Analyse du "Prince Moderne" de Gramsci croisée avec la situation politique libanaise

Le prince moderne est le 13e des cahiers d'Antonio Gramsci qu’il rédigea en 1932. Le prince dont il est question dans le titre n’est pas un individu concret ou une personne réelle mais nécessairement un organisme, un élément de la société complexe, un parti : le parti révolutionnaire.

 

COMMENTAIRE DU LIVRE « LE PRINCE MODERNE ». ANTONIO GRAMSCI. 

PAR MARYLINE EL KHOURY

"Le prince moderne : Le parti et la lutte pour l’hégémonie"

Cahier 13 : Notes sur la politique de Machiavel

Antonio Gramsci

 

          Philosophe, intellectuel et révolutionnaire marxiste, c’est en Italie qu’Antonio Gramsci voit le jour dans une famille nombreuse de 7 enfants en 1891. Il grandit dans la misère et fréquente le lycée de manière régulièrement interrompue par le besoin financier qui le force à travailler pour aider sa famille. Il s’engage vers la ville industrielle de Turin pour y étudier à la faculté de lettres en 1911 où il va vite être séduit par les idées socialistes. Après avoir adhéré au parti socialiste et parallèlement à sa contribution dans plusieurs tribunes et revues socialistes, dont l’«Ordine Nuovo » (Ordre nouveau) qu’il fonde lui-même en 1919 et le quotidien l’«Unità » (Unité) qu’il crée également, il sera l’un des fondateurs du parti communiste d’Italie duquel il occupera le poste de secrétaire général en 1925. C’est également en tant que député qu’il sera arrêté par le régime fasciste, accusé de conspiration. « Nous devons empêcher ce cerveau de fonctionner pendant 20 ans » déclare le procureur lors de l’arrestation mais, n’en déplaise aux fascistes, Gramsci continuera à produire et enrichir ses œuvres de critiques, d’analyses et de théories qui arborent les nombreux champs de la culture, de la politique, de l’économie et de l’histoire.

Gramsci est l’auteur d’une trentaine de cahiers (les Carnets de prison) qu’il rédigea dans les geôles respectives qu’il fréquenta. Dans ses écrits, on trouve des réflexions diverses sur la situation historique de l’Italie, sur les intellectuels, les classes sociales, les partis politiques, l’hégémonie culturelle, etc.

Le prince moderne est le 13e de ses cahiers qu’il rédigea en 1932. Le prince dont il est question dans le titre n’est pas un individu concret ou une personne réelle mais nécessairement un organisme, un élément de la société complexe, un parti, et c’est le parti révolutionnaire. « Intellectuel collectif », le parti a pour fin d’établir un ordre social nouveau. Il est défini, non pas comme simple catégorie sociologique mais aussi dans ses rapports avec l’Etat et les différents groupes sociaux. Gramsci reprend le prince de Machiavel et le place dans le contexte des temps modernes. Il lui attribue une fin historique différente, plus subversive en l’occurrence, puisqu’il n’est plus question d’assurer la stabilité et la sécurité de l’Etat mais bien de le renverser pour en fonder un nouveau. Son ouvrage s’intéresse également à la lutte pour une nouvelle hégémonie. En effet, en tant que révolutionnaire, Gramsci analyse les causes de l’émergence du fascisme en Italie ainsi que celles qui ont favorisé l’expansion des idées libérales en Europe à l’heure où la gauche s’organise et mobilise les masses. Il convie ainsi une importance primordiale à la dimension culturelle et sociale en plus de celle politique et économique dans la lutte pour le pouvoir. Il constate la tragédie de la gauche et en reporte les causes à l’incapacité d’avoir créé une « psychologie de masse » d’où la nécessité de développer une nouvelle conscience populaire. Il évoque en dernière analyse la nécessité d’une réforme intellectuelle et morale pour accompagner la formation d’une volonté collective.  C’est ainsi qu’est dessinée la double tâche du parti dans sa mission de construire une forme supérieure et totale de civilisation. L’hégémonie culturelle est ainsi utilisée pour élaborer, développer et diffuser une culture et une conception nouvelle du monde, qui unifie les masses pour assurer le triomphe dans la lutte des classes.

Dans ce 13e carnet de prison, Gramsci élabore ainsi le rôle du parti révolutionnaire et l’exigence d’une lutte pour l’hégémonie. Ces éléments seront l’objet du commentaire qui suit où seront exposées les considérations générales, les concepts qui servent d’arme de lutte politique et les théories relatives au parti et à l’hégémonie de manière générale. Une critique servira de clôture au travail. Le livre n’est pas divisé en chapitres, simplement en multiples notes (40 au total) qui suivent une longue introduction. Le commentaire ne sera donc pas divisé en chapitres mais simplement en parties successives qui présenteront les idées principales de son ouvrage.

 

Concepts, armes de lutte politique et théories politiques

 

Après avoir défini le prince moderne et la volonté collective, et parmi ses premières notes, Gramsci développe le concept de « bloc-historique » et le définit comme la clef de voute de toute la construction théorique marxiste ; le point d’intersection entre dirigeants et subalternes, idéologies et forces subalternes, intellectuels et masses, économie et politique. L’idée est que le changement n’est possible qu’avec le changement de la totalité du bloc, avec une rupture radicale du vieux système des relations humaines et une construction révolutionnaire d’un nouveau système. Pour opérer un véritable changement et partager une « volonté collective » commune aux divers groupes sociaux subalternes, un sujet organisateur s’impose afin de susciter et d’organiser cette volonté. Le nouveau sujet politique devra aussi coordonner et diriger l’action du bloc et ce sujet, c’est le parti révolutionnaire. La volonté collective, comme la volonté politique est la conscience de la nécessité historique d’un changement et depuis 1815 les classes traditionnelles fournissent des efforts incessants pour en empêcher la formation et garder le pouvoir économico-corporatif d’un système international d’équilibre passif (dans lequel les classes dominées restent sous l’emprise continue des classes dirigeantes.)

Il importe que le parti crée d’abord une « hégémonie » politique avant d’arriver au pouvoir, qu’il gagne en légitimité et que les éléments politiques et intellectuels coexistent dans une expression unique de la fonction dirigeante. Gramsci croit en la réalisation d’une révolution en passant par plusieurs étapes : une révolution démocratique, une phase intermédiaire (censée constituer progressivement la débouchée finale) et une révolution prolétaire, mais sans pour autant que ces phases soient mécaniquement distinguées. Les devoirs immédiats et les fins dernières (la vision révolutionnaire) ne doivent pas être séparés mécaniquement dans le temps. C’est dans ce sens que l’auteur définit l’«egemonia » (hégémonie) comme étant l’« l’exercice continu de rapprochement entre perspectives immédiates et lointaines ; intérêts particuliers et fins générales. » [1]

Dans ses théories relatives aux rapports de force, l’auteur évoque la situation dans laquelle, au sein de la structure, des contradictions irrémédiables se présentent en temps de crise.

Il distingue plusieurs moments dans les rapports de forces. Un premier rapport de forces sociales, un second de forces politiques et enfin un rapport de forces militaires.

Le rapport des forces sociales

Étroitement lié à la structure objective et indépendant de la volonté des hommes, ce moment représente le niveau de développement des forces matérielles qui permet d’évaluer la maturité des conditions nécessaires à une transformation dans la société. (Le degré des idéologies germées dans la société y est également évolué.)

Le rapport des forces politiques

L’évaluation du niveau d’homogénéité, de conscience de soi et d’organisation des divers groupes sociaux est au cœur de ce rapport. Ce moment est lui-même divisé en plusieurs degrés qui diffèrent selon l’évolution de la conscience politique collective.

On distingue ainsi trois degrés : un premier degré économico-corporatif, dans lequel il n’y a pas encore eu de définition d’une volonté collective à l’intérieur du groupe social et où se manifeste une solidarité du groupe professionnel mais pas encore du groupe social. Cela fait défaut à l’unité homogène pourtant nécessaire à l’organisation d’une solidarité du groupe social. Ensuite, Gramsci présente un second degré dans ce rapport de forces politiques ; celui dans lequel la conscience de solidarité des intérêts s’étend à tous les membres du groupe social mais encore limité au simple champ économique. Finalement, dans le troisième moment, la conscience des propres intérêts corporatifs dépasse le simple cercle corporatif du groupe économique pour devenir les intérêts d’autres groupes subordonnés.

« Cette phase est la plus politique de toute et elle marque le passage de la structure à la sphère des superstructures complexes. C’est la phase dans laquelle les idéologies germées précédemment se font parti ; elles entrent en confrontation et se livrent une lutte jusqu’à ce qu’une seule d’elles ou au moins une seule composition d’elles, prévale, s’impose et se défende sur toute l’arène sociale ; déterminant outre l’unicité des fins économiques et politiques, l’« unité intellectuelle et morale […] » »[2]

Ainsi, les questions relatives à la lutte sont posées sur le plan universel et non plus seulement sur celui corporatif. Cela porte à la création d’une hégémonie d’un groupe social sur une série de groupes subordonnés. Le dernier rapport des forces identifié est celui militaire mais son étude rejoint un autre champ qui ne sera pas élaboré ici.

        Gramsci s’interroge ensuite sur le rapport entre les crises historiques fondamentales et les crises économiques et il se demande si les premières sont déterminées immédiatement par les secondes. Il soutient que les crises économiques ne produisent pas d’effets fondamentaux bien qu’elles puissent favoriser la diffusion d’un certain mode de pensée qui permettra de poser et résoudre des questions relatives à la vie étatique. Enfin, l’analyse des rapports de forces ne doit pas être une fin en soi et elle n’a de signification que lorsqu’elle sert à justifier une activité pratique et une initiative de volonté. Cela revient à identifier les points où la résistance est la plus faible afin qu’une force de volonté puisse s’appliquer de la manière la plus fructueuse. La manière dont est imposée la campagne d’agitation ainsi que le langage devant être utilisé sont également déduis afin d’être au mieux compris par les masses et mis au service de la victoire. Dans n’importe quelle situation, une force permanente organisée et préparée doit être prête, pour avancée lorsque la situation en est jugée favorable. Il est donc essentiel de former, développer et homogénéiser cette force en plus de devoir de la rendre consciente d’elle même.

       Gramsci souligne l’erreur fondamentale sur laquelle se base le mouvement de libre échange lorsque ce dernier distingue organiquement la société politique de la société civile. Et il explique : si l’activité économique est propre à la société civile, l’Etat ne doit pas intervenir dans sa règlementation, mais comme dans la réalité, la société civile et l’Etat se confondent, il faut préciser que le libéralisme est une règlementation étatique introduite et maintenue par voie législative et coercitive : c’est par conséquent une volonté consciente des fins en soi et non l’expression spontanée du fait économique. Le libéralisme est ainsi un programme destiné à dévier la distribution du revenu national. Le syndicalisme théorique, de son côté - se référant à un groupe subalterne - se voit empêché de devenir dominant (le libéralisme servant les intérêts des dominants) et se voit interdire de se développer au delà de la phase économico-corporative (sans quoi il s’élèverait à la phase d’hégémonie éthico-politique dans la société civile pour devenir ensuite dominant également de l’Etat.)

Une phase fondamentale dans le développement d’un groupe social est celle dans laquelle les composants singuliers d’un syndicat ne luttent plus seulement pour leurs intérêts économiques mais aussi pour la défense et le développement de l’organisation elle même. Cette transformation est un moment essentiel dans la formation de la philosophie de la praxis. Une innovation fondamentale introduite par cette dernière dans la science politique et l’histoire a été de montrer qu’il n’existe pas de nature humaine abstraite fixe et immuable. La nature humaine est en effet l’ensemble des rapports sociaux déterminés par l’histoire.

Parallèlement à l’exposé de ces concepts, Gramsci s’intéresse à la signification politique des écrits de Machiavel. L’auteur remarque que son style est particulier, « c’est le style d’un homme d’action, d’un homme qui veut pousser à l'action ; c’est le style d’un manifeste de parti. »[3] En effet, Machiavel théorise le réel mais ne le fait en aucun cas en vue de suggérer un comportement à qui sait déjà mais il se veut partager l’éducation politique à qui ne sait pas. Ces derniers, ce sont le peuple et il veut le persuader de la nécessité d’avoir un chef qui sait ce qu’il veut et qui connaît les moyens pour l’obtenir quelque soit les idéologies de l’époque (la religion) et même si ses actions les contredisent.  

       La prochaine question abordée dans la 23e note, est relative à la structure du parti politique en période de crise organique. Il s’agit de la théorie de la crise et de la transition.

À un certain moment de leur vie historique, les groupes sociaux se détachent de leurs partis traditionnels qui ne plus sont plus reconnus comme l’expression de leur classe. (Les hommes qui composent, représentent et dirigent ces partis également.) Quand ces crises se présentent, la situation devient délicate et dangereuse car elle ouvre le champ à des hommes « providentiels » et « charismatiques. » Le processus diffère dans chaque Etat mais le contenu est le même et ce dernier est précisément la « crisi di egemonia della classe dirigente » ( crise d’hégémonie de la classe dirigeante) dont les causes peuvent être les suivantes : soit la classe dirigeante échoue dans une grande action politique pour laquelle elle a demandé ou imposé par la force le consensus des masses (cas de Mussolini), soit les grandes masses (paysans et petits bourgeois intellectuels) sont passés de la passivité politique à une certaine activité et ont posé des revendications constituant une révolution. La théorie de la crise et de la transition appelle une identification des constantes et des variables qui caractérisent le comportement des forces (politiques et sociales) dans les phases où se présente un affrontement direct pour le maintien ou la conquête du pouvoir.

Le raisonnement de l’auteur s’explique sur la base de deux constatations : la première relevant d’une vision non mécanique du rapport entre structure économique et superstructure politique est relative au caractère non univoque de l’issue que peut avoir une grande crise historique et se présente lorsque une crise d’autorité et d’hégémonie du vieux bloc dominant prend lieu sans que le bloc social émergent ne sache s’imposer comme force dominante n’ayant pas encore la force et l’efficacité nécessaire (classe ouvrière). Dans ce cas, plusieurs situations sont possibles, dans une première ; le processus historique peut avancer, mais il peut aussi récupérer des vieilles forces dirigeantes ou se bloquer dans un déséquilibre avec les forces en jeu. Si la classe dominante perd le consensus, elle n’est plus « dirigeante » mais seulement « dominante », elle ne détient alors que la force coercitive, les grandes masses s’étant détachées des idéologies traditionnelles. La crise consiste dans le fait que « le vieux meurt et le nouveau ne peut pas naître [et]: dans cet interrègne se vérifient les phénomènes morbides les plus variés.»[4] L’autre point regarde le temps des crises qui n’est pas automatiquement prévisible. La durée de la phase de transition n’est pas déterminée en raison de nombreux facteurs qui entrent en jeu et qui déterminent l’évolution de la crise. Une troisième précision concerne le comportement des forces entre elles pendant la longue phase de crise. S’il importe d’observer le comportement des deux classes en lutte entre elles, il importe aussi de regarder celui des groupes marginaux qui peuvent chercher à commander en temps de crise. Gramsci observe le cas de l’Italie, où après la guerre, la crise d’hégémonie des vieilles classes dirigeantes n’a pas vu se succéder à elle un nouveaux sujet antagoniste (la classe ouvrière) avec une capacité hégémonique suffisante pour la remplacer.     

      Gramsci précise finalement qu’une des questions les plus importantes relative au parti politique c’est la capacité du parti à réagir en opposition aux tendances à l’anachronisme. Les partis naissent et se constituent en organisations pour diriger la situation à des moments historiques vitaux pour leur classe. Mais de nouveaux devoirs s’imposent avec le temps et les partis ne savent pas toujours s’adapter et se développer en fonction du développement des rapports de force dans leur pays (position relative de leur classe) ou dans le champ international.  Dans l’analyse des développements des partis il convient de distinguer plusieurs éléments : le groupe social, la masse du parti, la bureaucratie et l’état major du parti. La bureaucratie est identifiée par l’auteur comme étant la « force conservatrice la plus dangereuse » car si elle se détache des masses pour former un corps en soi indépendant, le parti perd de son contenu social en temps de crise et devient anachronique.

Influencé par Lénine et Trotsky, Gramsci se livre à une lecture du contexte politique et historique italien afin d’identifier quelles étaient les principales forces de « défense », de « tranchées », de « forteresses » qui ont permis au bloc capitaliste de disposer dans la société civile d’une résistance si forte aux controverses révolutionnaires.

Dans l’Europe centrale et occidentale le développement du capitalisme a amené à la formation de larges couches prolétaires au même moment qu’il a porté à une aristocratie ouvrière avec ses annexes de bureaucratie syndicale et de groupes socio-démocrates. Là où en Russie la directive a été directe avec des masses lancées dans les rues à l’assaut révolutionnaire, l’Europe centrale et occidentale connaît une détermination ralentie et freinée par toutes ces superstructures politiques, inhérentes au grand développement du capitalisme, qui rendent par conséquent plus prudente l’action des masses. Le parti révolutionnaire se voit dans la nécessité d’élaborer toute une stratégie et une tactique plus compliquée que celle dont ont eu besoin les bolchéviques en 1917.

       À la 27e note, Gramsci évoque la notion de « cesarismo » (césarisme) qu’il définit comme étant l’équilibre qui oppose des forces de telle sorte que la lutte ne peut prendre fin que par une destruction réciproque de celles-ci. Ainsi si une force progressive (A) en affronte une autre régressive (B), soit la première bat la seconde, soit la seconde bat la première, soit ni l’une ni l’autre ne gagne, elles s’évanouissent toutes les deux et une force tierse s’introduit de l’extérieur pour assujettir ce qu’il reste des deux précédentes. Gramsci distingue cependant deux modèles de césarisme : un progressif qui aide la force progressive à triompher et un régressif qui aide au contraire la force régressive. Il importe alors d’observer dans la dialectique Révolution-Restauration quel élément domine même si dans le mouvement historique, on ne retourne jamais en arrière et que la restauration n’est jamais totale. À l’époque moderne, cependant, le césarisme est différent de l’époque de Napoléon où l’emploi des forces militaires (coups d’Etat, actions militaires…) marquait l’avènement du phénomène. En effet, Les forces actuelles sont davantage syndicales et politiques (parlementarisme, régime associatif syndical ou partisan…) Dans le monde moderne, l’équilibre susceptible de dégénérer ne se vérifie pas entre des forces qui pourraient éventuellement s’unifier. Les forces en jeu ont des contradictions irrémédiables historiquement et le contraste entre elles s’approfondit avec l’avènement d’une forme de césarisme.

        La 33e note aborde le concept du parti politique. L’histoire d’un parti ne pourrait se limiter à la simple narration de sa vie interne en tant qu’organisation politique, pas plus qu’au récit de sa naissance, des premiers groupes qui l’ont constitués ou à la conception du monde qui est la sienne. Il s’agirait sinon de groupes d’intellectuels restreints. Il faudra ainsi élargir la lecture à l’histoire d’une masse déterminée qui a ou non suivi ses organisateurs avec confiance et loyauté. Il sera nécessaire de prendre en compte, en plus de la masse des adhérents au parti, le groupe social représenté par le parti, car l’histoire d’un parti est aussi et surtout l’histoire d’un groupe social déterminé. Ce dernier n’étant pas isolé, ce n’est qu’à partir de tout l’ensemble social et étatique que l’on pourra raconter l’histoire d’un parti et évaluer son poids et le sens qu’il a eu en fonction de l’influence de son activité sur la détermination de l’histoire du pays. Cette vision souligne la définition du parti selon Gramsci qui dépasse la simple « catégorie sociologique » pour considérer aussi ses rapports avec les groupes sociaux.   

        À la 36e note, qui sera la dernière étudiée ici, « Sulla burocrazia » (Sur la bureaucratie) deux formules s’opposent : « le centralisme démocratique » et « le centralisme bureaucratique. » 

Le premier caractérise un parti véritablement progressiste apte à remplir sa tâche historique. Il est en mouvement et signifie que le parti s’adapte de manière permanente au mouvement réel. Il y a une insertion continue des éléments qui naissent dans les masses vers l’appareil de direction. Ce dernier doit absolument éviter de tomber mécaniquement dans la bureaucratie et c’est pourquoi l’attention est davantage portée sur la logique de l’action et du mouvement historique pour garder de vue la perspective d’émancipation sociale et politique.

À l’inverse, le centralisme bureaucratique dessine une logique de détachement du parti des masses avec leur base militante. Les classes subalternes pourtant essentielles à la victoire du parti se voient détachées de l’organisation. Alors même que l’objectif ultime du parti révolutionnaire est sa propre disparition, le parti étant prolétaire et le prolétariat ayant pour intérêt historique de dépasser la division en classes de la société, il se voit guidé par des motifs contradictoires puisque la conservation et la puissance du parti remplace l’horizon de l’abolition de l’organisation. Le centralisme bureaucratique est donc à définir comme un élément réactionnaire puisqu’il s’intègre dans l’ordre existant. Pour éviter cette déformation, il importe que le parti soit ouvert à la spontanéité et aux initiatives des masses et de la base du parti. La démocratie n’est donc pas uniquement l’objectif final de la lutte révolutionnaire mais aussi l’un des moyens les plus efficace qu’elle se donne. Il est ici question de la dialectique entre la spontanéité des masses (mouvement de la base vers le haut) et l’objectivité des chefs (du haut vers la base), entre les masses d’un côté et l’organe directionnel de l’autre. La logique étant que les deux sont nécessaires et que les deux s’interpénètrent puisque des mouvements de la base vers le haut se produisent continuellement à travers l’insertion de nouveaux membres militants parmi les chefs. C’est à cette fin que sont identifiés les « intellectuels organiques. » Issus de leur classe, ils doivent en gagner la conscience et contribuer à leur tour à répandre la culture et la solidarité.

 

Conclusion et critique  

Le passage d’une structure socio-économique à une autre dans le développement historique requiert au préalable le développement et la diffusion d’idées nouvelles, à l’exemple des Lumières, qui préparèrent les révolutions bourgeoises partout en Europe en développant et en imposant un modèle d’idées innovantes pour les sociétés. Dans son opposition manifeste au déterminisme historique qui attribue mécaniquement une fin à l’histoire avec des lois historiques immuables, Gramsci place l’initiative subjective de l’Homme au centre du processus révolutionnaire. Ce dernier doit faire naître une nouvelle hégémonie culturelle ; un bloc historique nouveau dans lequel les rapports sociaux sont redéfinis afin de dépasser la division en classes de la société et la prédominance des idéologies bourgeoises et néolibérales. Une volonté collective est à cet effet générée par un « intellectuel collectif », un parti révolutionnaire qui rassemble tous les groupes subordonnés de la société afin de faire converger les intérêts et la conscience de solidarité de ces derniers vers une fin commune qui est la construction d’un ordre consensuel nouveau, démocratique et civilisé. Le parti - qui doit veiller à ne pas devenir bureaucratique - crée ainsi une unité organique avec les classes inférieures et les opprimés dans le but de démystifier l’idéologie dominante, de développer et diffuser une contre-hégémonie et finalement de donner le pouvoir aux masses.[5]  

Antonio Gramsci est inscrit dans l’histoire et son nom résonne encore avec celui de Rosa Luxemburg, de Lénine et de Trotsky qui tous d’une manière ou d’une autre ont transmis leurs idées dans les luttes sociales. En effet, dans Réforme ou Révolution Rosa dénonce l’opportunisme petit-bourgeois des sociaux-démocrates qui ont abandonné la vision révolutionnaire au profit de la logique du réformisme. Les dimensions économique et politique sont ainsi laissées dans un vide idéologique, la lutte étant réduite au syndicalisme et au parlementarisme immédiat, éloignés de la vision englobante du processus historique et de la fin révolutionnaire. Les trois éléments nécessaires à la révolution relèvent pourtant des trois champs politique, économique et idéologique d’après Engels. Rosa parle d’une vision de la totalité du processus historique (analyser les évènements historiques hors de leur contexte est selon elle une approche erronée de l’histoire)[6] et dans le même sens, Gramsci évoque le bloc-historique qui élargit les limites de la lutte également. La nécessité de transformer tout le système :la base matérielle ainsi que les superstructures politiques avec les idéologies et l’hégémonie culturelle dominante - les deux dans leur rapports entre eux - est en effet supposée.

Aujourd’hui la mondialisation économique est responsable d’un déplacement idéologique qui converge vers le néo-conservatisme en politique et vers le néolibéralisme en économie. Il est vrai que depuis les années 1970, un nouveau modèle hégémonique s’impose au monde ; un modèle de développement capitaliste, néolibéral. Dans ce contexte, une reconfiguration structurelle met en avant une ligne politique qui inévitablement nourrit un darwinisme social, qui très vite montre les contradictions du nouveau modèle prôné. Ces dernières se manifestent autant sur le plan social que sur les plans politique, économique et écologique.

On peut alors se demander quel sera le nouveau prince de la justice sociale, celui qui construira un « nous » composé de forces sociales progressistes et démocratiques, capables d’évoluer constamment en fonction de la réalité.[7]

On peut essayer d’analyser la situation politique libanaise au regard des théories gramsciennes pour comprendre le problème que constitue la formation d’un nouveau bloc.   

« La direction bureaucratique et rigide, le manque de confiance envers la spontanéité créatrice de la base ont joué là aussi leur rôle néfaste. Un résultat de ce caractère autoritaire de la stratégie mondiale a été le caractère haché, brisé, de celle-ci, suite de tournants brusques, de volte-face subites, bien faits pour décourager les enthousiasmes et les dévouements. »[8]

C’est ainsi que Maxime Rodinson explique l’échec partiel des partis communistes dans les pays arabes. Ceci rappelle la distinction que fait Gramsci entre centralisme démocratique et centralisme bureaucratique dans les partis politiques. Les partis de gauche au Liban semblent converger vers le second modèle. En effet, que ce soit le PCL ou le PSP ou les formations plus récentes comme Sabaa il semble y avoir un détachement entre le groupe dirigeant du parti et les masses et les groupes militants. Les directives viennent d’en haut, il y a une hiérarchie verticale et l’action spontanée des masses se voit ainsi opposée à un obstacle qui par la même occasion, les empêche de prendre conscience de leurs intérêts car c’est par l’action que la conscientisation se réalise. Beirut Madinati : groupe candidat aux dernières élections municipales, ont tenté d’intégrer les jeunes et les militants dans le processus de diffusion de leurs idées et de leur programme mais les initiatives ne naissaient pas directement chez les jeunes. En France par exemple, La France Insoumise avec Jean Luc Mélenchon à sa tête est un mouvement large qui intègre les jeunes et les militants activistes à l’action de manière décentralisée dans les différentes villes et régions du pays. Ceux ci s’organisent de manière autonome mais la personnalité charismatique du chef est cependant à remettre en question dans ce genre d’organisation dans le sens où elle peut contredire la fin historique d’un parti révolutionnaire. La gauche radicale critique le système capitaliste, la démocratie représentative, l’économie néolibérale, l’hégémonie dominante massivement diffusée etc. mais il faut se préserver des organes bureaucratiques du parti, veiller à ce qu’ils ne cherchent pas à se renforcer dans le système même que le parti cherche à détruire. Sinon quoi, on tombe dans des dérives despotiques, opportunistes, où le centralisme du parti et éventuellement de l’Etat efface la vision et l’objectif premier : transformer l’ordre, la structure établie et créer un nouveau système.

            La question de la lutte sociale se présente aux côtés d’un problème manifeste dans le paysage libanais : la lutte communautaire. Si la guerre civile (1975-1990) est souvent expliquée à travers les divergences confessionnelles des forces qui s’opposent (le front libanais et le mouvement national au début du conflit), il ne faut pas oublier les contradictions sociales et économiques qui se sont accumulées dans le pays dans les années précédant 1975. En effet, inégalités sociales et instabilité économique implosent dans des mouvements de revendication, de protestation parmi les ouvriers et les étudiants. La mobilisation de la jeunesse en solidarité aux paysans du Sud ayant subi une répression sanglante ainsi que la grève des ouvriers de l’usine Ghandour sont des témoignages de la situation générale qui était de vigueur à l’époque au moment même où le mouvement estudiantin amplifiait la politisation des luttes syndicales dans la classe ouvrière. [9]  

Une confusion néfaste se dessine également progressivement dans les consciences et elle aboutit dans l’expression « communauté-classe. »[10] Cette dernière résume la disparition en cours de la conscience de classe qui se voit substituée par une logique de division communautaire. Les chiites sont assimilés aux « déshérités » en excluant les autres groupes subalternes (couches maronites ou sunnites populaires) qui pourtant partagent des intérêts communs. La gauche s’inscrit de la sorte à son tour dans la polarisation. Jusqu’aujourd’hui, les luttes sociales sont réduites au silence dans le débat public. Sous le projecteur vif de la culture fascisante, les problèmes de fond sont effacés des préoccupations. L’identité nationale ou communautaire prend le pied dans les discussions et les idées véhiculées par la classe dirigeante ne veillent absolument pas à changer la situation.

On parle ainsi de la démission du président du Conseil des ministres Saad Hariri au journal de 20h pendant des jours encore après son arrestation et l’enquête semble animer plus de craintes chez les journalistes comme chez les dirigeants que l’état catastrophique dans lequel demeure le pays. Pendant ce temps, le secteur de la santé et de l’éducation publique sont dans un état lamentable et le secteur privé continue à s’élargir et à creuser des inégalités entre les citoyens. Pendant ce temps là aussi, les chiens de gardes du système[11] préservent les valeurs et les intérêts de la classe dirigeante ; mais les choses pourraient difficilement être autre lorsque l’on connaît l’étroite pénétration des hommes politiques dans les médias.

Dans cette perspective, les intellectuels organiques trouvent exactement leur rôle et leur nécessité dans la société. Les corps issus des classes populaires ainsi que ceux qui partagent leur lutte, doivent veiller à la propagation d’idées nouvelles qui développent une conscience politique et non plus primaire (identitaire.) Partager une culture qui permet une remise en question de l’hégémonie de la classe dirigeante semble en effet primordial dans une société victime de polarisation excessive dans laquelle un négligemment délibéré des questions fondamentales (soins médicaux, éducation, logement, travail etc.) renforce le clientélisme, et les inégalités. La bataille s’étend logiquement dans le chant économique et préconise à cet effet l’effacement du musèlement des syndicats que protège le contrôle discrétionnaire de l’Etat. Le chant culturel et éducatif revendique aussi son rôle dans la préparation d’une conscience et d’un système nouveau puisque c’est en prenant conscience de se intérêts que l’on se bat pour et que l’on cherche à les étendre. Le conformisme idéologique qui règne dans les universités et les écoles doit ainsi faire de la place à une culture qui relativise le monopole de l’hégémonie culturelle.

Le système mondial est certes en crise, à la fois dans sa structure et dans ses idées, mais l’histoire n’a pas tiré sa révérence. Fidèle à la théorie de la praxis, l’histoire se définit par son mouvement permanent et sa transformation continue.

Ceci étant : des forces sont manifestement en agonie et d’autres s’approchent du stade d’implosion mais nous semblons encore être dans cet entre-deux, le clair obscur dont Gramsci parle en ces termes « le vieux monde meurt. Le nouveau tarde à paraître. Et dans ce clair obscur, naissent les monstres. »[12]

Si de nouvelles forces se constituent dans le paysage politique libanais, encore faut-il, qu’elles se développent suffisamment et que le vieux monde disparaisse.

 

Bibliographie

Ouvrages

GRAMSCI, Antonio. « Il Moderno Principe ». Donzelli editore, 2012.

KASSIR, Samir. « Histoire de Beyrouth ». Fayard, 2003 

LUXEMBURG, Rosa. « Scritti Politici Vol. 1 ». Editori internazionali riuniti, 2012.

RODINSON, Maxime. « Marxisme et monde musulman ». Editions du seuil, 1972. 

Articles en ligne

DAN, Jakopovich. Ligue gramscienne internationaliste, « La révolution et le parti dans la pensée de Gramsci, une actualisation », 03 août 2008. http://ligue.gramscienne.over-blog.fr

GILL, Stephen. International Gramsci Society, « Gramsci, modernità e globalizzazione », 1997, http://www.internationalgramscisociety.org/resources/online_articles/articles/gill02.shtml

Notes 

[1] «[] continuo esercizio di raccordo tra prospettive « immediatissime » e « lontane », tra interessi particolari e fini generali [] », GRAMSCI, Antonio. « Il Moderno Principe ». Donzelli editore, Roma, 2012. P. 134.

[2] « Questa è la fase più schiettamente politica, che segna il netto passaggio dalla struttura alle sfere delle superstrutture complesse, è la fase in cui le ideologie germinate precedentemente diventano « partito », vengono a confronto ed entrano in lotta fino a che una sola di esse o almeno una sola combinazione di esse, tende a prevalere, a imporsi, a diffondersi su tutta l’arena sociale, determinando oltre che l’unicità dei fini economici e politici, anche l’unità intellettuale e morale […] », GRAMSCI, Antonio. « Il Moderno Principe ». Donzelli editore, Roma, 2012. P. 144.

[3] « è stile du uomo d’azione, di chi vuole spingere all’azione, è stile da « manifesto » di partito », GRAMSCI, Antonio. « Il Moderno Principe ». Donzelli editore, Roma, 2012. P.176.

[4] « il vecchio muore e il nuovo non può nascere : in questo interregno si verificano i fenomeni morbosi più svariati », GRAMSCI, Antonio. « Il Moderno Principe ». Donzelli editore, Roma, 2012. P. 182.

[5] Ligue gramscienne internationaliste, DAN. Jakopovich. « La révolution et le parti dans la pensée de Gramsci, une actualisation », 03 août 2008.

[6] LUXEMBURG, Rosa. « Scritti Politici Vol. 1 ». Editori internazionali riuniti, 2012.

[7] International Gramsci Society, GILL, Stephen, « Gramsci, modernità e globalizzazione », 1997, http://www.internationalgramscisociety.org/resources/online_articles/articles/gill02.shtml

[8] RODINSON, Maxime. « Marxisme et monde musulman », Éditions du seuil, 1972. P.516.

[9] KASSIR, Samir. « Histoire de Beyrouth ». Fayard, 2003. p.600.

[10] Ibid., p. 605.

[11] Serge Halimi, directeur du mensuel Le monde diplomatique, utilise cette expression pour qualifier les médias contemporains dans son ouvrage paru en 1997 « Les nouveaux chiens de garde. »

[12] « Il vecchio mondo sta morendo. Quello nuovo tarda a comparire. E in questo chiraoscuro nascono i mostri ».  

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