Musique, écouteurs ; je marche sur le trottoir qui longe l’hôpital, en direction du squat. Le ciel est gris et il fait frais alors j’essaie de me mettre du soleil dans les oreilles, en poussant le bouchon toujours un peu plus loin.
Je me demande combien de fois avons-nous déjà fait ce trajet depuis à peine deux mois.
Hier soir toi et moi avons à nouveau regardé « Les Tontons Squatteurs », et ça n’a pas beaucoup vieilli. J’ai passé du temps au Droit Au Logement -le DAL- quand je vivais à Rennes, et y faire de bonnes rencontres. Certaines personnes en train de se faire promener par la police dans l’épisode de Strip-Tease, sont toujours partante pour recommencer aujourd'hui.
Alors ici, j’ai pu compter sur leurs conseils, et je les en remercie.
Je me souviens d’une formation à Paris, où nous étions allés, le président du comité de Rennes et moi. À vrai dire, à nous deux nous formions à ce moment-là l’ensemble du mouvement à Rennes. Un vieux briscard sûr de « continuer à les emmerder aussi longtemps qu’il le pourrait », et moi.
Nous étions en train de fumer silencieusement une dernière cigarette sous les réverbères, avant de monter dans l’auberge de jeunesse, quand il m’avait demandé :
-Pourquoi le logement ?
-Comment ça ?
-Pourquoi le logement et pas autre chose ? Des organisations, y en a moins que de problèmes dont y faudrait s’occuper alors…
J’étais content qu’il demande ; c’était l’occasion d’y réfléchir.
-Je crois que c’est assez simple. D’abord, mes grands-parents travaillaient pour l’Armée du Salut. J’ai baigné là-dedans. Et puis quand j’étais gamin, on s’est fait expulser de chez nous avec mon père. Il payait plus ses factures. Le proprio passait souvent et je devais rester dans la chambre de l’appartement pendant qu’il « discutait avec son ami ». On nous avait aussi coupé l’électricité. Je me souviens bien des soirées à la bougie et de la toilette à la casserole et au réchaud. Même si ça, je n’en ai pas un si mauvais souvenir.
Il eut un petit rire en lançant son mégot dans la poubelle à côté.
-Oui, comme tu dis : c’est assez simple.
Et nous étions montés, tandis qu’il soufflait bruyamment d’une vieille, vieille fatigue en grimpant les marches.
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J’accélère un peu le pas.
Mais ça tire aujourd’hui; j'ai le pas lourd.
Nous avons invité tout un tas de journalistes à une conférence de presse, dans la matinée.
Pour continuer à marquer des points de ce côté-ci : nos mots, notre histoire.
« Une expulsion de prévue ? Une date ? Mais pas du tout ! En tout cas pas à notre connaissance. Nous sommes des êtres de dialogue et les propriétaires le savent. Notre porte leur est ouverte ! »
Ce genre de choses.
Certain.es ont passé la nuit à travailler dessus. Mais pas moyen de trouver de quoi imprimer les feuilles, pour celleux qui prennent le relai et s’occupent de la conférence.
Une camarade et moi nous sommes proposé.es.
On récupère une voiture au squat, et nous partons en direction des bureaux d’une organisation qui nous soutient. Personne n’est sur place, mais nous avons les clefs de leur local.
Ça fait beaucoup d’énergie, pour quelques mots à répéter à qui voudra les entendre.
C’est qu’on doit vraiment y croire ; à tout ça.
Par contre, nous avons très peu de temps pour le faire.
Quand on arrive là-bas, on se gare à l’arrache, on trouve la porte et voilà l’imprimante.
Mais nous n’avons pas le bon câble.
Merde. On essaie autre chose, mais rien à faire.
On hésite à laisser tomber.
C’est difficile pour nous : on se dit que ce sont peut-être ces petits renoncements qui finissent par nous mettre la tête sous l’eau. Et en même temps, peut-être qu'on se noie dans l'excès d’investissement.
Mais après tout, on passe un bon moment ensemble, alors on continue.
On reprend la bagnole, on cherche un imprimeur et on se gare encore comme des brêles.
C’est un gros SUV qu’on nous a prêté, on n’a pas l’habitude et ça nous fait bien rire.
Elle rentre faire la queue pendant que j’attends au distributeur, car ils prennent pas la carte.
Un vieux monsieur prend beaucoup de temps à faire son affaire sur l’automate.
Je trépigne un peu derrière lui.
Le bougre a l’air en mauvais état.
Il a presque la même veste en cuir que mon ami du DAL de Rennes.
Je patiente.
Puis au moment où il termine et recule, un pigeon qui doit être bien malade lui lâche un énorme machin sur le dos. Avec la vitesse, ça glisse dans une immense traînée et fait un gros splouch par terre devant mes chaussures.
Une femme qui passait à côté voit toute la scène et pousse un cri très étrange avec des bouts d’étonnement, d’effroi, de rire.
Le premier concerné ne s’en rend même pas compte, et s’en va en claudiquant.
Il faut lui dire quelque chose.
Bien sûr qu’il le faut.
"Monsieur, on vient de vous chier dessus." je me dis qu'il faudrait lui dire ça puisque c'est ça qu'il s'est passé.
Pourtant je n'y arrive pas.
Alors je retire d’abord pour ne pas perdre ma place dans la queue.
Et quand j’ai terminé, il a déjà tourné quelque part dans la ville.
…
On arrive au milieu de la conférence.
Nous passons les feuilles à tout le monde.
Ça leur permet de rebondir et d’approfondir certains points.
Et puis quand ça se termine, chaque journaliste repart avec son exemplaire.
Histoire d’avoir de quoi réviser avant d’écrire l’article.
Avant de partir, iels prennent quelques photos et vidéos du lieu. Quelqu’un demande à entrer dans le bâtiment d’habitation et nous lui disons plusieurs fois que c’est à organiser au préalable avec les habitant.es. Il dit qu’il comprend, et demande à nouveau, en reformulant sa question.
Non.
;
Tout le monde est parti.
Les camarades rentrent se reposer un peu avant de revenir pour une réunion.
Deux responsables de la mairie viennent ici discuter des « possibilités d’avenir pour le lieu ».
Nous sommes conscients qu’iels ont des enjeux vis à vis de leur électorat, à gauche, à l’approche des municipales. Et que laisser des enfants être remis à la rue pourrait leur être fatal. Mais je ne peux pas affirmer qu’iels ne nous aident pas à tenir, depuis l’ouverture.
Je reste traîner dans le jardin, en attendant.
Je ne veux pas faire l’aller-retour ; trop de fatigue.
Alors j’ai une envie écrasante de fumer une cigarette.
La dernière fois que ça m’est arrivé, c’était en intérim ; après cinq semaine à 48h de travail par semaine, aux chantiers.
Daniel passe par là et me dépanne un morceau de blonde qui traînait dans sa poche.
Je retourne chaque coin d’herbe pour trouver une feuille.
Je tombe d’abord un domino en bois qui traînait dans la verdure.
Je le fais tourner entre mes doigts et je souris.
À Rennes, nous avions organisé un Noël pour les enfants des familles que le DAL avait accompagnées depuis des années. En rentrant chez moi ce soir-là, j’avais trouvé par terre une pièce de puzzle près de la porte où nous avions fait notre petite fête.
Elle est toujours quelque part dans mes affaires, au sec dans une petite boîte.
Je finis par trouver une feuille qui n’est pas complètement marron, puis je déchire un bout de carton dans un vieux paquet de biscuit.
Personne n’a de feu, j’utilise la gazinière.
Le temps que je sorte rapidement de la cuisine, mon machin ressemble à une torche pour playmobil pyromane.
Je m’assoie dans un fauteuil sous le barnum, et je repense au monsieur du distributeur.
Je fume le truc et c’est dégueulasse.
À la fin, ça me colle à la bouche ; à la langue.
Puis je m’assoupis, la main serrée sur le petit rectangle creusé de points noirs.
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Le froid me réveille.
Je me lève en gesticulant un peu, pour me réchauffer.
Les autres reviennent. La réunion va commencer.
En petit groupe.
Alors que nous prenons place avec les adjoint.es chargé.es du logement, il sort du bâtiment d’habitation et nous rejoint.
Il est le seul militant n’ayant pas de logement et ayant pris une chambre ici, à l’ouverture.
Nous commençons à échanger, et je contiens une joie immense. On nous parle de deux options : que la mairie rachète le lieu et nous laisse nous en occuper ; ou qu’elle en achète un autre ailleurs, plus abordable, pour nous le confier.
Mais pour ça, iels ont besoin de garanties : combien sommes-nous encore à être actifs et actives tous les jours ? comment vivons-nous notre fatigue ? serions-nous prêt.es à continuer encore longtemps, s’iels s’engageaient plus loin sur ce chemin avec nous ?
Alors il faut les rassurer, et nous y mettons du cœur.
Nous savons qu’en rentrant dans ce processus, nous perdrons certaines prérogatives d’autonomie, mais en garderions d’autres. Et surtout, ce serait une création de logements pour les plus précaires, sécurisée dans le temps.
Enfin, ce qui pourrait nous gêner se négocie.
La mairie peut dormir sur ses deux oreilles, nous savons ce que nous faisons.
Voilà ce qu’il faut dire.
En ajoutant que la fatigue ne serait pas un problème, si la menace d’expulsion n’était plus continuellement en train de nous secouer le corps.
Si on pouvait avoir l’assurance que ça n’arrivera pas avant le procès.
Les adjoint.es nous disent de lever le pied : iels savent que ce n’est pas d’actualité pour le moment.
De l’air vicié s’échappe enfin de nous en un grand souffle et en quantité telle qu’avec la bonne machine nous aurions pu produire l’électricité de la ville jusqu’au nouvel an prochain et le démontage des décorations de Noël et de la grande roue.
Et alors, il s’exclame :
-Vous voyez que vous aviez tord et que j’avais raison ! Vous avez flippé pour rien, comme d’habitude ! Et vous avez mis cette peur dans la tête des habitant.es qui s’en inquiétaient pas du tout !
Et l’air pourri revient aussi vite qu’il est parti, asphyxiant le petit peuple de nos poumons enfin sorti de sa cachette, pensant que la voie était libre.
La respiration se bloque.
Quand je vous parlais des coups qui viennent de l’intérieur, vous prennent par surprise et vous laissent sans voix.
Je me demande s’il a daigné sortir de sa chambre -qu’il est le seul à ne pas partager- pour venir torpiller nos efforts parce qu’il ne veut pas entendre parler des possibles qu’on nous propose, ou s’il commet l’erreur d’afficher des désaccords pendant cette réunion cruciale par maladresse, sans pouvoir retenir une phrase qui le valorise en nous rabaissant ; dans tous les cas, il y a un problème.
Une camarade lui répond.
-D’abord, on ne pouvait pas savoir, c’est facile de le dire maintenant. Il fallait être prêt.es. Ensuite ce n’est pas vrai, évidemment que des habitant.es avaient peur, je pense à celles et ceux qui sont là avec leurs enfants et qui venaient nous en parler tous les jours.
Une autre essaie de ramener la conversation au centre de l’enjeu :
-En tout cas maintenant on peut avancer.
Mais il estime que le dernier mot lui appartient :
-N’importe quoi, je sais mieux que vous s’ils flippaient ou pas, j'habite ici !
Personne ne lui répond pour ne pas que ça recommence.
Je sais qu’il ment, puisqu’il était là et moi aussi à la réunion où nous avons annoncé à tout le monde la possibilité d'une expulsion imminente et les risques qu'iels prenaient à rester ici.
Et qu’après les échanges, il y a eu beaucoup de discussions informelles en sa présence, où la peur était nettement exprimée.
Enfin, au-delà du mensonge, il y a son attitude.
Quelque chose se passe et que je ne comprends pas.
La réunion se poursuit et je crains qu’il n’ait tout gâché.
Ou en tout cas, qu’il ait abîmé quelque chose, dans le dialogue avec nos interlocuteur.ices.
Alors quand tout le monde se disperse et qu’il repart aussitôt dans sa piaule, j’en parle avec celle qui a voulu calmer le jeu.
Elle pousse un soupir et ne souhaite pas s’attarder là-dessus maintenant.
Je vais vers celle qui lui a tenu tête.
Je lui dis que j’ai été choqué par son comportement et voudrais savoir ce qu’elle en pense.
Et alors, elle me raconte.
...
Je ne peux pas me dispenser d’éclaircir ma position, même succinctement, arrivé à ce point du récit.
Je n’ai pas longuement hésité, avant de raconter ce qui suit. Ça me semblait fondamental, par souci d’honnêteté envers les lecteur.ices mais aussi afin de permettre à chacun.e et à chaque collectif qui tomberait sur ces textes, d’avoir des pistes d’action et de réflexion, en cas de problèmes internes similaires à ce que nous avons vécu ici.
Je tiens à affirmer ne pas me lancer dans l’écriture de ces pages avec la volonté de « régler des comptes », ni d’entacher l’existence de qui que ce soit.
Et si ce jour-là, après même pas deux mois d’existence, je découvris que le lieu avait déjà ses fantômes dans le placard, je crois qu’il est salutaire de ne pas les y laisser survivre à l’intérieur de cet ensemble de chapitres, formant mon point de vue de l’histoire que nous avons vécue ensemble.
Cette histoire qu’il serait dangereux d’idéaliser.
…
Toujours est-il que ces « petites entorses », « légers dysfonctionnements », et autres « bricoles », des militant.es en avaient connaissance et décidèrent de garder ça pour elleux, certain.es dans un élan « d’on-verra-ça-plus-tard » généré par la fatigue, quand l’emprise, la peur ou l’amitié faisaient se taire les autres.
Voilà ce que j’appris lors de notre conversation, puis au cours d’autres échanges après que nous nous soyons réuni.es à quelque un.es le soir-même autour du brasero allumé dans la nuit.
Que ce soit des actes ou des paroles: il avait fait comprendre à une militante que sa présence n’était collectivement plus souhaitée ici, en s’appuyant sur sa situation de handicap à elle, alors que ce n’était que son désir à lui.
À une autre, il envoyait des messages insistant pour passer par dessus les processus de décisions collectives sur certains sujets, en allant dans le sens de sa volonté à lui ; et plus elle lui opposait de résistance, plus il devenait agressif verbalement avec elle.
Plus généralement, il répandait de fausses informations dans le but de renforcer sa position, et semait le doute sur d’autres dans le même objectif.
Enfin, il s’était auto-proclamé chef de la sécurité après s’être attribué cette chambre, qu’il est une fois de plus le seul à ne pas partager, et qui lui donne une assise certaine sur le lieu, rendant bien plus compliquée la remise en cause de sa présence militante, ici.
La collectivisation de ces informations autour du feu permit également d’ouvrir d’autres portes : de nombreuses personnes s’exprimèrent ouvertement, disant qu’avant même de savoir tout ça, elles ne se sentaient ni à l’aise, ni en sécurité en sa présence ; la plupart étant des femmes.
Nous nous sommes aussi rendu compte que si certaines personnes étaient soulagées de pouvoir partager à ce sujet, d’autres étaient gênées que ce sujet en devienne un.
Ce soir-là, nous sommes rentré.es chez nous convaincu.es que le problème étant maintenant sur la table, les suites à donner se feraient dans la clarté, et rapidement.
Ce n’est pas ce qui s’est passé.
...
La tension est montée très vite.
Le lendemain, lors d’une assemblée générale des habitant.es, il cria sur la militante à qui il avait fait comprendre qu’« on » ne voulait plus la voir ici, alors qu’elle prenait la parole sans avoir vu que quelqu’un derrière elle voulait parler. Il cria donc et l’accusa de « mépris de classe », entre autres choses à laquelle il essayait de se raccrocher pour justifier sa violence, cette fois-ci publique. Une médiation fut proposée, à laquelle j’assistais, impuissant devant quelqu’un déclarant en préambule « emmerder la communication non-violente » avant d’affirmer qu’il « continuerait d’infantiliser » la militante « tant qu’elle se comporterait comme une enfant ».
Exposé, son comportement ne cessa d’empirer.
Lorsqu’il appris qu’un habitant en situation de handicap urinait dans la douche plutôt que d’aller jusqu’aux toilettes sèches -ce qui pouvait faire déborder les canalisations hors d’usage-, et que la deuxième militante avec qui il était agressif ne voulu pas lui donner son nom -pour le protéger de ses débordements de violence- en ajoutant que le problème avait de toute façon été réglé, il lui hurla dessus et parti en trombe tambouriner à toutes les portes en criant qu’il « finirait bien par le trouver », effrayant un enfant au passage.
Puis au cours de ce qui était au départ une tentative de communication entre lui et la première, il lui cracha aux pieds en la gratifiant d’un « sale pute » et en précisant qu’il lui aurait cassé la gueule si elle n’était « pas une femme ».
Deux camps se sont alors dressés l’un contre l’autre, avec une capacité de dialogue de plus en plus compromise.
Jusqu’à la saturation de tous nos espaces de discussions virtuelles.
Affects paralysants, incapacité à nommer les choses, minimisation des comportements problématiques ont été le quotidien du lieu les temps qui ont suivi, entre une large majorité demandant à ce que le problème soit traité pour ce qu’il était, en connaissance du retard pris dessus, et quelques personnes tentant de requalifier ces quelques agressions récentes et les problèmes antérieurs en « conflit politique ».
L’absence de charte pour le lieu -hormis des déclarations de principes généraux- ainsi qu’un manque de clarté quant à la lisibilité des espaces décisionnaires rendaient cette requalification approximativement défendable -ce que je ne crois pas.
Il est vrai que ces trois militant.es n’étaient pas ici avec le même bagage politique, le même parcours, les mêmes idées en tête, ce qui ne manquait pas de se manifester à diverses occasions.
Mais un conflit politique peut contenir des phénomènes d’agressions pures et simples, intolérables dans un espace qui se prétend incarner autre chose à l’intérieur d’un monde saturé par cette violence.
Et je crois que si « conflit politique » il y avait, nous aurions tous dû être en « conflit politique » avec lui, à partir du moment où nous avions déjà la preuve écrite qu’il considérait que l’autogestion n’avait rien à voir avec le respect des décisions prises collectivement, mais consistait au contraire à avancer plus vite que les autres dans une direction qu’il était seul à choisir. Un comble donc, enrobé parfois dans de grandes déclarations insurrectionnelles quasi christiques destinées à impressionner en donnant un petit avant goût de brûlé.
Le caractère misogyne des agressions était lui aussi sans cesse relativisé.
À tel point qu’un groupe appelé « gestion de conflit » se monta, comprenant assez rapidement les personnes le protégeant de fait, quoique s’en défendant -minorer le problème, c'est déjà protéger-, et supplanta, voir torpilla à l’avance les avancées d’une autre commission chargée des violences sexistes et sexuelles.
Et à partir de là, la chute a été rapide.
...
Le bruit s’est répandu en ville, et nous avons perdu l’appui de nombreuses associations et organisations nous ayant soutenu.es jusque-là.
À cause, non pas des actes posant problème, mais de la manière dont la situation était gérée.
Ensuite, sa présence constante sur les lieux et l’ambiance qui s’est mise à régner réduisit considérablement le passage qu’il pouvait y avoir.
Enfin, les militant.es réclamant que des mesures soient prises et voyant que tout était fait pour que rien ne se passe, sont parti.es les un.es après les autres.
;
Nous sommes quelques un.es à ne pas complètement désespérer et à rester pour lutter contre ce qui se passe ici, pour ne pas lui laisser la voie libre.
Et puis ma situation est particulière : je dois bientôt reprendre l’intérim et repartir en déplacement, alors je me dis que je peux bien tenir encore un peu.
Arrive alors ce que je sais être ma dernière journée ici.
Je discute un petit peu avec chaque personne que je croise.
J’essaie de ne pas perdre de vue qu’au-delà du reste, le cœur du lieu reste que toutes ces personnes qui étaient à la rue, n’y sont plus. Et ne doivent pas y retourner.
En continuant de vivre chaque jour un peu mieux que le précédent.
Une nouvelle habitante est arrivée il y a peu.
Habituée des foyers collectifs, elle s’est proposée pour régler quelque chose qui nous était difficile jusqu’ici : s’assurer que toute personne en capacité de le faire participe à l’entretien du bâtiment d’habitation.
Elle va afficher le panneau des tâches à l’entrée, prévenir tout le monde que s’y inscrire n’est plus une option, et que les personnes ne le faisant pas verront leurs noms notés dans les cases restées vides. Elle avait été largement applaudie ; avant de préciser que ça ne voulait pas dire que ça marcherait. Et qu’il y avait de grandes chances que ce soient surtout les femmes qui s’activent volontairement.
Sa détermination m’avait fait du bien, avant que je ne m’en aille.
La vie continuerait.
;
Une camarade me dit qu’il y a eu un problème cette nuit.
Baba avait décidé de rester dormir dans son fauteuil, installé dans la salle de bal.
Une personne assurant le tour de garde l’avait entendue respirer bizarrement par la fenêtre avant de passer la voir.
Elle était en insuffisance respiratoire.
Les pompiers sont venus la chercher.
Elle devait normalement dormir avec un respirateur.
Ce n’est pas possible ici ; alors elle ne peut pas revenir : s’il lui arrivait quelque chose, ce serait l’expulsion immédiate.
Sauf qu’elle est déjà-là.
Elle est partie de l’hôpital au réveil et la voilà de retour dans son fauteuil, à faire la sieste en chantonnant avec Daniel entre deux sommes.
Les pompiers ont prévenu : ils ne reviendront pas pour elle, ils n’ont « pas que ça à faire ».
Nous sommes coincé.es.
Et avant tout, elle aussi.
On ne peut pas l’envoyer dormir dehors.
Elle ne peut pas rester ici la nuit.
On appelle le 115 : pas de place.
On appelle le CCAS : rien à faire.
C’est exactement pour ça qu’on est là.
Un camarade appelle l’adjointe à la mairie qui dirigeait notre dernière réunion.
Elle va nous recontacter.
Enfin, elle a trouvé quelque chose, à partir de demain.
Et ce soir, elle ira à l’hôtel.
Je lui dis « au revoir », et quelqu’un l’amène là-bas en voiture.
;
Un dernier repas.
Ce soir, tout le monde a apporté quelque chose à partager.
Du fromage, du pain et d’autres choses à tartiner sur des petites galettes de blé.
Le dîner est à l’image de la situation : chacun.e vient se servir, puis repart vers son groupe, à sa table.
Je discute avec une camarade qui a l’air épuisée.
Elle fait partie des gens qui relativisent la crise que nous traversons.
Tout en recueillant des témoignages écrits pour avoir une base de travail en vu de décider de ce qu’il faudra faire à propos de lui.
Je lui ai envoyé le mien.
Je lui rappelle que je m’en vais.
Et lui dit que tout ce que je peux faire maintenant, c’est faire confiance au collectif.
;
Un dernier tour avec la caméra.
À mon retour, je ne sais pas s’il y aura encore quelque chose à filmer.
Ni le désir de le faire.
Dans la pièce où j’écris, j’ai accroché le dessin d’Assil au mur.
Celui avec la petite fille qui pleure, son ours en peluche souriant à côté d’elle, ses valises aux pieds.
Pour me rappeler que ce petit film, je le leur dois.
;
Un dernier concert.
Il n’y a pas foule.
Nous sommes quelques un.es assis.es par terre, au milieu des enfants jouant sur le damier qui brille, là où le soleil couchant passe à travers les fenêtres et la porte entrouverte.
Du jazz, presque free parfois ; juste une clarinette.
Les cris des petit.es sont quasiment dans les mêmes tonalités.
Iels ramassent tous les confettis qui traînent au sol et se les lancent ; la lumière offre des contours nets et étendus aux couleurs et aux formes dans l’atmosphère, jusqu’aux reflets dans leurs grand yeux.
Discrètement, j’en ramasse petit à petit une bonne poignée et glisse sur le sol jusqu’à Mikheil qui ne me voit pas arriver. Je mets les mains au dessus de sa tête et je les ouvre.
Il se retourne la bouche grande ouverte, les yeux comme des billes de feu, des petits bouts de papier pleins ses cheveux dorés.
Les autres enfants le regardent et s’en amusent en même temps qu’iels signent une alliance sans même avoir besoin de se le dire.
Puis iels foncent vers moi en ramassant tout sur leur passage et je me renverse par terre tandis qu’iels me rhabillent pour le voyage.
Et alors j'y pense.
…
« Enfants perdu.es ».
C’est ce qu’il a dit récemment, lors d’une réunion où je ne comprenais même pas qu’il ait encore le droit d’intervenir.
En disant ça, il affirmait que de toute façon, certain.es d’entre elleux étaient « déjà foutu.es ».
Mais dans toute cette histoire, qui sont vraiment les enfants perdu.es ?
Je ne me secoue pas de tous ces confettis ; je voudrais rentrer chez nous comme ça, en faisant ce trajet à travers la ville une dernière fois.
Tu rentres dans la pièce avec un paquet de bonbons et tu le secoues, profitant d’un léger trou de musique creusé à la pelle de plage.
Iels m’oublient et accourent en sautillant devant toi.
Je glisse à nouveau jusqu’à eux : moi aussi, je veux un bonbon !
Iels me disent « Mais t’es pas un enfant toi ! ».
Bien sûr que si : ça ne se voit pas ?
Mikeil penche un peu la tête en fronçant les sourcils, la moue suspicieuse.
Puis pioche au hasard dans le paquet, et pose un petit trésor dans ma main.
Je le remercie et retourne un peu plus loin écouter la musique, en mâchant lentement quelque chose de doux, et légèrement acide.
Tours, Maison Internationale Populaire
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Agrandissement : Illustration 1
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(Ce texte n'engage que son auteur et n'est pas publié au nom de l'ensemble du collectif formé par celleux qui vivent dans le lieu et/ou le font vivre.)
[Actuellement menacée d'expulsion, la MIP a besoin de soutien populaire.
Plus d'informations sur : Maison Internationale Populaire Tours ]