Rosa Luxemburg, la révolution allemande et le programme spartakiste

Rosa Luxemburg, militante et théoricienne marxiste a marqué au fer rouge la révolution allemande (1918 - 1919) à l'issue de la première guerre mondiale. Qui était Rosa Luxemburg ? Quelle était la nature de la première guerre mondiale ? Quelle organisation politique pour la révolution ? Quelles conséquences ?

Rosa Luxemburg

Théoricienne marxiste, révolutionnaire et journaliste, c’est dans l’Empire russe (actuelle Pologne) que Rosa Luxemburg voit le jour dans une famille juive en mars 1870 ou 1871. Elle grandît de façon aisée et a fréquenté l’école où elle obtenait de bonnes notes. Dès la fin du lycée, elle s’engagea dans des groupes socialistes en Pologne. Pour cause d’instabilité politique en Pologne, elle a été étudier en Suisse en 1889 où elle rencontre de nombreux militants révolutionnaires. Elle y fit la connaissance de Leo Jogiches, militant lituanien, qui était déjà implanté dans le milieu socialiste. Ces derniers entamèrent une relation qui mena Rosa à s’intéresser ardument à la politique, jusqu’à changer d’orientation estudiantine allant des sciences naturelles vers la philosophie, l’économie et le droit.

En 1893, remplissant une aspiration profonde, Rosa Luxemburg fondit avec Leo Jogiches et d’autres la Social-Démocratie du Royaume de Pologne. Elle fut la rédactrice en chef du journal du parti, La Cause Ouvrière. Dans celui-ci, Rosa Luxemburg y écrivait des articles intellectuels mais aussi des articles virulents sur des polémiques. Elle n’avait que 22 ans.
Le parti ne fut reconnu par l’Internationale qu’en 1896, année au cours de laquelle il fut démantelé par les forces impériales.

Jogiches, isolé idéologiquement dans le milieu socialiste polonais, décida d’émigrer en Allemagne avec Rosa Luxemburg pour tenter d’y trouver une plus grande aura politique. Dans la social-démocratie de ce pays, le SPD, elle s’y installa rapidement. Ce n’est pourtant pas commun de voir une femme juive prêchant des idéaux révolutionnaires, ce ne fut d’ailleurs pas simple pour elle d’établir profondément son assise dans une organisation à prédominance masculine qui baignait dans une nation où l’antisémitisme était monnaie courante.
Cela ne l’a cependant pas empêché de mener de splendides batailles théoriques. La plus illustre fut sûrement celle de la fin du XIXe siècle au cours de laquelle Eduard Bernstein théorisait ce qui se faisait déjà dans la pratique au sein du SPD : le réformisme. C’est dans son long article Réforme sociale ou Révolution ? qu’elle prît des positions marxistes orthodoxes pour attaquer de front cette révision du marxisme qui vidait de tout sens la pensée socialiste.

À côté de son aspect intellectuel, elle était aussi très présente dans le mouvement ouvrier en tant que tel. Lors de la révolution de 1905 dans l’Empire russe, elle se rendît en Pologne pour y mener la révolution qui se finît en expatriation pour Rosa Luxemburg. Cette expérience polonaise ainsi que les autres dans cette nation lui donnait l’avantage de pouvoir tirer de nombreuses leçons de sa double vision, l’une polonaise et l’autre allemande.

Au fil des années, tandis que son influence grandissait dans le milieu socialiste, elle se faisait craindre par les dirigeants sociaux-démocrates allemands dont Kautsky. Aussi, lle n’hésitait jamais à exprimer ses réticences quant à certaines attitudes des bolcheviks menés par Lénine.
La guerre fut un tremplin politique pour la grandeur de sa spiritualité, inversément proportionnelle à sa taille, qui se manifesta durant cinq années pendant lesquelles elle chercha de toutes ses forces le moyen de combiner démocratie et révolution. C’était faire fi de la cruelle force qui se dégage de la lutte des classes. Nous allons voir quelle fut sa stratégie et ses conséquences.

Le contexte historique

La situation en Allemagne avant la guerre

« À toute époque, les idées de la classe dominante sont les idées dominantes ; autrement dit, la classe qui est la puissance matérielle dominante de la société est en même temps la puissance spirituelle dominante »
Karl Marx, Friedrich Engels. « L’idéologie allemande » (1845).

L’unification allemande du début des années 1870 débroussailla la route vers l’industrialisation massive. L’économie de cette nation sortit alors de son arriération féodale pour atteindre en trois décennies le niveau des plus grandes puissances économiques en termes de production. C’est sa houille, son fer et son charbon qui lui permit ce bond mais aussi ses recherches scientifiques qui étaient tournées vers l’application industrielle.

Bien que son économie se dirigea à grande vitesse vers le capitalisme, le pouvoir politique n’était pas aux mains de la bourgeoisie. Ou plutôt, la bourgeoisie, aussitôt le pouvoir conquis en 1848, l’avait rendu à l’État monarchique prussien. Lancée dans une révolution avec l’objectif d’unir l’Allemagne, elle fut confrontée à des masses populaires qui en voulaient plus. Le calcul fut vite fait : il valait mieux des Junkers arrogants au pouvoir que les démunis menés par des Marx et des Engels. C’est suite au Printemps des Peuples que la bourgeoisie se détourna de la politique pour se consacrer entièrement à la recherche du profit.
L’unification de l’Allemagne se fit d’abord sur le charbon et le fer[1], puis par l’armée prussienne[2].

Comme l’atteste Pierre Broué, l’Allemagne unifiée avait deux faces : celle de la bourgeoisie triomphante qui préféra la recherche du profit aux jeux stériles de la politique et celle des hobereaux de l’Est, c’est-à-dire les Junkers accompagnés de leur force militaire qui faisait trembler l’Europe. Voici la façon dont est décrit le Reich par Karl Marx en 1875 : « despotisme militaire à armature bureaucratique et à blindage policier, avec un enjolivement de formes parlementaires, avec des mélanges d’éléments féodaux et d’influences bourgeoises ».

La bourgeoisie allemande était constituée de deux catégories : la grande bourgeoisie et ses 75 000 chefs de famille et la classe moyenne qui représentait environ 2 millions de la population. La seconde était en déclin par le fait de la monopolisation des instruments de production qui s’opérait par les cartels, trusts et autres.

Dans le lot de l’industrialisation se trouve l’exode rural et la concentration prolétarienne dans les centres urbains, condition à la naissance de la conscience de classe dans le prolétariat.
Cela ne se fit pas attendre. En 1910, 2/3 de la population était urbaine, on comptait 23 villes avec plus de 300 000 habitants dont le Grand Berlin et ses 4 200 000 habitants ou encore Hambourg avec 930 000 personnes y vivant. Outre le prolétariat urbain, celui des campagnes augmentait aussi numériquement. En 1907, le prolétariat, représenté par 12 millions et demi d’ouvriers, de salariés, de commerçants, et cetera était la composante la plus importante de la population allemande. Cette classe ouvrière s’organisa rapidement et prit conscience de sa force potentielle à transformer bien des choses par le fait de sa solidarité.

La social-démocratie allemande

C’est autour de la Sozialdemokratische Partei Deutschlands que les ouvriers industriels s’agglutinèrent. En 1914, le parti compta environ un million d’adhérents. Aux élections législatives de 1912, il empocha 4 250 000 voix. Il avait créé et encadrait des syndicats dans lesquels on pouvait compter 2 millions d’adhérents au total. Son revenu annuel atteignait les 80 millions de Marks. Il représentait une société dans la société avec ses syndicats, ses clubs de sports, ses universités populaires, ses associations de femmes socialistes, ses mouvements jeunes, ses maisons d’éditions et journaux, et cetera. Les travailleurs et les jeunes y étaient éduqués et vivaient à son rythme. Il donnait dignité et statut à l’ouvrier, c’était une manière de vivre. Rosa Luxemburg en disait ceci : « le parti social-démocrate n’est pas lié aux organisations de la classe ouvrière, il est lui-même le mouvement de la classe ouvrière ».
En Europe, ce parti fut un modèle de social-démocratie révolutionnaire. Il était d’ailleurs le plus éminent, le plus influent dans la IIe Internationale.

Néanmoins, vivaient en ce mastodonte des déchirements internes sans qu’ils ne mènent à des scissions contrairement aux autres partis socialistes d’Europe. La division fondamentale de la période dont on traite fut celle du révisionnisme théorisé par Bernstein à la fin du XIXe siècle. La dernière décennie avait effectivement été marquée par des progrès démocratiques dont la fin des Sozialistengesetz[3] et une économie moins brutale qu’auparavant. Les conditions objectives créant la conscience humaine, Bernstein crût bon d’actualiser la pensée marxiste en rejetant l’essentiel de la pensée économique marxiste et en niant la nécessité d’une révolution prolétarienne pour parvenir au socialisme. Ce dernier se réaliserait pas-à-pas, par des réformes à l’intérieur d’un État démocratique où le suffrage universel serait de mise. Ce type de suffrage conduirait, selon lui et Lassalle[4], à un État transcendant les classes, un État représentant toutes les classes sociales.
Rosa Luxemburg fut celle qui attaqua le plus fermement ces positions réformistes, « petites-bourgeoises ». Dans Réforme Sociale ou Révolution, elle l’attaqua essentiellement sur le plan économique en rappelant qu’un capitalisme sans crise de surproduction est impossible. Sur le plan politique, elle souligna l’absurdité de dissocier les réformes et la révolution alors que les premières seraient l’un des moyens pour arriver au second. En effet, elles seraient un moyen pour éduquer politiquement la classe ouvrière. Aussi, les réformes ne pourraient être menées que dans une vision révolutionnaire.
L’issue de ce débat fut une série de victoires théoriques dans les congrès pour ceux qui combattaient le révisionnisme de Bernstein.
Les résultats des congrès n’étaient pas le reflet de la pratique. Dans le parti et, surtout, dans les syndicats, c’est le révisionnisme qui l’emportait. Au sein du SPD, le « crétinisme parlementaire », plus conforme au révisionnisme qu’à la lutte révolutionnaire, gagnait du terrain. La conversion « petite-bourgeoise » de la social-démocratie allemande s’accentua avec l’abandon de la phraséologie trop révolutionnaire afin de tenter de conquérir la classe moyenne, qui vint finalement remplir les rangs.

Avec ce triomphe du révisionnisme se manifesta la bureaucratisation du parti. Soumise aux décision de fonctionnaires professionnels, qui faisaient partie de l’« aristocratie ouvrière » et qui étaient bien intégrés dans l’Empire allemand, à la recherche de l’efficacité du parti comme d’un but en soi, l’organisation se bureaucratisa, se sclérosa, se centralisa et laissa peu de places aux divergences dans les décisions. Lénine s’inspira de cette organisation pour la construction du parti bolchévique alors que Rosa Luxemburg combattait de toutes ses forces avec Karl Liebknecht et d’autres ce type d’organisation qui menait au conservatisme. Gramsci critiquait également cette structure du parti politique en distinguant le centralisme démocratique du centralisme bureaucratique[5] en attribuant au premier la définition du parti véritablement progressiste, continuellement en mouvement contrairement au parti qui dans la seconde approche qui est détaché des masses, où l’organe de direction du parti s’autonomise et se renforce.
Lénine nuança ses propos après la surprise du 4 août 1914 en disant que la pratique doit être fidèle au programme pour que le parti ne devienne pas un frein mais le moteur du soulèvement révolutionnaire. C’est finalement Rosa Luxemburg, dans les derniers jours de sa vie, qui s’approcha de l’idée léniniste de l’organisation.

 

Les gauches dans la social-démocratie allemande

Des oppositions sur l’aile gauche existaient au sein du SPD. Elles étaient constituées d’intellectuels, de journalistes, d’écrivains mais aussi de « travailleurs du parti » comme les appelle Pierre Broué. Ces derniers étaient les organisateurs permanents, les professionnels du parti, les militants ouvriers, les dirigeants et cadres de syndicats et militants du parti. Ces oppositions ont tenté de tirer le mastodonte vers la gauche, vers les masses. Néanmoins, ces gauches non-soudées n’avaient qu’une influence peu considérable qui se trouvait essentiellement dans les grands centres urbains, dans le parti lui-même et dans les mouvements de jeunesse où elles trouvaient plus de prises.

Ces gauches étaient constituées d’un fondement commun qui était, d’une part, la nécessité d’une révolution socialiste pour s’opposer à l’impérialisme et à l’arrivée de la guerre et, d’autre part, la confiance en la spontanéité des masses.
Dès lors, on y trouvait des déclarations communes telles que des appels à la grève de masse, la dénonciation de l’impérialisme et du militarisme, et cetera.

Cependant, le parti se sclérosa, se centralisa et perdit de sa démocratie interne. Il devenu un obstacle au lieu d’être un moteur à la radicalisation des masses, à la poussée des masses vers la voie proprement révolutionnaire. Les gauches continuèrent à vivre sous cet appareil en pensant qu’une scission ne serait pas comprise par les masses en quête d’unité du mouvement ouvrier. L’identification entre le parti et le mouvement ouvrier était depuis longtemps ancrée dans les consciences. Le SPD, étant une société plus qu’un parti, permit pendant un long moment ces différences idéologiques marquées. Et ce, jusqu’à ce que les contradictions, accentuées par la guerre, atteignirent un point tel que le mastodonte doive se démembrer lui-même.

Ici se trouve peut-être l’un des problèmes fondamentaux au niveau organisationnel que Rosa Luxemburg a rencontré. En effet, lorsque les Bolcheviks décidèrent de s’organiser en fraction en 1903 le POSDR n’existait que depuis 5 ans et n’avait encore qu’une influence moindre par rapport à celle du SPD lorsque Rosa Luxemburg et ses camarades trouvèrent des différences idéologiques assez larges pour pouvoir s’organiser en fraction autonome. Contrairement au POSDR, le SPD faisait partie de la tradition ouvrière, il était l’identité de la classe.
Néanmoins, il est vrai que la non-distinction claire des tendances du SPD par la classe ouvrière a rendu confuse leurs pensées.

La guerre

“At the crash of economic collapse of which the rumblings can already be heard, the sleeping soldiers of the proletariat will awake as at the fanfare of the Last Judgment and the corpses of the victims of the struggle will arise and demand an accounting from those who are loaded down with curses.”
Karl Liebknecht,

L’Allemagne, la dernière arrivée dans le jeu des grandes puissances, chercha des territoires qu’elle puisse s’attribuer, coloniser. Elle tâtonna, en vain, le terrain pendant plusieurs années, en Afrique du Nord ou dans les Balkans par exemple.  
De plus en plus étriqué dans son vêtement national et face à des puissances hostiles à cette nouvelle puissance, l’Allemagne tenta de trouver ces territoires non pas comme à l’accoutumée chez les « barbares » ou les « infidèles » mais chez ses voisins européens.

De l’impérialisme

Reprenons la thèse de Lénine pour donner des éléments de compréhension de la nature de cette guerre.[6] Les grands pays industriels, à l’instar des grands industriels, se sont alliés entre eux au lieu de laisser libre cours à la libre-concurrence. Ils établissaient ainsi un monopole qui fut une entrave à cette dernière et au développement de l’Allemagne, entre autres. Ainsi, la « putréfaction de la société », contrainte aux lois économiques du capitalisme, bloquant le progrès et développant le militarisme ainsi que l’impérialisme, avait créé les conditions pour qu’une nation se voit lésée, répondant elle-aussi à ces lois, et s’engage dans un projet de tentative de destruction de ce monopole. 

La réaction du mouvement ouvrier

Les dirigeants du SPD s’affairaient depuis des années à des luttes strictement parlementaires où les concessions y étaient la règle. Ils étaient transformés en gestionnaires du capitalisme. Ils avaient même intégrés la version court-termiste – qui mène à l’opportunisme dans les partis - et la concurrence capitaliste entre les nations. Karl Kautsky nous le confirme dans un article du 28 août 1914 en déclarant : « Il a toujours été évident pour que dans une telle situation les sociaux-démocrates s'engagent de toutes leurs forces en défense de leur propre nation ».[7] Aussi, le gouvernement exerçait une pression intense sur le parti en jouant la politique de la carotte et du bâton. Si les dirigeants signaient les crédits de guerre, le gouvernement leur promettait d’officialiser le rôle du parti, les dirigeants du parti seraient donc finalement pleinement intégrés à la société allemande. Ceci était devenu une volonté d’un bon nombre de cadres opportunistes. Mais s’ils ne les signaient pas, c’était un retour à la clandestinité comme la période précédant 1890 qui les attendait. 

La conjugaison de la métamorphose du parti et de la pression de l’instant mena à ce que le parti déclare la lutte des classes suspendue pour le temps de la guerre comme si cette lutte, n’étant pas la résultant des contradictions de la société capitaliste, n’existait qu’au travers la volonté du parti. Le vote unanime des crédits de guerre était un résultat logique de cette conjugaison.

Du côté de la classe ouvrière, l’opinion face à cette guerre est complexe à appréhender. D’autant plus que la social-démocratie exerçait une propagande belliqueuse en falsifiant la nature de la guerre. En effet, elle brandissait la menace tsariste qui s’élevait sur la nation allemande. En 1917, le tsarisme étant renversé, c’est la menace soviétique que le SPD brandît.
Une partie du prolétariat pénétrée par l’idéologie belliqueuse se réjouît les premières semaines de la guerre. Rosa Luxemburg déclarait d’ailleurs : « quand la population de toute une ville se change en populace, quand la foule se rue dans les cafés au son d’une musique assourdissante et de chants patriotiques, prête à dénoncer d’hypothétiques espions, à malmener des femmes, à pousser des hourrahs et à accroitre son propre délire par la propagation de fausses nouvelles. Atmosphère de crime rituel dans laquelle le sergent de ville dans la rue demeure le seul représentant de la dignité humaine ». Ce fut sans doute pour elle une désillusion profonde. Gilbert Badia va plus loin encore en affirmant que l’opinion publique admettait largement que l’Allemagne manquait d’espace, de terres à cultiver, à coloniser et que le peuple allemand était un peuple supérieur, ce qui lui donnait le droit à tout cela.

Néanmoins, que cette réjouissance ait existé ou non, un dédain profond pour cette boucherie naquit rapidement et mena l’Allemagne sur la voie révolutionnaire. La gauche révolutionnaire prît en main la lutte anti-guerre sur le plan parlementaire avec Karl Liebknecht et dans la rue avec des grèves et des manifestations. Ils donnèrent du fil à retordre aux majoritaires et aux syndicats toute la durée de la guerre malgré la double répression qui fut exercée par ces derniers et l’État. En effet, l’état de siège, les emprisonnements, les interdictions de manifestations, d’assemblées militantes ou encore de journaux radicaux étaient le quotidien des militants à la gauche des majoritaires.
Avec l’impulsion de Rosa Luxemburg et de Karl Liebknecht, qui fut le premier à briser la discipline du parti en votant contre les crédits de guerre le 3 décembre 1914, la gauche s’unît progressivement jusqu’à l’organisation d’une fraction clandestine. L’objectif était double avec, d’une part, celui de rompre le silence dans l’Internationale quant aux divergences internes du SPD et, d’autre part, celui de s’organiser afin de mener une lutte parlementaire et extra-parlementaire efficace.
La brochure de Junius écrite en 1915 par Rosa Luxemburg était le fondement des actions de cette fraction spartakiste. Dans ce texte on y trouve une critique féroce contre la « paix civile » et contre les illusions pacifistes qui s’opposaient aux grèves de masse. La brochure appelle finalement à la lutte des classes en pleine guerre car l’aboutissement de cette lutte, le socialisme, serait, selon les spartakistes, la seule solution face à l’impérialisme et ses guerres. Cependant, Rosa Luxemburg refusait la fondation d’un nouveau parti car, selon elle, cela ne serait pas compris par les masses. A nouveau, on remarque une méfiance envers les masses de la part de Rosa Luxemburg, ce qui va à l’encontre de ceux qui affirment que Rosa Luxemburg avait en les masses une confiance immuable.
Dans cette opposition sur la gauche des majoritaires, on y trouvait, entre autres, les « centristes » avec Kautsky en tête de file. Ceux-ci étaient des réformistes qui luttaient pour une paix sans annexions. Leur fonction, consciente ou pas, pour les masses fut d’empêcher un glissement vers des positions révolutionnaires et de brouiller les pistes bien que la ligue spartakiste dirigée par Rosa Luxemburg et Karl Liebknecht se constituait afin de se différencier des centristes.

En effet, l’opposition, comprenant essentiellement les centristes et les spartakistes, se rassembla en conférence nationale en janvier 1917. Dans cette assemblée, on y constatait l’effondrement de la IIe Internationale, la nécessité pour les masses de lutter contre l’impérialisme et on y dénonçait le nationalisme et la trahison de la social-démocratie. Cependant, l’opinion dans cette conférence nationale se positionnait contre la scission avec le SPD. Il y avait encore l’illusion en la possibilité de démocratiser le parti avec le mouvement des masses.
Dix jours plus tard, les désillusions se manifestèrent avec la déclaration des majoritaires du SPD qui annonça que la fraction s’était elle-même exclue en organisant cette conférence. La purge commençait alors avec des sections entières exclues – 91 au total -  ainsi que l’écrasante majorité des militants à Berlin, Leipzig, Brême et Brunswick. Ce fut près de la moitié des militant qui quitta le mastodonte.
La conséquence de la non-scission des révolutionnaires avec les réformistes fut une scission entre réformistes. Ce qui produisit, à nouveau, de la confusion dans les masses ouvrières. D’autant plus que la période qui suit cette scission fut riche en nouveaux-venus dans la vie politique qui furent entrainés par les actions politiques nombreuses et combattives.

L’USPD naquit en avril 1917 après avoir formé un collectif parlementaire appelé « collectif de travail social-démocrate » qui ne fut pas efficace face aux ondes révolutionnaires russes qui s’abattaient en Allemagne en mars. Celles-ci donnaient des idées et des espoirs de paix aux ouvriers et soldats allemands. Depuis sa cellule, Rosa en écrivait ceci à ses camarades : « les magnifiques événements de Russie ont sur moi l’effet d’un élixir de vie… ».
Les spartakistes, exclus du SPD, se trouvaient face à un choix. Ou ils rejoignaient l’USPD dirigé par les centristes et où le débat idéologique n’était pas de la partie, ou ils fondaient un parti révolutionnaire avec les radicaux de Brême et les communistes internationaux allemands, et en rupture avec les centristes. Par peur d’être isolés des masses, ils décidèrent d’adhérer à l’USPD. Les conséquences directes fussent, d’une part, une minorité révolutionnaire qui fut coupée en deux car les deux autres organisations restèrent à l’écart de l’USPD et, d’autre part, l’apport du prestige de Liebknecht aux indépendants.
Ce nouveau parti n’était pourtant en rien différent du SPD si ce n’est par son mode d’organisation qui fut moins bureaucratisé ainsi que moins centralisé. Les vieilles méthodes de combat, son scepticisme à l’égard de la révolution prolétarienne restèrent des points essentiels. Il n’est pas anodin qu’un Eduard Bernstein fusse dans les rangs de l’USPD.

Dès sa création, l’USPD se trouva face à une immense grève de masse dirigée par un organisme semi-clandestin : les délégués révolutionnaires d’usine. Le 16 avril, on ne comptait pas moins de 250 000 ouvriers berlinois dans les rues et 300 entreprises mises à l’arrêt. La grève fut trahie par la direction syndicale dès le lendemain.
L’attitude des spartakistes fut de pousser à continuer la grève en prenant pour piston la Révolution de Février. Quant aux centristes, ils n’attachaient que peu d’importance aux grèves de masse. Certains d’entre eux les dénigraient par principe.
Le SPD, face à des centristes hésitants et à des spartakistes trop faibles, s’appropria le mouvement quasi-révolutionnaire pour l’empêcher de grandir. Ce fut sa tactique fétiche. Une répression se mît en place et le mouvement s’arrêta.
Comme le dit Gilbert Badia, les raisons du demi-échec des grèves d’Avril 1917 seront à peu près celles de l’insuccès final de la révolution de novembre 1918. 

L’attitude qu’adopta les spartakistes au sein du parti indépendant était le résultat de leur conception de la nature de la révolution. Ils pensaient que le prolétariat, engagé sur la voie révolutionnaire, trouverait spontanément les formes d’organisation adéquate. Le parti ne serait alors qu’un instrument pour les éclairer et les stimuler. A contrario de Lénine et des radicaux de Brême qui pensaient que le parti révolutionnaire était l’instrument de la classe mais aussi le meneur de barque, celui qui dirigeait tout le mouvement. Sans ce type de parti, les forces ne pourraient être unifiées et perdraient alors de leur percussion.

Aussi, et cela vaut tant pour les indépendants que pour les spartakistes, ils ne concevaient le mode d’organisation que dans la période d’avant-guerre où la censure et la répression n’étaient pas de mise, sauf exceptions. Les conditions nouvelles étaient différentes. Non seulement ils étaient touchés de plein fouet par la censure et la répression mais assistaient aussi à un mûrissement d’un processus révolutionnaire. Peut-être que l’heure n’était plus aux discussions mais aux actions fortes et dirigées accompagnées de mots d’ordre clairs. Aussi, la nécessité de la clandestinité se faisait ressentir au fur et à mesure que des cadres révolutionnaires se faisaient emprisonner ou envoyer au front. Ces nouvelles conditions n’étaient pas prises en compte par les déchus du SPD qui s’entêtaient toujours plus vers la décentralisation.

L’année 1917 fut donc un tournant au niveau politique. Ce tournant se déroula aussi à d’autres niveaux.
Au front, les officiers allemands, à la recherche de nouvelles stratégies, étaient en pleine débâcle militaire. L’armée allemande n’avait plus le monopole de l’initiative. L’ultime carte jouée fut celle de la guerre sous-marine qui avait pour objectif d’affamer l’Angleterre. Les résultats furent médiocres.
Dans les navires militaires, le fossé y était d’autant plus large entre les matelots et les officiers car ceux-ci faisaient la guerre avec des gants blancs et leurs repas 3 fois par jour. Dans ces navires, on y connût des mutineries, des désobéissances et même une organisation secrète. Quand elle fut découverte, les marins de cette organisation proche de l’USPD furent jugés par les tribunaux militaires qui distribuèrent 5 condamnations à mort, 181 années de bagne et 180 années de prison. Ces sanctions démesurées furent le fait d’une classe qui voyait sa domination en danger, son hégémonie glissée entre ses mains. Au contraire de l’apaisement, ce sont des pulsions révolutionnaires qui naquirent. Les matelots furent d’ailleurs les initiateurs de la révolution de novembre.
 Dans la société civile, l’hiver rude et les mauvaises récoltes accentuaient le mécontentement des urbains autant que des ruraux. En effet, les plus riches allaient se ravitailler sur le marché noir alors que la majeure partie de la population voyait ses rations diminuer au fil des réformes. C’est sans parler des profits de l’industrie, en particulier celle de l’armement, qui remplissaient d’or les caisses des dirigeants. Dans ces usines, on y entendait des slogans tels que « les prolétaires tombent, les dividendes grimpent ! ».

La révolution de novembre 1918

« A beginning has been made. What happens next is not in the hands of the dwarfs who would hold up the course of the revolution, who would put a spoke in the wheel of world history. It is the realization of the ultimate goal of socialism which is on today’s agenda of world history. »
Rosa Luxemburg. “The Beginning”. Novembre 1918

Le 8 novembre 1917, le Congrès des soviets en Russie lança un appel « aux peuples et aux gouvernements de toutes les nations belligérantes » en vue d’une « paix démocratique juste », c’est-à-dire « immédiate, sans annexions (…) et sans réparations ». Les ouvriers et soldats allemands pensaient enfin terminée la guerre sur le front ouest. Ce fut faire fi de « la cupidité, du mensonge et des ruses de l’hypocrisie des Allemands » comme le signala Karl Liebknecht lorsqu’il prît connaissances des négociations menées par les dirigeants allemands dans le cadre du traité de Brest-Litovsk.
Quand le mouvement ouvrier se rendit compte que l’Allemagne ne voulait pas d’une paix sans annexion, la grève fut directement lancée. L’attitude au sein de l’USPD, sans surprise, divergeait selon les mouvances. Alors que les centristes temporisaient, les spartakistes appelaient fermement à la grève.
Il y eut finalement 400 000 ouvriers dans les rues berlinoises le 28 janvier qui se constituèrent en un véritable Conseil d’ouvriers, qui élit élut à son tour un comité d’action dans lequel se trouvaient des centristes, des majoritaires, et autres. Le mouvement s’élargissait… Mais la répression reprît. L’état de siège fut aggravé, les arrestations furent nombreuses, les usines furent mises sous direction militaire. Le SPD, jouant l’allié de la classe ouvrière, s’appropria à nouveau le mouvement lancé par les délégués révolutionnaires d’usine. Le mouvement s’arrêta mais pas la colère qui montait lentement dans les esprits des lésés par leurs représentants et par la force coercitive de l’État. 
En tout cas, l’échec de ce mouvement permît à la guerre de se prolonger plusieurs mois encore, dans des proportions toujours plus dures.

Les forces en présence

La révolution d’Octobre et sa volonté d’expansion eurent pour fonction, comme en mars, en Allemagne de souffler sur des braises déjà vives. D’ailleurs, le scénario fut similaire. Des centaines de milliers de travailleurs qui prirent la rue de manière déterminée en janvier 1918. Des odeurs de guerre civile se faisaient sentir quand des ouvriers, après des heurts avec la Police s’écriaient : « Camarades ! Demain nous viendrons avec nos armes ! ».  Cependant, le résultat fut tel qu’auparavant, c’est-à-dire le SPD qui brise la grève sans que les travailleurs ne s’en rendent compte.
Cette fois, les spartakistes ont pris note des erreurs et des défauts de stratégie. Ce qu’ils en avaient tiré c’était la nature de l’USPD et ses vieilles méthodes parlementaires. De par ce fait, le comité d’action s’était borné à tenter d’entrer en négociation avec le gouvernement, au détriment de la grève. Les conclusions sont la nécessité de fraterniser avec l’armée, le bras armé de l’État par excellence, et le manque d’organisation et de clarté dans l’orientation des militants spartakistes.
La défaite de ces grèves eut pour conséquence un rapport de force des allemands face aux bolchéviques au moment de négocier le traité de paix.

Le mouvement révolutionnaire atteignit son apogée entre novembre 1918 et janvier 1919. La veille de ce processus révolutionnaire, le prolétariat était essentiellement représenté par trois mouvances.
La dominante était le SPD. Sa tactique consistant en une souplesse extraordinaire, une adaptation à chaque situation et l’évitement de heurts en face-à-face avec la classe ouvrière lui permît de couper court au mouvement révolutionnaire sans passer pour une organisation contre-révolutionnaire aux yeux de la majorité des travailleurs, et ce à tel point qu’aux élections générales de janvier, le parti récolta 11 millions de voix. Dans le gouvernement qui naquît de la révolution de novembre, les membres de ce parti y seront majoritaires et à la tête. Nous reparlerons longuement de ce gouvernement Ebert-Scheidemann. Il est indéniable que le parti traditionnel de la social-démocratie allemande avait la mainmise sur la majorité de la classe ouvrière… mais cela ne signifie pas les plus actifs, ni les plus conscients.
En effet, 1917 fut l’année de la scission dans le SPD et le nouveau parti formé, l’USPD emporta avec lui près de la moitié des militants. Ce parti, un conglomérat de tendances, était plus proche des masses bien que très proche idéologiquement du SPD. D’ailleurs, ses dirigeants siégèrent aux côtes des majoritaires dans le gouvernement Ebert-Scheidemann et menèrent des luttes communes.
Dans ce conglomérat de tendances, on y trouve les spartakistes organisés en ligue quasi-autonome. Ils ne rassemblaient qu’une poignée de militants mais, d’après certains historiens, ils utilisèrent leur force pour entrainer le mouvement vers la voie révolutionnaire avec des mots d’ordre forts et élaborés. Cependant, ils subirent la censure et la répression. Ces conditions faisaient pâtir leur organisation qui était en retard par rapport à l’audace de leurs analyses politiques. En effet, l’organisation n’existait pas indépendamment avant janvier 1919, elle n’était pas capable de répondre aux besoins et aspirations des masses ni d’unifier les mots d’ordre. De plus, quand bien même ils furent capables de centraliser l’action, ils n’en voulaient pas de cette centralisation. Ils n’étaient donc pas en mesure d’exploiter le potentiel révolutionnaire, insurrectionnel. Ils furent, en fait, dépassés par le mouvement. Le mouvement les tirait, et non l’inverse.

Malgré les divergences radicales entre les trois partis de gauche, le prolétariat aspirait à l’unité. Leur confusion idéologique et le nombre élevé de nouveaux éléments entrés dans la lutte politique ne leur permettaient pas de comprendre quelles étaient les différences entre un Scheidemann et une Luxemburg. Mais, comme le dit Gilbert Badia, quels points d’accord pouvions-nous trouver entre un Ebert, monarchiste mal repenti qui hait la révolution, et un Liebknecht qui veut abolir le capitalisme en Allemagne ?

La première phase de la révolution

L’analyse que fait de la situation les spartakistes et les délégués révolutionnaires à la veille de la révolution est la manifestation sous une nouvelle forme de tous les problèmes que la bourgeoisie n’a pu donner de réponses en 1848. Le moyen pour parvenir à les résoudre selon eux est la mise en place de conseils d’ouvriers et de soldats similaires aux soviets de Russie. Pour Liebknecht, les révolutionnaires avaient le devoir de préparer la mobilisation des masses par des meetings et des manifestations qui leur feraient prendre conscience de leur force, élèveraient leur niveau de conscience et leur volonté de vaincre, et ce quand bien même le rapport de force était défavorable.

La révolution, venue des matelots de Kiel, s’étendit à travers tout le pays. Les 3 journées s’étendant du 7 au 9 novembre furent un basculement dans l’Allemagne entière. A Berlin, durant ces journées, les ouvriers fraternisaient avec les soldats, des prisons étaient prises d’assaut par les insurgés afin de libérer les prisonniers politiques, des casernes et bâtiments officiels, dont le siège du gouvernement, étaient occupés par les révolutionnaires. Il est significatif de la faiblesse de la direction des indépendants que ces journées les dépassaient totalement. Jusqu’au 8 novembre, le temps était à la discussion sans issue pour eux. Voyant la radicalisation des masses et le pessimisme des indépendants, les spartakistes se lancèrent seuls à l’aventure en écrivant un tract qui appelait les ouvriers à lutter pour le pouvoir des conseils. La même journée, les membres du  comité dirigé par les indépendants, déserté par les spartakistes, écrivirent un tract avec le même appel…
La République fut proclamée par Scheidemann deux heures avant que Liebknecht proclame de son côté la République socialiste au Château royal où il fait hisser le drapeau rouge.
Le 10 novembre l’affaire semblait conclue, l’Empereur avait été contraint à abdiquer, le pouvoir réel était aux mains des conseils d’ouvriers et de soldats, on en comptait plus de dix mille dans le pays, l’armistice fut signée le lendemain.
Cependant, des détails fondamentaux noircissaient déjà le tableau qui se voulait socialiste. Les majoritaires occupèrent souvent la tête des conseils ainsi que des comités d’action, le pouvoir exécutif, le Conseil des commissaires du peuple, se constitua sur une base paritaire[8], l’appareil d’État ne fut pas remplacé donc aucun élément réactionnaire aux postes de général, de ministre ou de fonctionnaire ne fut destitué.
C’est ainsi que l’on a pu voir la victoire de la contre-révolution masquée le deuxième jour de la révolution lorsqu’à l’assemblée nationale, Ebert devînt simultanément chef du gouvernement légal et chef du gouvernement révolutionnaire. S’ensuivît une longue série de victoires des Ebert-Scheidemann et de leurs comparses contre la révolution.

L’une d’elles fut la convocation d’une assemblée constituante. D’ailleurs, celle-ci était aussi soutenue par les indépendants. Seuls les spartakistes s’y opposaient en rappelant que l’ABC de la révolution actuelle se trouve en Russie où le pouvoir exécutif et législatif est constitué des conseils. Selon Rosa Luxemburg, le pouvoir aux mains des conseils ouvriers est le trait qui distingue les révolutions socialistes, qui ont pour objet la transformation de la définition du pouvoir, des révolutions bourgeoises qui ne constituaient qu’à mettre une autre poignée d’individus à la tête de la nation.

L’erreur de Rosa Luxemburg, néanmoins, fut sûrement qu’elle n’ait pas tenue pour condition sine qua non l’existence d’un « parti de conseils » pour que les conseils puissent être représentés par des représentants fidèles idéologiquement dans tous les débats politiques. L’inexistence de ce parti permît aux adversaires des conseils de les combattre en leurs sein-mêmes et ainsi convoquer une assemblée constituante, qui fut traduit par l’arrêt de mort du pouvoir des conseils.

La seconde phase de la révolution

De l’insurrection de novembre naquît une société où deux pouvoirs se disputaient. L’un était gouvernemental, l’autre était « soviétique ». Le rapport de force fût sanglant. D’autant plus fort contre les ouvriers et les conseils qui se résignèrent à ne pas former de garde rouge pendant que la bourgeoisie et la social-démocratie mettaient en place une troupe de « corps-francs » entrainés à la guerre civile. Le premier heurt sanglant fut à la fin du mois de décembre quand les corps-francs partirent à l’assaut d’un château tenu par des marins insurgés qui réclamaient leur solde. Le vacarme des boulets de canons s’écrasant sur le château interpella les ouvriers de la ville qui débarquèrent et firent se replier la troupe. On y compta 60 morts et de nombreux blessés.
La vengeance ne fut que plus terrible avec Noske, dirigeant social-démocrate, comme commandant en chef des troupes gouvernementales qui était prêt, selon ses dires, à se vêtir du rôle de « chien sanguinaire ».

Dans une situation où deux pouvoirs sont en scène, la lutte à mort est inévitable. C’est ce qui se passa après la révolution. La social-démocratie et la bourgeoisie le savait pertinemment bien et s’y préparait comme nous venons de le voir. La conscience n’était pas aussi claire du côté des révolutionnaires qui ne voyaient pas toujours leurs conquis être défaits. Et ce n’est pas faute d’un manque de vision de la tête de file qu’était Liebknecht. Il clamait en effet dès le mois de novembre qui laissa place à la mise au pouvoir d’Ebert et de la désintégration du pouvoir des conseils qu’il fallait s’unir pour édifier le socialisme, pour combatte la contre-révolution qui était déjà puissante et armée. On ne l’entendit pas. La contre-révolution prenait confiance en elle jour après jour et lançait des offensives. Les révolutionnaires, désordonnés, ne se défendaient qu’à peine.

Le gouvernement né de la révolution était donc proprement contre-révolutionnaire. La participation à ce gouvernement avait été refusée par Liebknecht mais les dirigeants indépendants, eux, avaient acceptés. L’USPD était donc entrainé dans un pouvoir qui usait de la force et qui se battait pour la mise sur pied d’une assemblée constituante au détriment du pouvoir des conseils. Les membres du gouvernement qui venaient de l’USPD étaient eux aussi pour cette assemblée constituante, ils n’en discutaient que les détails techniques.
Le clivage entre les centristes et les spartakistes au sein du parti se creusait. A un tel point qu’un congrès extraordinaire dut être tenu le 15 décembre pour éclairer les positions de chacun. La proposition de Rosa Luxemburg au congrès de rompre avec le gouvernement pour que les masses comprennent la vraie nature des sociaux-démocrates fut refusée à plate-couture lors du vote. Les spartakistes se firent alors prier de quitter le parti.

Malgré eux, les révolutionnaires se retrouvaient dos au mur. Ils n’avaient plus le choix, il fallait former un parti communiste révolutionnaire. A nouveau, à la place d’avoir rompu d’eux-mêmes avec un parti dont ils ne partageaient ni l’idéologie, ni les méthodes, ils s’en firent jeter par une majorité qu’ils n’avaient pas su gagner à leur cause.
Du 29 décembre 1918, jour de l’éclatement de la coalition gouvernementale, au 1er janvier 1919, près de deux mois après le début de la révolution mais aussi 5 jours après de nouveaux heurts contre les forces gouvernementales, les spartakistes et les communistes internationaux d’Allemagne (I.K.D.) s’organisèrent en congrès afin de fonder le nouveau parti.
Trois choix issus de ce congrès sont à souligner.
D’une part, malgré la volonté de la centrale, dont faisait partie Rosa Luxemburg, de participer aux élections de l’assemblée constituante, il a été décidé que le parti n’y participera pas. Pour Rosa Luxemburg, cette décision fut mauvaise car quoi qu’il en soit, le vote allait prendre place. La participation aurait permis un média plus large avec les masses qui allaient avoir leurs yeux rivés sur les campagnes électorales des partis. Le gauchisme, puissant dans ce parti, en décida autrement.
D’autre part, la pensée selon laquelle le parti ne devait se retrouver à la tête du pouvoir qu’à la fin de la révolution et non avant leur porta préjudice. D’après cette idée, le parti communiste allemand ne pouvait prendre la place des dirigeants actuels s’ils étaient renversés. Cela signifia que le KPD se refusait d’utiliser l’appareil d’État comme instrument de propagande de l’idéologie socialiste. A vrai dire, on se rapproche là plus de l’anarchisme que du bolchevisme qui était pourtant soutenu par la majorité des membres du KPD.
En outre, la plus grave décision du congrès fut de refuser les délégués révolutionnaires d’usine dans le parti. Ceux-ci étaient pourtant les réels représentants du prolétariat industriel. Les conditions[9] que les délégués posèrent furent refuser par les gauchistes du parti qui ne s’inquiétaient apparemment pas d’être coupé des masses. Cette décision priva le parti de cadres révolutionnaires expérimentés qui auraient pu drainer de manière efficace les éléments récemment arriver dans la lutte révolutionnaire, contrairement aux gauchistes qui s’engageaient dans des aventures réprimandées par la classe.

Dès sa naissance, gangréné par le gauchisme, le K.P.D. se vouait de par ses choix à l’impuissance et à l’isolation vis-à-vis des masses. Le mois de janvier fut abominable envers lui.
Les événements du mois de décembre laissaient présager de nouvelles actions révolutionnaires à venir. Les bagarres et les émeutes étaient quotidiennes à Berlin. Les grèves et manifestations croissantes s’accompagnaient de mots d’ordre économiques. L’armée se décomposaient au fur et à mesure que les idées rouges s’y propageaient. Le prolétariat berlinois se radicalisait face à la perte de leurs conquis du 9 novembre, il se préparait à la guerre civile. Cependant, il n’était qu’une foule armée certes mais non-dirigée et sans perspectives claires. A contrario, la contre-révolution avait ses corps-francs et un chef, Noske, qui disposait d’un pouvoir quasi-dictatorial.
A la fin de l’année 1918, le gouvernement provoqua les milieux ouvriers berlinois en révoquant Emil Eichhorn, le préfet de police qui était proche des ouvriers et sympathisant de la révolution. Le gouvernement voulait y placer un homme de confiance, le social-démocrate Ernst, mais Eichhorn, soutenu par toute la gauche, refusa de faire ses valises. Le soutien inconditionnel mena à des manifestations, des grèves, des émeutes. La guerre civile s’ébranla.
Rosa Luxemburg pensait que tenter de renverser le gouvernement était prématuré par un nouveau gouvernement prolétarien ne tiendrait pas longtemps. De plus, la province n’était pas prête à suivre selon elle. Liebknecht montrait un désaccord, il pensait qu’un gouvernement de coalition entre les indépendants et les délégués révolutionnaires d’usine étaie d’ores et déjà possible. L’importance de ce débat se trouvait dans les mots d’ordre à lancer. Finalement, le mot d’ordre, similaire aux autres organisations de gauche, était l’appel à la manifestation le 5 janvier.
Celle-ci, contrairement aux attentes, fut « l’une des actions prolétariennes de masse la plus grande de l’histoire » d’après Pierre Broué. Les spartakistes ne pouvaient pas mettre fin au mouvement, les masses étaient dehors, armées de fusils et de bannières rouges. Les dirigeants, eux, étaient en train de discuter. Voilà comment un témoin communiste décrivit la journée : « C'est alors que se produisit l'incroyable. Les masses étaient là très tôt, depuis 9 heures, dans le froid et le brouillard. Et les chefs siégeaient quelque part et délibéraient. Le brouillard augmentait et les masses attendaient toujours. Mais les chefs délibéraient. Midi arriva et, en plus du froid, la faim. Et les chefs délibéraient. Les masses déliraient d'excitation : elles voulaient un acte, un mot qui apaisât leur délire. Personne ne savait quoi. Les chefs délibéraient. Le brouillard augmentait encore et avec lui le crépuscule. Tristement les masses rentraient à la maison : elles avaient voulu quelque chose de grand et elles n'avaient rien fait. Et les chefs délibéraient. Ils avaient délibéré dans le Marstall, puis ils continuèrent à la préfecture de police, et ils délibéraient encore. Dehors se tenaient les prolétaires, sur l'Alexanderplatz vidée, le flingot à la main, avec leurs mitrailleuses lourdes et légères. Et dedans, les chefs délibéraient. A la préfecture, les canons étaient pointés, des marins à tous les angles, et dans toutes les pièces donnant sur l'extérieur, un fourmillement, de soldats, de marins, de prolétaires. Et à l'intérieur, les chefs siégeaient et délibéraient. Ils siégèrent toute la soirée, et ils siégèrent toute la nuit, et ils délibéraient. Et ils siégeaient le lendemain matin quand le jour devenait gris, et ceci, et cela, et ils délibéraient encore. Et les groupes revenaient de nouveau sur le Siegesallee et les chefs siégeaient encore et délibéraient. Ils délibéraient, délibéraient, délibéraient ».[10]
Le débat portait donc sur le l’appel au renversement du gouvernement. Certains pensaient qu’il était trop tôt alors que d’autres pensaient que la conscience ainsi que la situation avaient évoluées. Pendant que le débat mène à la création d’un comité révolutionnaire pour s’ériger en gouvernement provisoire dès que le gouvernement serait renversé, un groupe d’ouvriers armés se lança de façon autonome à la conquête des locaux du Vorwärts et d’autres d’entreprises de presse.
Cependant, la journée du 6 janvier calma les ardeurs. Les matelots se désolidarisent du mouvement, les masses ne se montrent plus prêtes à la lutte armée. Le mouvement recule et le rapport de force retourne dans les mains du gouvernement qui appelle à la négociation, ce à quoi se résigne les indépendants. Durant ces négociations qui durèrent jusqu’au 11 janvier, le groupe d’ouvriers armés gardaient les locaux assiégés, le gouvernement appelait la population civile à répondre par la violence à la violence. A cet appel gouvernemental, les spartakistes appelèrent, eux aussi, à la prise des armes, ce à quoi n’était pas prêt la majorité du prolétariat. Les forces gouvernementales reprenaient au canon et au lance-flamme tous les lieux qui étaient aux mains des insurgés. Arrestations et assassinats étaient à l’ordre du jour. Le Vorwärts écrivait « Spartakus écrasé ! ».

Le 13 janvier, la défaite était indéniable. Les dirigeants du mouvement s’enfuyaient pour la plupart. Le gouvernement Ebert-Scheidemann était sur ses pieds. La répression continua et toucha Rosa Luxemburg et Karl Liebknecht. Tous deux se firent assassiner le 16 janvier par des officiers allemands après avoir été interrogés.

Pour conclusion, nous jetons un coup d’œil au dernier article écrit par l’un et l’autre, « L’ordre règne à Berlin »[11] de Rosa Luxemburg et « Malgré tout »[12] de Karl Liebknecht.
Le premier traite des leçons à tirer de cette révolution manquée. Rosa Luxemburg pointait le doigt vers l’immaturité des soldats qui se laissaient encore instrumentalisés par la contre-révolution mais aussi du manque de maturité de la révolution allemande en général. D’autre part, la campagne était restée ou en dehors de la révolution ou dans les rangs de la contre-révolution. Finalement, la direction fut défaillante selon elle et impose une nouvelle direction qui émane des masses. Pour l’avenir, elle est optimiste et rappelle que « la révolution est la seule forme de « guerre » où la victoire finale ne saurait être obtenue que par une série de « défaites » ».
Quant à Karl Liebknecht, il mettait la faute de la défaite de la révolution sur les marins et les soldats qui avaient abandonnés les ouvriers révolutionnaires de Berlin, sur « l’indécision et la pusillanimité » des chefs de la révolution et sur « l’immense flot bourbeux contre-révolutionnaire des éléments arriérés du peuple et des classes possédantes ». A l’instar de Rosa Luxemburg, il dît des conditions objectives qu’elles n’étaient pas encore arrivées à maturité pour la révolution prolétarienne mais restait optimiste pour la suite en soulignant la même loi de la révolution en ces mots : « Les vaincus d’aujourd’hui seront les vainqueurs de demain. Car la défaite est leur enseignement ». A propos des sociaux-démocrates, il les désignait comme le corps qui avait accompli « la sale besogne, lâche et méprisable » qui revient normalement à la bourgeoisie quand elle perd le pouvoir.
Malgré le probable manque de maîtrise qu’eussent Rosa Luxemburg et son comparse, nous conclurons par ce que se voulaient être les spartakistes et c’est Liebknecht qui nous le dit : « Spartakus, cela signifie : feu et flamme, cela signifie : cœur et âme, cela signifie volonté et action de la révolution du prolétariat. Et Spartakus - cela signifie détresse et aspiration au bonheur, volonté de mener la lutte du prolétariat conscient. Car Spartakus, cela signifie socialisme et révolution mondiale ».

Analyse critique

« Que veut la ligue spartakiste ? »[13]

Les spartakistes, le SPD et l’USPD

Le parti, lors de son Congrès de fondation, mit en Lumière les points de divergences entre sa philosophie et celle du parti social-démocrate (SPD) ainsi que celle des indépendants (USPD). Il était évident que, pour les fondateurs du KPD, le programme de la sociale démocratie allemande ne répondait plus aux conditions objectives dans lesquels se trouvait l’Allemagne bien qu’il s’inspira de positions que prirent Marx et Engels sur la conquête du socialisme.

En effet, subséquemment à la déception de la révolution de 1848, Marx et Engels abandonnèrent l’idée d’un prolétariat capable de réaliser directement le socialisme des suites d’une conquête du pouvoir politique et ils entreprirent donc une révision de cette position : le prolétariat devrait toujours combattre l’Etat bourgeois avec force mais il devrait aussi revendiquer au sein du système capitaliste l’amélioration des conditions de vie des travailleurs au moyen des syndicats et de la politique sans s’insérer dans le système bourgeois.

Dès lors, les partis socialistes revêtirent une nature différente et ce particulièrement dans la sociale démocratie allemande basé sur le programme d’Erfurt[14] qui divisa son programme en deux parties considérées comme autonome : il donnait priorité aux « tâches minimales urgentes »[15] au détriment de la réalisation du socialisme (programme maximum) qui était devenu un objectif lointain, en oubliant la perspective révolutionnaire. De surcroit, la conception pratique était, selon le KPD, aiguillonné par la préface d’Engels « La lutte des classes en France »[16]. La préface rédigée par Engels critiquait notamment « l’illusion selon laquelle, dans les conditions modernes du capitalisme, le prolétariat pourrait obtenir quoi que ce soit dans la rue, par la révolution ». Cette critique eut deux conséquences sur la sociale démocratie allemande :

  1. Elle considérait la lutte parlementaire comme l’antithèse de lutte révolutionnaire direct et donc quasiment comme le seul outil majeur de la lutte des classes, ce qui entraina un parlementarisme accru ;
  2. Elle saisissait le militarisme comme un corps abstrait intangible aux revendications socialistes et donc comme arme unique de la classe bourgeoise.

Le KPD pensait que ces idées de Marx & Engels étaient dépassées par les conditions objectives. Non pas qu’elles étaient fausses lorsqu’ils les avaient envisagées car elles correspondaient effectivement aux conditions matérielles de l’époque. Néanmoins, l’histoire ayant fait son cours, ces idées ne correspondaient plus à celles du capitalisme impérialiste. La dialectique avait fait son œuvre. Selon Rosa Luxemburg, le Manifeste du Parti Communiste avait été prématuré en 1848 mais ne l’était plus en 1918.

Ainsi, le KPD revendiqua « une révision nette et consciente » de la conception dominante au sein de la sociale démocratie allemande. Le développement du capitalisme, dans ce laps de temps, fit que la tâche immédiate ne fut plus les « revendications minimales » mais la nécessité de l’application du programme maximum, c’est-à-dire l’instauration du socialisme tel qu’il était à l’ordre du jour en 1848. Considération faite des tâches minimales comme l’objet d’un travail perpétuel et quotidien mais prises en compte dans une perspective qui doit nécessairement être révolutionnaire. Le « programme minimum » faisant partie intégrante du devoir qu’est l’instauration du socialisme : il ne doit en rien lui être une tâche dissociée ni lui suppléer. 

La signification de la première phase de la révolution selon Rosa Luxemburg et les spartakistes

Le Congrès du KPD eut lieu le 31 décembre 2018. C’est-à-dire en pleine phase révolutionnaire allemande, plus exactement, selon les dires du parti, au début de la seconde phase de la révolution.

La première revêtit un caractère essentiellement politique : on assistait à la création de conseils d’ouvrier et de soldats mais aussi à l’écroulement de l’Empire et de l’impérialisme allemand avec pour substitution une république, celle de Weimar. Cette phase, bien loin d’être satisfaisante pour le KPD, ne signifiait pas une révolution glorieuse des masses mais plutôt l’effondrement d’une structure instable gonflée de contradiction. C’était la réalisation des tâches que la bourgeoisie n’avait pas pu mener à bien en 1848.

Lors du Congrès, Rosa entreprît « un examen critique approfondi » de ce qui fût considérer comme la première phase de la révolution. Elle y montrait les faiblesses de celle-ci : « un mouvement plus ou moins chaotique, sans plan de bataille, très peu conscient »[17]. Mais, selon le parti communiste, il ne put en être autrement, compte tenu de l’état de conscientisation des masses à l’heure de la révolution. En effet, étant donné le repositionnement idéologique du SPD entre la seconde moitié 19ème et le début du 20ème siècle (voir supra), les masses furent bercer de l’illusion selon laquelle la démocratie parlementaire était la voie la plus propice à la conquête des diverses revendications et à l’avènement futur du socialisme.

Cet état de faits énoncés par Rosa semble rationnel, considération faite des propos G. Badia analysant le mastodonte social-démocrate allemand comme une véritable « société »[18] au sein de la société nationale.[19] Il ne nous paraît alors pas être incohérent de reprendre la pensée de Marx dans sa « Thèse sur Ludwig Feuerbach » selon laquelle « les pensées de la classe dominante sont aussi, à toutes les époques, les pensées dominantes, autrement dit, la classe qui est la puissance matérielle dominante de la société est aussi la puissance dominante spirituelle (…) » . Ainsi, si l’on considère la caste dirigeante du SPD comme étant la caste possédante de la pensée hégémonique au sein de la contre-société, alors il est logique que la pensée révolutionnaire y fût marginalisée au profit de la pensée dominante. Or, quelle est la pensée dominante sinon celle de Kautsky, « le pape du marxisme », Bebel et consorts ? Ceux-là même qui pensaient la démocratie parlementaire soupoudrée de suffrage universel comme une forme adaptée à la réalisation du socialisme.

On pourrait aussi souligner l’hégémonie culturelle, théorisée par Gramsci, comme facteur d’influence de la première phase[20] de la révolution. Pour ce dernier, si la classe dominante maintient sa domination ce ne serait pas seulement par la force mais par aussi par une sorte de consentement. Et celui-ci s’acquerrait par la mainmise qu’à la classe dominante sur les représentations culturelles de toute la société. Ces représentations se rependrait à travers les « foyers culturels » tels que l’école, les partis politiques, les organisations de travailleurs, l’art, les médias de masses, et cetera. Ainsi, en l’absence d’un parti révolutionnaire de masses, le prolétariat allemand était doublement attaqué culturellement. D’une part, l’État bourgeois et sa classe l’assommaient de son idéologie et d’autre part, le SPD, imbiber de cette idéologie bourgeoise, rependait celle-ci sur toute sa base, et ceci avec un masque socialiste. La forme que prît la république de Weimar est significative cet état culturel dans la société allemande.

Dès lors, le KPD avait un rôle fondamental dans cette révolution car il avait la fonction suivante d’être le moyen pour les masses de se défaire de la culture dominante et ainsi la combattre de front. La lutte culturelle prend du temps, c’est exactement ce qui manquait à ce parti constitué en pleine révolution.

Par extension, cette théorie gramscienne appliquée à la révolution allemande permet de comprendre l’insuccès de cette dernière. D’une part, le SPD éduquait les masses depuis des décennies lorsque le processus révolutionnaire se mît en branle. Or, de ce parti l’extra-parlementarisme était devenu inexistant. Cette organisation des travailleurs n’existait plus qu’à l’intérieur du cadre bourgeois, capitaliste. En bref, son action était limitée au parlementarisme et au syndicalisme. La révolution était ou devenue un spectre lointain, ou une fin qui n’était plus nécessaire[21]. Ceci était l’une des conséquences de la culture hégémonique qui s’était teintée sur l’idéologie du parti comme une tâche d’essence souille un tissu. D’autre part, les spartakistes défendaient avec vigueur les idées révolutionnaires mais ne se donnaient pas les moyens pour les faire pénétrer dans les masses. On en trouve l’expression dans le cas des Conseils. Les spartakistes comprenaient la fonction et la nécessité des conseils détenant les pouvoirs exécutif et législatif dans une république socialiste mais ne comprenaient pas la nécessité d’un parti de conseils comme instrument de combat contre l’idéologie hégémonique, dont celle des majoritaires, dans la conscience des masses. Peut-être la confiance en les masses de Rosa Luxemburg et le gauchisme des autres firent défaut à l’extension de cette instrument fondamental. C’est ainsi que le parti communiste révolutionnaire ne put naître que trop tard et laisser la place aux adversaires des conseils qui les combattaient en leurs sein-mêmes.

Néanmoins, la révolution étant lancée, les désillusions étaient en marche. Rosa fit remarquer une des illusions[22] qui caractérisa la première phase révolutionnaire. L’illusion bourgeoise selon laquelle il suffirait d’instaurer un gouvernement « socialiste » pour désorienter le prolétariat. Selon Rosa, cette illusion s’est émiettée au fil de cette première phase et l’explique en ces termes : « car la loi du développement objectif et nécessaire de la révolution socialiste veut aussi que les différentes troupes du mouvement ouvrier soient amenées peu à peu, par l’expérience amère, à savoir qu’elle est la bonne voie à la révolution ». Autrement dit, d’après elle, le prolétariat, par l’action et l’expérience pratique, tirerait les justes conclusions à la réalisation de ses objectifs et ce même s’il fut initialement détourné de ceux-ci. Ce ne fut pas vérifié par les élections constituantes de 1919 où le SPD récolta 37,9 % des voix, soit cinq fois plus que l’USPD.
Cet extrait de Rosa est significatif à bien des égards : d’une part, il suggère que la bonne voie n’est pas celle qu’avait emprunté jusqu’alors le mouvement ouvrier. D’autre part, ce passage est symptomatique de la pensée de Rosa et de l’esprit du parti communiste allemand : les masses - par l’action direct, la lutte pratique quotidienne et loin de se complaire uniquement dans un état d’anarchie et de spontanéité - s’organiseraient en vue des luttes futures. Ces luttes de nature révolutionnaire peuvent revêtir un habit plus ou moins différent[23]. L’éducation du prolétariat se fait donc dans l’action révolutionnaire et non pas par la pédagogie traditionnelle[24] et à ce propos Rosa écrivait : « six mois de révo­lu­tion feront davan­tage pour l’éducation de ces masses actuel­le­ment inor­ga­ni­sées que dix ans de réunions publiques et de dis­tri­bu­tions de tracts ». C’est, selon elle, sur le terrain de la lutte que le travail de conscientisation semble donner ses plus grands effets puisque les travailleurs mènent eux même la lutte. Par conséquent, la lutte pratique quotidienne se trouve être une nécessité

Rosa dans son analyse sur les grèves de masses réfute l’idée selon laquelle la lutte serait le produit d’une organisation « parvenue à un certain degré de sa force » et pose, au contraire, l’organisation des ouvriers en parti comme un « produit de la lutte ». Ainsi est-il important de ne pas prendre l’effet pour la cause. D’ailleurs, le parti communiste allemand se forme autour de cette perspective. Il s’organise après la révolution du neuf novembre en vue de luttes futures. Il le fait donc à partir de la lutte et non pas avant celle-ci. Et dans cette même lignée Rosa avance l’idée selon laquelle la surestimation ou l’erreur d’appréciation quant au rôle joué par le parti dans la lutte des classes est souvent due à une sous-estimation de « la masse des prolétaires inorganisés et de leur maturité politique. ». Néanmoins, on l’a vu, on surprend parfois Rosa Luxemburg manifester du mépris envers la classe ouvrière. Ce fut le cas lorsqu’elle écrivit les scènes de joie du prolétariat lors du début de la guerre

Néanmoins, ce serait un raccourci que d’affirmer que Rosa ne trouvait nulle nécessité dans les fonctions d’un parti. Selon elle, en période non-révolutionnaire, le parti se doit de faire un travail de propagande, d’explication des condi­tions sociales, de pro­po­si­tion d’objectifs, et cetera. Seulement, elle s’opposait à la sur­es­ti­ma­tion de l’organisation aux dépens de l’action des masses. Elle voyait la lutte pratique des masses comme le piston de la révolution. Le parti ne jouant un rôle significatif qu’au moment de la révolution. Il deviendrait alors « une boussole sûre capable à chaque nouveau stade de la lutte, dans chaque victoire comme dans chaque défaite, de lui indiquer sans erreur la direction du même but suprême, celle de la révolution socialiste mondiale. ».

Ces trois derniers paragraphes rendent compte de la confiance que portait Rosa dans la spontanéité des masses. Lorsque Rosa considérait que nombre de personnes surestimaient le rôle du parti dans la lutte des classes, ne surestimait-elle pas trop l’intelligence des masses dans l’action ? Autrement formulé, en surestimant les masses, Rosa ne sous-estimait elle pas le rôle du parti dans la lutte des classes ainsi que dans la préparation de celle-ci ? C’est dans ce cheminement de pensée que les Spartakistes se montrèrent incapable de rompre avec la social-démocratie alors qu’ils dénonçaient les déviations en son sein. Ceux-ci n’ont pas scissionné avec le SPD car ils estimaient d’une part que la scission entrainerait une division de l’unité mouvement ouvrier et d’autre part, ils considéraient que, par ledit phénomène de conscientisation propre à une révolution, les masses se retourneraient indubitablement vers la conception spartakiste du socialisme, vers le socialisme révolutionnaire. Il s’en suivrait un renversement de l’hégémonie « spirituelle » des classes dirigeante de la sociale démocratie au profit de l’idéologie révolutionnaire. Et c’est aussi dans cette même optique que Rosa considérait le prolétariat comme capable de discerner, des suites de l’expérience tirée de la révolution du 9 novembre 1918, le véritable rôle que jouait le SPD dans la révolution, c’est-à-dire celui de la contre révolution.

Il parait fortement probable que cette conception ait joué un rôle majeur dans la révolution. En effet, en sous-estimant le rôle précurseur du parti avant une révolution ainsi qu’en surestimant la capacité des masses à se conscientiser d’elle-même, le KPD fût fondé tard. Cela eut pour conséquences pratiques des failles au sein du parti. Par exemple, il manquait de cadres capables de drainer les travailleurs vers la pratique révolutionnaire mais aussi d’une hégémonie idéologique.[25] C’est pourquoi il semble nécessaire de résoudre ces questions avant une période révolutionnaire et par conséquent la création d’un parti pendant une période agitée semble inappropriée.

Rosa fit également remarquer lors du congrès la particularité de la première phase révolutionnaire : Cette dernière prit un caractère exclusivement politique. Cela expliquerait « les balbutiements, les insuffisances, les demi-mesures et le manque de conscience de cette révolution. ». Elle indiqua que les priorités de cette révolution se trouvèrent dans le domaine économique et que, au cours des dernières semaines précédant le congrès, la révolution commença à aller au-devant de ses priorités par le déclenchement « tout à fait spontanément » de grèves. Selon Rosa, la forme extérieure de la lutte pour le socialisme est la grève. Ainsi, « la nature même de cette révolution fait que les grèves prennent nécessairement de plus en plus d’ampleur et deviennent (…) l’essentiel de la révolution. C’est alors une révolution économique et c’est par là qu’elle devient une révolution socialiste ». Elle ajouta que la révolution ne peut être véritablement socialiste que si elle est menée par les masses contre le capitalisme. La manifestation du phénomène de grève fit affirmer à Rosa que l’Allemagne fut bel et bien plongée dans une révolution socialiste et lui fit prédire une intensification de ce phénomène : « Non seulement les grèves ne vont cesser de s’étendre (…), mais elles occuperont le centre, le point névralgique de la révolution, (…) ». Elle y ajouta que le parti communiste allemand fut le seul à soutenir ces grèves.

L’on retrouve ici quelques éléments déjà cité. Nous en retenons deux :

  • Premièrement, nous trouvons une nouvelle fois la notion de spontanéité dans le déclenchement des grèves. Et cette dernière, Rosa l’appliqua comme le commencent de la seconde phase de la révolution, c’est-à-dire le début des luttes économiques. Elle serait par conséquent un prémisse de la révolution socialiste. Par la vérification des trois conditions suivantes, on peut affirmer que le déclenchement spontanée des grèves de masse prouve que l’opposition entre le capitalisme et les masses s’intensifie :
    1) les grèves sont la forme extérieure du socialisme ;
    2) c’est par l’amplification de ces mouvements de grèves que la lutte économique prend forme ;
    3) la lutte économique est l’une des manifestations de la lutte entre le capitalisme et les masses.
  • Secondement, Rosa revint aussi sur le manque de conscience dont avait fait preuve les masses tout au long de la première phase et jusqu’à l’heure actuelle. Elle fit remarquer la nécessité d’une prise de conscience quant à sa situation, ces objectifs car la révolution socialiste ne pouvait s’accomplir que par et pour l’ensemble du prolétariat éclairé.

Un point essentiel abordé lors du congrès fut celui de la paix où il y fut souligné que cette dernière ne peut se pérenniser que sur base de la victoire du prolétariat socialiste. Rosa souligna : « En même temps que le socialisme et que les intérêts de la révolution, il nous faudra défendre aussi les intérêts de la paix mondiale ». Cette paix qui, à l’époque, fut menacée par la politique gouvernementale.[26]

Si l’on considère les propos de Lénine dans son ouvrage « Impérialisme, stade suprême du capitalisme » il devient difficile de ne pas comprendre pourquoi il est ardu de préserver la paix dans une société capitaliste. En effet, l’impérialisme étant, d’après Lénine, « le stade monopoliste du capitalisme ».[27] Lors de ce stade, les capitalistes exportent leurs capitaux car d’une part, ils n’arrivent plus à les écouler au sein de leurs propre nation et d’autre part, le profit est plus attractif dans les pays sous-développés (moins de capitaux sur place, matière première à moindre coût). Cet impérialisme implique notamment la formation des capitalistes en union internationales monopolistiques se partageant le monde entre les grandes puissantes impérialistes[28]. Dès lors, une fois que le monde était réparti entre les grandes puissances impérialistes de l’époque, chaque nouvelle puissance impérialiste émergente se trouvait lésée par la répartition préétablie du « marché mondial ». Dans le tournant du XXe siècle, l’Allemagne était cette novelle grande puissance en quête de marchés nouveaux. L’apogée des contradictions entre les vieux impérialistes bien établis et les nouveaux arrivants rendent la guerre mondiale inévitable.

Rosa rappelait que la première phase ne fut pas seulement une révolution de caractère politique qui avait la devoir de prendre un caractère économique mais elle fut aussi une révolution essentiellement urbaine, ignorant la campagne. Elle fit ressortir aussi la nécessité de briser l’opposition entre la campagne et la ville en avançant que le socialisme ne pourrait perdurer sans l’agriculture. De plus, elle s’inquiétait du rôle que la paysannerie pourrait revêtir dans la révolution car elle pourrait remplir les rangs conservateurs, ceux de la contre-révolution.
Ces inquiétudes, Rosa les eut à juste titre car le prolétariat agricole n’a que peu suivi le mouvement révolutionnaire, voire certains de ces prolétaires des campagnes ont consciemment rejoint les forces conservatrices. Cela était probablement dû non seulement aux spartakistes qui ne pratiquaient que peu de propagande dans les régions rurales ou moins urbaines que les grands centres industriels. Certes, cela était dû au manque d’effectif des spartakistes mais la conséquence ne se préoccupe pas des causes profondes. Celle-ci fut un prolétariat agricole qui combattait la révolution, parfois avec les armes en entrant dans la troupe des corps-francs. 

« Notre programme et la situation politique »[29]

Le programme du KPD fut présenté lors du Congrès de fondation du 31 décembre. Toutefois, il fut rédigé 15 jours auparavant, alors que les spartakistes étaient encore membre de l’USPD.

Le programme du parti communiste allemande s’alignait à la conception de la société tels que Marx & Engels l’avaient écrit dans « le manifeste du parti communiste ». Il était dès lors un programme révolutionnaire, d’un parti révolutionnaire.

Dans la première partie du programme, on retrouve l’opposition au mode de fonctionnement de la société capitaliste ainsi que celui de l’exploitation et les inégalités qui en découlent. Il propose l’avènement du socialisme comme alternative aux capitalismes avec comme ligne de force : la révolution mondiale prolétarienne ; la fin du salariat ; abolition des classes ; La propriété commune dans l’intérêt général en lieu et place du monopole privé des moyens de production ; répartition égalitaire des richesses ; réglementation de la production.

Dans seconde partie, le KPD se donna comme tâche la réalisation du régime socialiste. Pour arriver à cette fin, la transformation intégrale de l’Etat ainsi qu’un bouleversement des rapports sociaux et économiques de la société étaient requis. En outre, le parti ne vît la réalisation du socialisme que par et pour la majorité consciente de la population car « l’essence de la société socialiste réside en ceci : la masse laborieuse cesse d’être une masse que l’on gouverne, pour vivre elle-même la vie politique et économique dans sa totalité et pour l’orienter par une détermination consciente et libre. ».

Aussi, la conception de la vie politique et de la gestion de l’appareil étatique qu’eut le parti communiste allemand fut singulière. Elle s’écarta des conceptions marxistes et léniniste. On peut dire ici qu’il y un point de divergence entre le KPD et la conception marxiste de l’Etat. En effet, le KPD considérait que le prolétariat se devait de pénétrer l’appareil étatique et d’y occuper chaque fonction, organisme et c’est ainsi que, par l’interpénétration des « deux corps », l’Etat revêtirait un « esprit socialiste ».

Marx et, par après, Lénine exprimaient quant à eux la volonté de rompre avec les structures de l’Etat bourgeoise en créant un nouveau mode d’organisation de la société, l’État actuel n’étant qu’un outil de domination de la classe dirigeante. En fait, ils défendaient la nécessité de prendre le pouvoir politique et économique à la classe dominante pour démanteler l’appareil étatique préexistant et intégrer un nouvel appareil étatique d’une tout autre nature qui s’éteindrait de lui-même lorsque l’antagonisme de classe se trouverait dissolu. Selon les marxistes orthodoxes, l’Etat et la révolution sont deux éléments contradictoires. Si l’un subsiste, l’autre s’écroule. D’autant plus que le maintien de la bureaucratie et des administrations inhérentes à l’État capitaliste sont des entraves au développement de la révolution car cela suppose le maintien des fondements de la domination de la classe dominante étant donné que, comme susmentionné, l’État est un outil de domination de classe. Même si Marx et Lénine ne nient pas la nécessite de l’État dans un processus révolutionnaire, celui-ci diffère de l’Etat capitaliste et il doit nécessairement s’éteindre le plus rapidement possible. Par conséquent, et dans une optique marxiste orthodoxe, l’interpénétration des deux corps tels que le revendiquèrent les communistes allemands entraine une conservation à plus ou moins long terme de l’appareil étatique capitaliste et de sa bureaucratie au détriment d’un mode d’organisation favorable au prolétariat et propice à l’avènement du socialisme.
C’est d’ailleurs ce qui se passa à la suite des événements de novembre 1918. La révolution avait, certes, fait abdiquer l’empereur mais le gouvernement, les fonctionnaires, l’armée survirèrent et ce avec peu ou prou de transformations. 

Dans la troisième partie du programme, Rosa se positionna contre le régime de la terreur comme moyen assurant la réalisation de ses objectifs en faisant remarquer que la révolution ne combattait ni les individus ni les institutions mais aussi que cette même révolution devait être le fait d’une majorité « appelé à remplir leur mission historique et à faire de la nécessité historique une réalité » ce pourquoi la mise en place du régime de terreur serait vaine. Cependant, le parti ne nia pas la résistance qu’engendrerait le renversement des rapports de pouvoir ainsi que la nécessité de l’utilisation de la violence armée par les révolutionnaires afin de résister à la contre révolution.

Une contradiction dans le programme du parti apparait alors : d’une part, Rosa Luxemburg appelle à combattre les institutions et d’autre part, elle appelle à s’immiscer dans chaque division de celles-ci. D’un côté, « elle ne combat des individus, mais des institutions » et de l’autre autre, « il lui faut occuper tous les postes, contrôler toutes les fonctions ».

Aussi et concernant l’utilisation d’un régime terroriste dans un processus révolutionnaire, la conception luxemburgiste de la terreur, en se maintenant dans le cade théorique tel que défini dans le programme, semble être la plus logique et la plus vertueuse. La pratique est tout autre. Trotsky disait à ce propos : « la révolution exige de la classe révolutionnaire qu'elle mette tous les moyens en œuvre pour atteindre ses fins ; par l'insurrection armée, s'il le faut ; par le terrorisme, si c'est nécessaire. ». Il faut admettre que Trotsky fit preuve de plus de pragmatisme que Rosa.

  • Premièrement, Rosa considérait que la réalisation du socialisme serait le fait d’une majorité. Si l’on survole les différentes révolutions qui ont traversé les derniers siècles, qu’elles aient été socialistes ou bourgeoises, la prise du pouvoir et sa conservation ne se fit pas par une majorité. Cela n’exclut pas que le rapport de force des révolutionnaires puisse leur être favorable. Aussi, les pensées de la classe renversée peut être maintenues dans des pans entiers de la population qui ont alors le potentiel pour entrer dans les rangs de la contre-révolution.
  • Secondement, supposons le fait que la révolution soit effectivement le fait d’une majorité et supposons que la classe capitaliste soit déchue. Dans ce cas, cette dernière tentera de reconquérir le pouvoir en s’appuyant sur l’aide des régimes alliés. À ce propos Lénine disait : « supposer que dans une révolution un peu sérieuse et profonde, c'est simplement le rapport entre la majorité et la minorité qui décide, c'est faire preuve d'une prodigieuse stupidité ; c'est s'en tenir à un préjugé archi-naïf digne d'un vulgaire libéral (…) les exploiteurs ne se soumettront à la volonté de la majorité des exploités, sans avoir fait jouer - dans une bataille suprême, désespérée, dans une série de batailles - leur avantage ». Et partant, les révolutionnaires doivent se donner les moyens nécessaires à la préservation de leurs acquis. Selon Trotsky, l’application de la terreur est nécessaire car il faut non seulement battre la classe capitaliste mais aussi l’anéantir définitivement. Ainsi, les « demi-mesures », les hésitations, les concessions ne peuvent être admises car la classe capitaliste, elle, n’éprouve(ra) aucune pitié dans la contre révolution.

 

Par Kenzo Jacquemin et Kurt Chabeau

 

Glossaire

Unification allemande : le 18 janvier 1871, suite à la victoire germanique dans la guerre franco-prussienne, les princes allemands se rassemblèrent et proclamèrent Guillaume Ier de Prusse comme empereur du nouvel Empire allemand.

Junker : réactionnaires et belliqueux, les junkers étaient de ceux qui ont combattu du côté monarchiste lors du printemps des peuples. Ils constituaient en Prusse la noblesse foncière, et en Allemagne, de l’unification jusqu’à l’arrivée de Hitler au pouvoir, l’un des groupes prépondérants dans les décisions politiques.

SPD (Sozialdemokratische Partei Deutschlands) : ce parti social-démocrate fut fondé en 1871. Il connut une répression de la part du chancelier Bismarck et des « lois socialistes » de 1878 à 1890. Il sortit de cette période durant laquelle il vécut en clandestinité très fort numériquement. Cependant, dès ces années nonante, son idéologie révolutionnaire s’amenuise et des théories révisionnistes font surface.
Aujourd’hui, il est le plus ancien parti encore vivant en Allemagne, il n’est cependant plus du tout à gauche. En effet, le slogan de campagne en 1998 était « Die neue Mitte » (le nouveau centre).

Gramsci (1891 – 1937) : philosophe, écrivain et théoricien politique marxiste italien. Il est un membre fondateur du Parti communiste italien. Son principal travail théorique est celui de l’hégémonie culturelle.  Il passe les 10 dernières années de sa vie en prison sous l’emprise de Mussolini.

Pierre Broué (1925 – 2005) : historien et militant trotskiste français. Outre ses nombreux ouvrages à propos de la guerre d’Espagne, de Trotsky, de la révolution russe, et cetera, son ouvrage principal est La Révolution en Allemagne.

Gilbert Badia (1916 – 2004) : Historien et journaliste communiste français. Il a longuement écrit sur le spartakisme, Rosa Luxemburg et sur la révolution allemande.

Karl Liebknecht (1871 – 1919) : homme politique communiste allemand, il fut d’abord membre du SPD, puis de l’USPD et finalement du KPD qu’il a cofondé avec Rosa Luxemburg et d’autres. Il fut le premier à voter contre les crédits de guerre au Reichstag le 3 décembre 1914 et fut d’ailleurs un des principal militant antimilitariste. 

USPD (Unabhängige Sozialdemokratische Partei Deutschlands) : ce parti est né en 1917 des suites d’une purge de l’opposition au sein du SPD. Le principal dirigeant est Hugo Haase. Le parti est constitué d’un agrégat de tendances qui ont pour seul point commun la volonté de mettre fin à la guerre.

Les délégués révolutionnaires d’usine : Ils étaient les réels représentants du prolétariat ouvrier car eux-mêmes ouvriers et inclus dans le mouvement. Ils se sont toujours tenus à l’écart des méthodes spartakistes bien qu’ils partageaient dans l’essentiel l’idéologie révolutionnaire.

Traité de Brest-Litovsk : ce traité est signé le 3 mars 1918 entre les Empires centraux et la jeune République russe bolchévique. Il permet de mettre fin aux combats sur le front Est. Cependant, l’Allemagne voulait plus de territoires et les Russes ne l’avaient signé que pour gagner du temps et mener à bien la révolution.

Conseil d’ouvriers et de soldats : ces conseils se sont formés tout au long de la révolution allemande sur le modèle soviétique et était considéré par les spartakistes comme les organes qui doivent prendre le pouvoir au momentum du la révolution. Dans la forme, c’était des assemblées d'ouvriers fonctionnant selon les principes de la démocratie ouvrière et s'organisant en pouvoir insurrectionnel

Friedrich Ebert (1871 – 1925) : membre du SPD, il fut le premier président du Reich sous la république de Weimar. Il fut de ceux qui étaient pour la fin de la révolution et pour la mise en place d’une Assemblée nationale. Il fut aussi celui qui permît aux corps-francs de se constituer et de massacrer les révolutionnaires.

Philipp Scheidemann (1865 – 1939) : membre du SPD, il fut le deuxième président de la République de Weimar. Il devança Karl Liebknecht et court-circuita le pouvoir d’Ebert en déclarant le 9 novembre 1918 « la République allemande ». Il siégeait aussi au Conseil des Commissaires du peuple et s’affaira à réprimer la seconde phase de la révolution en janvier 1919.

Conseil des commissaires du peuple : gouvernement issu de la révolution de novembre. Il était constitué de façon paritaire entre le SPD et l’USPD mais ce dernier le quitta à la fin du mois de décembre, laissant les manettes au seul SPD. Il s’autodétruit en janvier suite à l’Assemblée nationale pour laisser le pouvoir exclusif au nouveau gouvernement dirigé par Scheidemann. 

Gustav Noske (1868 – 1946) : membre du SPD et ministre de la défense entre 1919 et 1920. Il fut le principal commanditaire de l’écrasement de l’insurrection de janvier en Allemagne. Il tenait fortement aux institutions militaires et détestait les insurrections révolutionnaires.

Ligue spartakiste (1915 – 1918) : mouvement politique révolutionnaire marxiste fondé principalement par Karl Liebknecht et Rosa Luxemburg. Il vécut dans le SPD puis dans l’USPD avant de former avec d’autres mouvements politiques le KPD en décembre 1918.

KPD (Kommunistische Partei Deutschlands) : Parti politique révolutionnaire marxiste fondé en décembre 1918 autour des spartakistes. Il fut décapité de ses deux têtes dirigeantes en janvier 1919 avec l’assassinat de Rosa Luxemburg et Karl Liebknecht.

Le programme d’Erfurt : il est le programme qui a servi de ligne politique au Parti social-démocrate allemand (SPD) de 1891 à 1921

Le Congrès du 30 décembre : Congrès de fondation du parti communiste allemand (KPD)

Karl Kautsky (1854 – 1938) : il est un homme politique et théoricien marxiste allemand. Il est un dirigeant important de la sociale démocratie allemande.

August Bebel (1840 – 1913) : il est un artisan allemand devenu homme politique socialiste. En 1900, il devint président du Parti social-démocrate (SPD).

Léon Trotsky (1879 – 1940) : il est l’un des principaux artisans avec Lénine de la révolution d'Octobre 1917, il est le fondateur de l'Armée rouge et l'un des vainqueurs essentiels de la guerre civile russe de 1918-1921, ainsi que l'un des plus importants dirigeants du nouveau régime bolchevique.


 

Référence

LIVRES :

  • ALFRED L., DUPONT J. et FISCHER K. « L’antimilitarisme révolutionnaire : aperçu historique ». Editions du Parti Communiste Français. Date de parution inconnue
  • HALÉVY, Élie. « Histoire du socialisme européen ». Editions Gallimard. 1974. 404 p.
  • MANDEL, Ernest. « De la commune à mai 68 : histoire du mouvement ouvrier international ». Editions La Brèche. 1978. 279 p.
  • BADIA, Gilbert. « Histoire de l’Allemagne contemporaine : tome premier ». Editions Sociales. 1964. 335 p.
  • WEILL, Georges. « Livre V : Les monarchies et les peuples en Europe (1840 – 1848) » dans « L’éveil des nationalités et le mouvement libéral (1815 – 1848) ». Presses Universitaires de France. 1930. 365 – 468 pp.
  • BROUÉ, Pierre. « Révolution en Allemagne ». Editions de Minuit. 1971. Disponible sur : https://www.marxists.org/francais/broue/works/1971/00/broue_all.htm
  • LÉNINE, Vladimir. « L’impérialisme, stade suprême du capitalisme ». Editions Le Temps des Cerises. 2001. 224 p.
  • LÉNINE, Vladimir. « Que faire ? ». Science Marxiste. 2009. 336 p.
  • LÉNINE, Vladimir. « A propos de la brochure de Junius ». 1916. Disponible sur : https://www.marxists.org/francais/lenin/works/1916/07/vil191607001.htm
  • LÉNINE, Vladimir. « L’État et la révolution : La doctrine du marxisme sur l'Etat et les tâches du prolétariat dans la révolution ». Editions La Fabrique. 2012. 232 p.
  • LUXEMBURG, Rosa. « La crise de la social-démocratie ». L’Altiplano. 2009. 296 p.

SITES WEB ET ARTICLES :

 

 

[1] Le Zollverein, l’union douanière allemande, est le fondement de l’unité allemande.

[2] C’est sous les guerres « bismarckiennes » que l’unité politique allemande sera effective.

[3] Les « lois socialistes » étaient des textes législatifs qui limitaient radicalement l’existence de la social-démocratie dans l’Empire allemand. Elles furent votées au Reichstag le 19 octobre 1878 et prolongées jusqu’au 30 septembre 1890.

[4] Un homme politique influent dans la social-démocratie allemande au début de celle-ci. Il combattait les théories marxistes.

[5] GRAMSCI, Antonio. « Il Moderno Principe ». Donzelli editore, Roma, 2012.

 

[6] Lénine, « L’impérialisme, stade suprême du capitalisme », avril 1917

[7] Karl Kautsky, « La préparation de la paix » dans Die Neue Zeit, 28 août 1914

[8] Cela signifie que les majoritaires occupaient la moitié des places et que l’autre moitié était occupée par les indépendants. Karl Liebknecht dît de cette situation que les contre-révolutionnaires détenaient la moitié du pouvoir révolutionnaire.

[9] - Abandon de la décision de boycott des élections ;
- établissement de la commission du prog sur une base paritaire ;
- définition précise, élaborée en commun, de la « tactique de rue » ;
- accès de leurs représentants aux comités de rédaction de la presse et des tracts ;
- disparition dans le titre du nouveau parti de la référence à Spartakus.

[10] BROUÉ, Pierre. « Révolution en Allemagne ». Éditions de minuit, 1971. Chapitre « XII. Le soulèvement de janvier »

[11] Disponible sur : https://www.marxists.org/francais/luxembur/spartakus/rl19190114.htm

[12] Disponible sur : http://www.collectif-smolny.org/article.php3?id_article=719

[13] Discours de Rosa Luxemburg au Congrès de fondation du KPD. 31 décembre 1918 – 1er janvier 1919. Disponible sur : https://www.marxists.org/francais/luxembur/spartakus/rl19181231.htm 

[14] https://www.marxists.org/history/international/social-democracy/1891/erfurt-program.htm

[15] Comporte les revendications de la classe ouvrière immédiates, des réformes au sein de la société bourgeoise.

[16] Il est cependant retenu qu’Engels, alors situé loin des évènements, est été influencé par la sociale démocratie.

[17] Rosa Luxemburg : « Notre programme et la situation politique » (31 Déc. 1918). 

[18] Ou contre société, c’est selon.

[19] Le SPD détient un peu moins d’une centaine de quotidiens dont  267 journalistes ; son revenu annuel est 88 millions de marks ; il contrôle plusieurs syndicats ; rassemble en 1912 plus d’un millions d’adhérent en ordre de cotisation ; récolte plus de quatre millions de voix aux élections législatives ; 

[20] Il en est pas moins vrai pour la seconde phase.

[21] Voir la théorie bernsteinienne.

[22] Rosa Luxemburg : « Notre programme et la situation politique » (31 Déc. 1918). Page 5, troisième paragraphes.

[23] Luttes revendicatives ; manifestations ; combats de barricades ;  grèves économiques, politique …

[24] Le prolétariat doit avoir un «un haut degré d’éducation poli­tique, de conscience de classe et d’organisation […] mais cette éduca­tion, il l’acquerra à l’école poli­tique vivante, dans la lutte et par la lutte, au cours de la révo­lu­tion en marche ». Rosa Luxembourg, Œuvre I : Réforme ou révolution ? Grève de masse, parti et syndicats.

[25] Le parti est composé d’une aile marxiste, d’une aile gauchiste et d’une aile activiste.

[26] Rosa Luxemburg : « Notre programme et la situation politique » (31 Déc. 1918). Page 8 et 9, retranscription du télégramme.

[27] https://www.marxists.org/francais/lenin/works/1916/vlimperi/vlimp7.htm

[28]  https://www.marxists.org/francais/lenin/works/1916/vlimperi/vlimp7.htm Chapitre 7.

[29] Texte rédigé par Rosa Luxemburg et pour la première fois publié le 14 décembre 1918 dans Die rote Fahne. Il s’agit du programme du KPD. Disponible sur : https://www.marxists.org/francais/luxembur/spartakus/programme.htm

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