait de devenir un hebdomadaire avec un journal imprimé en Martinique. L'une des conséquences serait donc la fermeture de l'imprimerie en Guyane, ce qui entraînerait des suppressions de postes.

Une autre piste envisagée par France-Guyane est celle d’arrêter le quotidien papier pour se consacrer uniquement au web et à la radio (lire sur Guyaweb notre récent article du 25/06/2019).

Cette solution envisagée montre que c'est tout un modèle économique de la presse papier écrite traditionnelle qui part à vau l'eau, même si ce virage du 100% numérique a déjà été pris par plusieurs médias nationaux. Mais pour notre confrère France-Guyane ce virage est plutôt subit que choisi. 

Si l'avenir du seul quotidien papier est hypothétique, d'autres médias locaux ont déjà fait le choix de suspendre voire d'arrêter leurs activités.

La disparition d'ATV Guyane

Voilà bientôt un an (août 2018) que les journalistes télé d'ATV Guyane ont cessé de travailler pour le groupe ViaATV en attendant une éventuelle reprise qui aujourd'hui n'est plus d'actualité.

En mars 2019 en effet ViaATV a déposé le bilan de ses filiales de Guadeloupe et de Guyane pour se concentrer uniquement sur la filiale de Martinique encore en vie, comme l'indique RCI.

Contacté au sujet de la liquidation d'ATV Guyane, le  journaliste Gaël Ho-A-Sim nous a dit ignorer cette information capitale. “Vous nous donnez la confirmation car une fois que nous sommes partis d'ATV Guyane, les informations ne nous sont pas parvenues” nous a-t-il expliqué. “ C'est dommage pour la pluralité de l'information pour la population guyanaise” a ajouté Gaël Ho-A-Sim, aujourd'hui journaliste pigiste au sein de la rédaction de Guyane La 1ère.

Le Kotidien est «arrêté»

En ligne depuis 2010, le site d'information Le Kotidien a quant à lui cessé de publier depuis plusieurs mois. «  Le modèle économique n'est pas viable, le marché publicitaire est étroit (…). Le Kotidien n'a jamais été rentable. Ce sont mes autres activités dans la communication qui ont fait vivre le Kotidien et ce n'est plus tenable» nous a expliqué Thierry Maquaire, directeur de la publication du Kotidien et par ailleurs directeur de la communication de la mairie de Macouria. 

Bien que le site d'information soit «arrêté», Thierry Maquaire va «continuer sur Facebook» via la page du Kotidien mais «autrement il n'existe plus» indique son directeur qui souligne que «faire vivre un organe de presse n'est pas facile tous les jours ».

La fin d'Une Saison en Guyane

La direction du magazine Une Saison en Guyane lancé en 2008  a annoncé à Guyaweb qu'elle arrête son édition périodique semestrielle pour se consacrer à des hors-séries ainsi qu'au nouveau magazine Boukan qui traite de l'actualité des Outre-mer.

“Après dix ans je veux essayer un nouveau titre avec le lancement de Boukan en trimestriel. Le numéro 2 de Boukan sort la semaine prochaine dans l'Hexagone. L'idée est de toucher plus de gens car il n'y a rien en kiosques pour les Outre-mer” a expliqué Pierre-Olivier Jay à Guyaweb. Mais selon le fondateur de Boukan, cette nouvelle aventure s'avère “très compliquée et ça va peut-être s'arrêter.”

Radio Peyi “va bien”

Sur les ondes depuis 2015, Radio Peyi “va bien” et poursuit son envolée depuis la mobilisation sociale de mars-avril 2017 . “On était connus par une catégorie de la population avant les événements, qui nous ont permis de nous populariser vis-à-vis de tous les Guyanais” reconnaît Wladimir Mangachoff, directeur de Radio Peyi.

Toutefois si la part d’audience de Radio Peyi a explosé à l’époque du mouvement social de mars/avril 2017 passant de 1,8% de parts fin 2016 à 19,7% sur la période avril/mai 2017, cette part a chuté à 8% sur la période octobre/décembre 2017 et a continué à tomber à 5,5% de parts d’audience sur la période avril/mai 2019, selon Médiamétrie. A noter que cette part est en-dessous de celle de Radio Mosaïque qui suit une progression régulière en terme de parts d’audiences : passant de 5,2% fin 2016 à 6% en avril/mai 2017 puis 6,1% en octobre décembre 2017 et enfin 6,9% sur la dernière vague d’avril/mai 2019, toujours selon Médiamétrie (1).

Il y a deux éléments qui ont marqué les esprits, c'est d'abord le virage numérique car nous étions l'un des premiers à faire des Facebook Live destinés à l'information brute durant cette mobilisation sociale, ce qui a répondu à un fort besoin” analyse le directeur de Radio Péyi.  L'autre élément qui selon lui a “marqué les esprits” a été “la diffusion 24h/24 pendant deux mois, car tout le pays était en attente sur l'évolution du mouvement social”.

Radio Peyi c'est de “l'information minute par minute” et elle est “en progression de son chiffre d'affaires(1)” ajoute Wladimir Mangachoff. "On développe de nouveaux produits digitaux à destination des annonceurs publicitaires car si un média ne s'est pas positionné sur les produits digitaux, il va avoir des répercussions négatives sur son chiffre d'affaires” conclut le directeur de Radio Peyi.

KTV s’est lancée dans la publicité

Depuis sa création en 2005 dans le « salon » de son fondateur Emmanuel Toko, Kourou Télévision diffusait uniquement à Kourou. Cette télévision associative n'a pu gagner en visibilité qu’en 2013. « Officiellement KTV a été lancée en 2013 avec l’arrivée de la TNT » et « il a fallu attendre de nouvelles fréquences pour postuler» raconte Emmanuel Toko.

Aujourd’hui l’espoir renait car depuis « 6 mois, KTV est autorisée par le CSA à faire de la publicité à la télévision comme Guyane La 1ère ». Auparavant KTV « ne finançait pas (ses) services qui étaient gracieux ». La marque de fabrique de KTV est de « tisser du lien social avec de la vidéo, en formant également des jeunes ».

Optimiste, Emmanuel Toko espère aller plus loin en continuant à produire « des documentaires, du reportage » et faire « du direct; ce qui est énorme pour une petite télévision ».

Par ailleurs Emmanuel Toko a annoncé à Guyaweb lancer « un studio à Cayenne » et bientôt « une matinale pour parler de proximité.» Mais ce qui lui tient à coeur est de revenir sur la TNT. « Le coût exorbitant a fait qu’on ne pouvait pas être sur la TNT » fustige-t-il. Ses voeux pourraient être exaucés grâce aux rentrées d’argent provenant de le vente d’espaces publicitaires. Présent sur Canal Satellite, KTV sera "d'ici à la fin de l’année" sur « la Box Orange » se réjouit Emmanuel Toko.

Confiant en l’avenir, Emmanuel Toko nuance car « financièrement ça ne va pas bien mais psychologiquement on y croit; surtout avec la possibilité maintenant de vendre de la publicité. Ce qui fait une télévision c’est le contenu, l’amour du métier». Emmanuel Toko rappelle que « KTV est la seule télévision locale aujourd’hui » depuis la disparition d’ATV Guyane.

"Pas d'inquiétude" pour Guyane La 1ère

C'est toujours inquiétant qu'un média perde des voix et des moyens de s'informer et de pouvoir informer (…). C'est toute la profession qui pourrait s'inquiéter” réagit Karl Sivatte, le rédacteur en chef, face aux déboires de la presse guyanaise. 

Pour rappel, Guyane La 1ère, financée sur fonds publics à hauteur de 20 millions d'euros, a connu une alerte sociale en mai dernier. En proie à des conditions de travail dégradées depuis plusieurs semaines, les journalistes de la rédaction radio de Guyane La 1ère ont débrayé durant une heure - de 7h à 8h -  sur le pic de la matinale pour alerter sur la situation du média public, tendue en partie du fait de la réforme de l'audiovisuel public qui devrait être présentée bientôt par le ministre de la Culture Franck Riester. Néanmoins, “Il n'y a pas d'inquiétude à ce jour, la maison tourne” rassure le rédacteur en chef. 

Quant à l'actualité de Guyane La 1ère, depuis début juillet le média public est entré en “grille allégée par rapport aux grandes vacances” et les principaux rendez-vous sont “le tour cycliste de Guyane” et “la rentrée du 2 septembre” qui sera marquée notamment pas les élections municipales de 2020. “Il n'y aura pas de révolution mais une adaptation des magazines pour continuer d'informer le public” a annoncé Karl Sivatte à Guyaweb.

Guyaweb en difficulté

Du côté de votre site d'information et d'investigation, seul média d'Outre-mer basé sur le triptyque indépendance / enquête / abonnement, on accuse aussi le coup. Bien que le lancement de l'abonnement en 2016 ait permis de poser les jalons de l'indépendance, de fidéliser notre lectorat, de diversifier nos recettes, celles-ci restent insuffisantes et force est constater que nous n'atteignons toujours pas l'équilibre financier.

En effet, le marché publicitaire guyanais étant très exigu et Guyaweb révélant depuis des années les dérives des pouvoirs économiques et politiques locaux ainsi que celles des administrations étatiques, les recettes publicitaires diminuent et donc la courbe économique s’inverse inexorablement. 

Guyaweb a pourtant continué d'étoffer sa rédaction et son contenu mais les charges - notamment salariales - s'accumulent et elles freinent le développement du média, dont la direction pourrait être contrainte de s'orienter notamment vers une procédure de sauvegarde judiciaire, à l'instar de France-Guyane.

Cette année 2019 est décisive car Guyaweb va s'affranchir de la publicité et se consacrer au développement de l'abonnement pour les particuliers et les professionnels. Mais le choix de supprimer la publicité pourrait aussi sonner le glas de Guyaweb si son nouveau modèle économique, financé uniquement par ses lecteurs, n'était pas à la hauteur de l'ambition que souhaite incarner votre média : celui de garantir par son travail d'information l'existence d'une presse engagée, libre et indépendante de tous les pouvoirs.

Il va de soi que nous vous tiendrons informés de l'évolution de la situation de votre média mais pour que son aventure continue et qu'il se renforce, soutenez-le, secouez le cocotier pour prolonger la vie de Guyaweb !

 Par Katia LEÏ-SAM / GUYAWEB


Il n'y a pas qu'en Guyane que la presse régionale est bien mal au point, comme le souligne l'enquête intitulée “Presse locale : la grande hémorragie” menée par le site d'investigation Médiacités, partenaire de Médiapart, qui vivent tous deux du seul soutien de leurs lecteurs. Dans cette enquête on apprend notamment que 108 agences locales ont fermé ces dix dernières années. Il y a de quoi s'inquiéter de cette véritable hécatombe dans la presse régionale, qui devra se réinventer pour sortir des ornières et continuer de jouer son rôle de contre-pouvoir.

 (1) La part d’audience est, selon Médiamétrie la part que représente la durée d’écoute d’une station dans la durée d’écoute totale du média radio. La somme des parts d’audience de l’ensemble des supports est égale à 100%.​

 

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