On ne peut plus attendre.
Que le vent apporte d’autres papiers par la main des huissiers, feuilles mortes avalées par le sol, impuissant à recracher l’encre corrosive qui se ferait un festin des racines de nos solidarités.
Et que ce matin arrive où la police viendra, sans croissant ni café chaud, et sans nous demander si la vie ici tient le coup, mais pour mettre tout le monde dehors.
Certain.es d’entre nous rentreraient alors chez elleux, hébété.es, tandis que les autres n'auraient nulle part où aller.
On ne peut plus attendre.
Non, vraiment, on ne peut plus.
Il faut se défendre.
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Qui ?
Comment ?
Quels risques, pour qui ?
Qui le sait vraiment ?
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De réunions en réunions.
Dehors, dedans, en bas, à l’étage, sous le barnum, au fond du jardin.
On s’accroche à l’espace pour mieux en éprouver les rebords, les contours.
On se promène avec les chaises qu’on ramasse à droite à gauche.
Et puis sortir des toilettes sèches et passer les doigts le long du mur qui nous sépare de la rue.
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Maintenant, nos pieds sont enfoncés dans la moquette du rez-de-chaussée.
C’est le moment où les enjeux sont annoncés aux habitant.es.
L’imprécision n’est pas permise.
Je scrute chacun de nos mots et ils me semblent tous taper à côté.
Les risques encourus par chacun.e, en fonction de sa situation ici sont évoqués.
Aucune caresse ne vient se glisser entre les lettre « O/Q/T/F ».
Pourtant on essaie de les espacer, on force, on pousse pour laisser passer un « ça va aller. ».
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Interruption.
On vient nous dire qu’il y a un problème.
Les bidons d’eau potable et ceux qui vous filent la chiasse dans le meilleur des cas ont été mélangés. Avec le temps, les inscriptions au marqueur se sont effacées. Et nous n’avons pas bien transmis les consignes d’organisation à celleux qui viennent d’arriver pour filer un coup de main.
L’affichage n’est pas encore capable de pointer un doigt vers lui-même en s’expliquant, avec le sourire.
Certain.es participant.es présent.es à la réunion montent le ton.
Iels disent qu’on a plus urgent à gérer ici.
Leurs visages se tordent et s’écornent comme la tapisserie des murs de la pièce.
Les autres manquent de s’emporter aussi et trépignent en inventant des positions nouvelles avec leurs doigts où toute leur énergie créatrice vient se réfugier, tandis qu’iels rappellent qu’on fait difficilement plus important que l’eau : on boit et on cuisine avec.
Sans parler de l’hygiène.
D'ailleurs, la veille, nous discutions de notre volonté d’éviter le schéma « Certain.es pensent et d’autres font », alors que le soir-même, un ami emporté par sa discussion faisait de grands gestes avec son torchon à vaisselle toujours sec au milieu des bulles de savon.
Nous sommes deux à nous lever pour aller les aider.
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Il faut tout vider dans les bacs de récupération d’eau de pluie avant de consigner les jerrycans vides et impropres.
Puis taper dans la caisse à sous pour aller acheter des gros bidons d’eau.
Quelqu’un a une voiture, alors on roule jusqu’au supermarché.
On y remplit trois caddys.
À la caisse, l’un d’entre nous leur explique où est-ce qu’on va avec tout ça.
Le caissier trouve ça super.
En regardant le ticket dans la voiture, on réalisera qu’il ne nous en a pas compté quelques-uns.
-Et plus tard, le magasin acceptera qu’on fasse une collecte à ses portes.-
Son oubli volontaire fait partie des gestes qui me font toujours me dire que, si la situation politique et matérielle devait continuer à s’aggraver, au-delà de nos fictions sans-visages, il y a le réel, et tous ces gens qui y déposeront des petits riens discrets à recevoir comme des « Je suis là, avec toi. »
C’est aussi ce que les humains font.
Même si c’est parfois pratique pour s’autoriser ensuite à fermer les yeux sur le reste.
À s’en laver les mains.
C’est la même logique que pour celui qui pissera sous la douche, en se sentant héroïque le temps que ça lui coule contre les pieds.
Mais pour tout ça, il faut encore de l’eau.
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Je rattrape la réunion comme je peux.
Iels en sont à la question posée aux habitant.es :
« Comment le sentez-vous ? Comment vous sentez-vous ? »
Un grand tour de salle.
Certain.es ont besoin de temps avant de pouvoir répondre.
Est-ce que nos traductions étaient seulement bonnes ?
Les autres sont unanimes : « On n’a pas peur. »
Pourquoi ?
« Parce qu’on a confiance en vous. »
Je m’accroche d’une main dans le dos à l’encadrement de la porte et en détache un morceau de peinture craquelé, qui s’effrite lentement avant de tomber au sol.
Je sors sur le perron, les jambes tremblantes et l’envie de pleurer.
Quelqu’un d’autre me suit de près.
On ne se dit rien ; on cherche à ne pas perdre équilibre sous le poids de la responsabilité.
La trouille se fait béton autour de la langue et il sèche vite, les dents bougent sous la pression et se déchaussent l’espace de cet instant-année.
À quel point sait-on seulement ce qu’on est en train de faire ?
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Je respire un grand coup en voyant les enfants passer en rollers.
Notre réunion se fait dans leur salle de jeux.
J’y lance un regard à travers les portes ouvertes et le fixe sur les yeux du tigre en peluche qui domine la pièce du haut de leur bibliothèque.
Les enfants repassent.
Celui avec qui nous avions eu une discussion à propos des chats qu’il faut laisser vivre en paix, passe près de moi et me demande de lui resserrer la paire qu’il a aux pieds.
Il s’appelle Mikheil, et il a les problèmes qu’un enfant avec son vécu peut avoir.
Et pas de centaines d’euros à mettre dans un examen neuropsychologique, de parents formés aux « nouvelles méthodes », de rendez-vous hebdomadaires avec ergothérapeute, orthophoniste et compagnie.
Mais il a aussi des rollers verts qui sont à tout le monde.
Je me penche et saisis les languettes en bloquant bien sa cheville.
Je le sens me scruter.
« Monsieur, pourquoi t’as plus de cheveux sur la tête ? »
Parce que je vieillis.
« Pourtant tu as une tête d’enfant ! »
Je clenche la dernière attache, relève mon visage, souris et le soulève pour le reposer hors des pavés instables sous les roues.
Grâce à lui, je sais que malgré tout ce que me dit mon entourage pour me rassurer, je vais bientôt acheter une tondeuse.
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Je rentre à nouveau, aussi discrètement que possible.
Le tour de parole est dans les mains d’un père de famille.
Celui qui m’avait dit que mon prénom était un beau prénom, courant en Afrique.
Son visage est resserré sur ce qui lui vient aux lèvres et si je me rappelle bien son rire, la tension lui aiguise maintenant les angles sous la peau.
Il pose ses mains sur la table où était déplié un plan des bâtiments et prend son souffle, soulevant chacun des membres de son corps d’une étendue qui le place au centre de la pièce, assurant un écho clair à sa voix :
« Je n’ai pas peur. Parce que, avec le temps, nous avons l’habitude. Faire les sacs, défaire les sacs. Appeler, pour une chambre d’hôtel. Partir tôt le matin. Attendre le soir. Rappeler. Recommencer. Mais je n’ai pas peur. Par contre, je suis fatigué. Encore partir ? Mais pour aller où, cette fois encore ? On est bien ici. Et puis, ça dure. On se projette. Et ça, ce n’est pas facile, ailleurs. Je pense à toutes les petites filles. À tous les petits garçons. Qui sont ici. Ici, tout le monde peut faire ses devoirs. Être tranquille dans sa chambre, le soir. Être accompagné à l’école le matin. Avec des vêtements chauds. Et le ventre plein. »
Il marque une pause, en ramenant une main à sa bouche, comme pour se donner le temps de mâcher la suite une dernière fois.
Les habitant.es ne disent rien mais nous sentons qu’il parle à leur cœur ; qu’iels se comprennent. Mon estomac se noue de nouveau et d’autres ont le visage blême.
Il reprend.
« Je vous le dis : quand on passe la nuit dehors, dans le froid, et qu’on va ensuite à l’école le ventre vide, on ne peut devenir qu’une seule chose dans la vie, plus tard, en grandissant… »
Il se tourne, regarde chacun.e d’entre nous, nous emporte, lève l’autre main, un doigt, et s’écrit :
« UNE BOURRIQUE ! »
Tout le monde hoche gravement la tête, parfois en riant légèrement, tandis que son corps retombe, une des mains cherchant appui sur l’angle de la table.
Il avait dit ce qu’il avait à dire.
Et nous avions entendu.
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La réunion se termine et je vais le remercier pour sa prise de parole.
Il me dit que des choses à dire, il en a autant qu’on veut et peut-être plus encore.
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Faire autre chose, rien que quelques minutes.
Sortir la caméra, filmer des mains qui s’affairent à arracher des mauvaises herbes et d’autres qui cherchent encore leurs mots, filmer les pieds des enfants qui pédalent sans jamais se lasser et filmer la principale porte d’entrée, ouverte.
Sans visages à l’image, inventer d’autres humanités : demander aux enfants de dessiner des figures, des lèvres, des regards, à placer sous l’œil qui veut retenir.
Ces mêmes enfants qui essaient tous les jours de braver la consigne en faisant les pitres dès que je sors l'objectif et en le regardant droit dans les yeux .
Pas de limites, leur donner des crayons de toutes les nuances possibles.
Pendant qu’iels s’y adonnent en réclamant toujours plus de feuilles et des couleurs qui n’existent pas encore, je vois quelqu’un s’approcher du groupe, les mains serrées derrière le dos.
Elle s’appelle Assil et je crois savoir qu’elle a 12 ou 13 ans, en tout cas plus que toustes celleux qui se partagent le pot de feutres.
Elle demande si elle aussi peut faire « un dessin pour le film ».
Je lui dis « Bien sûr ! », lui donne une feuille et la voilà qui part avec comme si elle se retenait de courir mais pas tout à fait non plus.
Les enfants continuent jusqu’à ce qu’iels en aient marre et ça me fournit un bel arbre de visages bien touffu ; aux feuilles des milles saisons.
Mikheil, après avoir tenté de saboter les dessins de ses voisin.es, sera l’auteur de la moitié de la matière à lui tout seul.
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Une autre réunion.
Cette fois ouverte à toustes, avec des représentant.es des organisations qui nous soutiennent, et n’importe qui d’autre.
On fait encore le point.
On propose d’organiser une manifestation d’ici quelques jours.
Retourner se faire entendre en ville ; rencontrer des gens.
On nous dit que ça fait court comme délai, pour que les organisations amies mobilisent leurs soutiens. On le sait, mais tout est toujours trop court par ici.
Ça va trop vite.
Je ne sais pas pourquoi, mais je me sens mal. Encore.
Dès que je prends la parole, je me contredis d’une phrase à l’autre et je balbutie.
Je suis aussi confus que la situation telle qu’elle m’apparaît.
Je n’ose plus parler.
J’assiste aux débats les pieds grippés aux barreaux de ma chaise.
Je rouille.
Puis, assis près de la porte, je l’entends s’ouvrir derrière moi.
Un doigt tapote mon épaule.
Je me tourne et voit Assil qui me tend son dessin.
« Je vous cherchais Monsieur ! »
Elle sourit de toutes ses dents dont la journée n’est pas venue à bout et je découvre son œuvre.
Sur la feuille blanche, une petite fille assise par terre pleure à côté de sa valise.
Le béton me coule de la bouche jusque dans la poitrine et se love entre mes côtes alors qu’elle me regarde toujours avec cette joie qui lui appartient et qu’elle veut pourtant partager.
« Merci Aya, merci beaucoup, c’est très beau, ce sera super pour le film. »
Ses pommettes continuent leur travail de petit bonheur ; puis elle s’en va, referme la porte, tandis que je peux l’entendre repartir en sautillant.
Mes mains tremblent sur le dessin qu’il ne faut pas abîmer.
Je ne suis plus là.
Pourtant j’entends un camarade parler.
Des conditions de vie dans le gymnase prêté auparavant par la mairie à une des organisations, pour l’hiver, et d’où viennent nombre de personnes vivant désormais ici.
« Il faut bien rappeler les conditions indignes dans lesquels l’hiver s’est passé. »
Bien sûr que c’est affreux !
Mieux que la rue mais affreux quand même !
Merde au nivellement par le bas !
Je suis saisis et me raccroche au wagon de l’indignité, je saute dessus maladroitement et tant pis si je passe sous les rails !
Alors quelqu’un d’autre prend la parole, l’air fermé et agacé, comme si sa barbe s’était mise à lui remonter dans le nez sans prévenir pour la troisième fois depuis le déjeuner.
« J’accorde beaucoup d’importance au sens des mots, et je crois que le mot « indigne » n’est pas approprié ici. On parle d’un gymnase où il y avait un toit, de l’eau, de l’électricité, de quoi dormir. Non, vraiment, indigne, c’est trop. »
Dit-il en pliant et dépliant le coude, soulevant son léger foulard dans le scintillement de sa veste de costard en velours.
Je range soigneusement le dessin dans mon sac avant que mes mains moites de colère ne viennent faire baver les couleurs.
Alors Monsieur aime les mots donc et vraiment, mais alors vraiment, « Indigne » non, surtout pas, ça lui donne un sale goût dans la bouche qui a tout de suite averti son ciboulot « Oh oh, on a un problème, non non pas d’accord » oui, ça sonne pas rond, on n’en ferait pas une bonne chanson ?
Être entassé.es dans un bâtiment public pensé pour le sport, devoir en partir tous les matins à l’aube en ayant le droit d’y revenir à la nuit tombée, sans intimité aucune, et juste le temps que l’hiver passe, ce n’est pas assez indigne pour qu’on puisse parler d’indignité ?
Dans un des pays les plus riches du monde ?
Avec tous ces logements vides tellement y en a qu’on pas le temps d’être dans tous leurs chez eux à la fois ?
Alors qu’il y a un truc qui s’appelle la loi de Réquisition ?
Mais il te faut quoi toi en fait ?
Tu veux essayer le gymnase l’hiver prochain peut-être ?
Ou bien peut-être qu’en fait ce serait indigne pour toi mais pas pour elleux ?
Allez quoi, après tout, iels ont l’habitude !
…
Je ne dis rien.
J’ai trop peur de parler dans la colère et d’inonder la pièce de ce béton qui commence à me sortir par tous les pores.
Ces types me mettent tout le temps hors de moi.
Parfois plus que ceux qui nous veulent franchement du mal.
Sans doute car naïvement, on ne se prépare jamais assez aux coups qu’on reçoit là où on s’en croyait à l’abri.
Et là, ce n’était « que » pour un mot.
Enfin ; ce n’est pas la première fois.
Oh non.
Et pas la dernière.
Oh non !
Je sors.
Aujourd’hui, je ne peux plus.
Je rentre chez moi.
En espérant que demain, je pourrai.
;
Regarder les dessins un par un.
Et toutes ces traces de petits doigts passés dans la matière colorée.
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Réveil.
Un café.
Je sens qu’il faut lever le pied.
Je sais qu’il y a tant à faire.
J’y retourne.
;
Une camarade vient me voir quand je passe la porte.
« Tu as vu les photos sur les réseaux ? »
Non.
Elle me les montre.
Des banderoles ont été accrochées sur tout un tas de bâtiments appartement au même propriétaire.
On peut y lire : « Bientôt, ici : « Maison Internationale Populaire n°2 »
J’oublie tout de la colère de la veille, je jubile et mes pieds se mettent à danser tout seul.
Enfin, d’un grand coup sec ma langue brise le bitume sur lequel l’amertume attendait pour me rejoindre, de l’autre côté du passage piéton de cette rue accidentée.
On l’avait pourtant dit, qu’on n’attendrait pas.
Tours, Maison Internationale Populaire
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Agrandissement : Illustration 1
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(Ce texte n'engage que son auteur et n'est pas publié au nom de l'ensemble du collectif formé par celleux qui vivent dans le lieu et/ou le font vivre.)
[Actuellement menacée d'expulsion, la MIP a besoin de soutien populaire.
Plus d'informations sur : Maison Internationale Populaire Tours ]