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Billet de blog 30 janvier 2026

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En Squat 12# : Les ailes de l'oiseau en papier

Dans ma valise, il y a...

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Quelques exemplaires de mon premier livre.

Mes équipements de protection pour les chantiers.

Ce qu’il me reste de tracts du squat.

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Dans ma voiture il y a…

Ma valise.

Et la peur immense de ne pas réussir à « vivre à nouveau comme avant ».

Comme à chaque fois que l’on sort de force d’un rêve de liberté.

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Sur la route, je fais parfois des pauses.

Alors, je lis tout ce qui se passe là-bas, à travers les groupes de discussion en ligne.

Plus je m’éloigne, plus je m’accroche.

Pourtant, je ne peux rien faire.

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J’ai de la chance : il n’y a pas de réseau là où je m’arrête quelques jours pour commencer.

Je suis bien forcé de décrocher.

On m’héberge quelque part au milieu des arbres ; je suis dans la région pour animer mon premier atelier d’écriture, dans un lycée professionnel.

À celleux qui m’ont ouvert leur porte et m’offrent leur accueil, je parle du squat et ça nous rassemble ; nous cherchons ensemble à ne pas laisser s’envoler cette petite plume qui volette à la croisée de nos regards amoureux de l’instant, s’écoulant entre nous et ce qui est resté derrière ; et qui se raconte.

Dans cette maison nous parlons un autre rythme encore et ça adoucit la violence du départ.

On me raconte des histoires aussi, et je me souviens avoir été triste, à propos de ce dessin d’enfant retrouvé dans un carton abandonné dans la cave d’une maison vouée à la ruine, sur le chantier de l’A69.

Ce dessin, qu’il avait ensuite pris le temps d’encadrer et d’accrocher sur place dans ce qui avait du être un salon ; pour le recueillement des gens de passages sur ce lieu de lutte.

Je me souviens de la colère, quand il m’expliqua qu’étant revenu le lendemain, il découvrit que quelqu’un avait bombé un A noir sur la petite vitre qui protégeait les couleurs du dessin de l’enfant.

Alors il avait ramené le dessin chez elleux.

Et aujourd’hui nous le regardons ensemble.

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Les élèves ont parcouru mon livre sur l’intérim.

Chacun.e a déjà son expérience de l’immonde du travail.

Ce sera le thème de l’atelier.

Aucune consigne/contrainte de forme : simplement continuer -ou reprendre- librement la phrase : « Pour moi, le travail, c’est quand je... ».

Alors toustes -sauf un- racontent le salariat.

Et ça n’a pas l’air de brancher grand monde.

Deuxième exercice : même consigne, mais en excluant l’emploi.

Je vois tout le monde se creuser les méninges un bon moment avant de commencer à écrire.

Puis ça démarre et quand on met tout en commun, rien n’a été oublié : travail sur soi, travail domestique, soin à l’entourage proche, aide au voisin qui s’est cassé la jambe, pratique artistique…

Enfin, rien n’a été oublié, ou presque : nous n’avons pas pensé au travail, pendant un accouchement.

Mais quand même, quelqu’un affirma carrément que le temps consacré à essayer de changer le monde, en manifestant par exemple, c’était du temps de travail, et d’un sacré travail…

Et qu’après tout, ça méritait bien un salaire.

En tout cas, à la fin de ce temps de débat, il y avait de la révolution dans l’air.

Mais j’ai gardé les tracts dans mon sac.

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Il faut reprendre la route.

Merci pour votre accueil les ami.es.

Ce domino en bois que j’avais encore dans la poche est pour vous.

Un petit morceau de notre histoire.

Et je repars avec une coupe d’un arbre auquel vous teniez, mais dont l’heure était venue de tomber.

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Et alors, les chantiers.

Le bruit des meuleuses et l’odeur des fumées de soudure.

Les tonnes d’aciers que l’on déplace sur ces hectares bétonnés où chaque mauvaise herbe qui pousse entre deux poubelles est un petit miracle.

Le chat errant que l’on nourrit derrière notre container.

Les eaux du port ; baignade interdite.

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J’ai la chance d’être mit en binôme avec un collègue sensible à ce que nous avons vécu.

Et le soir quand ça nous arrive de sortir sur la digue avec les autres, j’essaie de sentir à qui je peux distribuer quelques tracts sans que ça ne remonte aux oreilles du patron.

Ces bouts de papier veulent encore dire : « C’est possible et ça existe ! ».

Même si je parle aussi de nos problèmes récents.

Certain.es en disent -et ce sont souvent celleux qui ont une expérience des squats- que « des comme lui, y en a un à chaque fois ».

D’autres croient que tant que le toit ne tombe sur aucune tête et que la rue est tenue à distance pour les habitant.es, l’essentiel est sauf.

Et lorsqu’un matin je me réveille dans un camion que l’on m’a prêté pour la nuit, garé près des chantiers au bord de l’estuaire, je remonte le fleuve en pensée jusqu’à vous qui luttez entre-vous quelque part en amont de ce même courant.

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Les jours passent.

J’essaie de sortir des groupes de discussion où je crois ne plus avoir ma place.

Je suis ici à boulonner des gaines de ventilation ; je ne suis pas là-bas.

Je les quitte un par un et à chaque fois ça me tourne dans le ventre.

Je grappille pourtant encore quelques informations en passant des coups de téléphone.

Un camarade a essayé de raccorder le squat à l’eau ; il a été violenté par la police.

La canicule approche.

Mikheil aime toujours les ballons de baudruche : on peut jouer avec, et finir par les éclater dans le cadre du jeu.

Tous les enfants continuent de faire du vélo au soleil, de la peinture plein les mains.

Et oublient parfois leurs cartables avant d’aller à l’école.

Les dernières personnes souhaitant et cherchant le départ de celui qui sabote nos efforts, ont fini par partir. Lui n’envisage pas de le faire de lui-même.

Daniel a voulu allumer un feu sous le barnum alors qu’il pleuvait, risquant d’enflammer la toile.

Alors quand Daniel ne voulait rien entendre, l’autre est sorti de sa chambre avec une masse, s’en est approché, a levé l’outil haut vers le ciel, si lourd, et l’a abattu sur le brasero.

Brisé.

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Le temps sur les chantiers se tasse sur lui-même.

J’en compte chaque jour les plis qui ne cessent d’augmenter en nombre et en profondeur.

Et puis, une fin de journée où je n’en pouvais plus, les ressorts comprimés sautent et je reconnais le cri de l’accordéon désaccordé : le chant de la quille.

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Ce serait le moment de revenir au squat.

Pourtant, je sais que je n’y retournerai pas.

Si je remonte le fleuve, ce sera depuis l’autre rive.

Je m’en sens incapable : j’ai la trouille et la foi s’en est allée.

C’est fini.

C’est cassé.

Pas comme un jouet dont l’enfant gâté se serait lassé.

Mais comme les ailes d’un oiseau en papier.

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Dans ma voiture j’ai…

Ma valise.

Et beaucoup de choses à essayer de comprendre.

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Une dernière halte.

Pour mon anniversaire.

Je ne le fête jamais, mais je vais avoir 30 ans.

Ma mère a insisté ; un petit comité.

Elle veut qu’il y ait des ballons à gonfler ensemble.

Elle me demande : « quelle couleur ? ».

Pour rire, je dis « rouge et noir ».

Et voilà, elle le fait, et le jour même tout le monde me demande depuis quand je suis fan du Stade Rennais.

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À table, je suis nerveux.

Ça ne me lâche pas.

Je me demande pourquoi je suis ici.

Et peut-être pourquoi je ne suis pas là-bas.

Je m’éclipse régulièrement pour regarder les messages, sur le seul groupe que je n’ai pas encore quitté.

C’est aussi aujourd’hui que le tribunal rend son verdict.

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Je suis aux toilettes, quand la décision tombe.

Je la lis plusieurs fois.

Puis je retourne auprès des autres, je leur dis « C’est bon ! » iels me demandent « Alors ? » et voilà ce qu’il y a à dire :

« Le tribunal ordonne l’expulsion pour ne pas vider le droit de propriété de sa substance. Mais reconnaît dans le même temps l’intérêt supérieur de l’enfant. Il accorde un délai de quatre mois, ce qui fait tomber la date en pleine trêve hivernale : le lieu est protégé jusqu’à avril prochain et l’aménagement du nouveau bâtiment que la mairie nous proposait d’habiter. »

Je vois les visages s’adoucir autour de moi.

Il y a quelque chose qui se passe, entre nous et à cette table.

Oui ; je crois bien que nous avons gagné.

Quelque part; ailleurs

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Illustration 1
sans titre

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(Ce texte n'engage que son auteur et n'est pas publié au nom de l'ensemble du collectif formé par celleux qui vivent dans le lieu et/ou le font vivre.)

[Actuellement menacée d'expulsion, la MIP a besoin de soutien populaire.

Plus d'informations sur : Maison Internationale Populaire Tours ]

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