Pauvres citoyens riches !

          Certains candidats à la magistrature suprême aiment faire référence à la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme mais seulement et uniquement quand cela ne dessert pas leurs desseins.

          La polémique sur le taux d’imposition de 75% pour les revenus annuels supérieurs à 1 000 000€ en a été la parfaite illustration.

          D’abord, la présentation fut très maladroite : on ne taxe pas les riches parce qu’ils sont riches.

          Ensuite, les éléments de langage utilisés par les contradicteurs ne furent pas plus pertinents : un riche ne s’appauvrit pas plus qu’un ouvrier quand il paie ses impôts. Il participe à l'enrichissement de la collectivité dont il est un élément.

          On n’entendit point de référence à la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen qui sert pourtant de socle à notre République.

 

Or que dit-elle ?

Article XIII[

Pour l’entretien de la force publique, et pour les dépenses d’administration, une contribution commune est indispensable. Elle doit être également répartie entre tous les citoyens, en raison de leurs facultés.

 Article VI

La Loi est l’expression de la volonté générale. Tous les Citoyens ont droit de concourir personnellement, ou par leurs Représentants, à sa formation. Elle doit être la même pour tous, soit qu’elle protège, soit qu’elle punisse. Tous les Citoyens étant égaux à ses yeux, sont également admissibles à toutes dignités, places et emplois publics, selon leur capacité, et sans autre distinction que celle de leurs vertus et de leurs talents.

 

Article XIV

Tous les Citoyens ont le droit de constater, par eux-mêmes ou par leurs Représentants, la nécessité de la contribution publique, de la consentir librement, d’en suivre l’emploi et d’en déterminer la quotité, l’assiette, le recouvrement et la durée.

 

En résumé : Tous les citoyens sont égaux devant la Loi à la formation de laquelle ils peuvent tous concourir. La contribution indispensable pour les dépenses d’administration doit être également répartie entre tous les citoyens en raison de leurs revenus. Les citoyens peuvent déterminer la quotité, l’assiette, le recouvrement et la durée de cette contribution.

Là, se mêlent les concepts d’égalité, d’équité, de responsabilités, de citoyenneté, de Droits mais aussi implicitement de Devoirs … pour tous de participer à la bonne gestion de la cité, au bien-être de tous les citoyens.

          Remémorons-nous que pour justifier la mise en place du bouclier fiscal, on prit, il y a peu, l’exemple du pauvre paysan de l’Ile de Ré qui fut présenté comme payant plus d’impôts (tous confondus) que ses revenus lui permettaient. Cette année, les professionnels de la démagogie n’hésitent pas de recourir fallacieusement à la question simpliste : « Honnêtement, qui accepterait d’être imposé à 75% ? »

          Dans les chaumières, avec son modeste salaire comme référence, chacun se livre au calcul de ce qu’il paierait. « 75% d’impôts ? ». Le Smicard n’envisagerait pas du tout redonner 900€ par mois en impôts sur le revenu et le cadre ne comprendrait pas voir ses revenus mensuels amputés de 3000€.

          Et d’un avis général, parce qu’on a sagement su faire appel à son honnêteté patente, la masse populaire convient loyalement et rapidement par sondage : « Non, elle n’accepterait pas d’être imposée à 75% !».

Elle avait déjà oublié qu’il y a 5 ans, les mêmes voix doucereuses lui avaient vendu le même miel fielleux ( à moins que ce ne fut un fiel mielleux) autant frelaté qu’analgésique : « Plus il y aura de riches, moins il y aura de pauvres » … « Travailler plus pour gagner plus » …

          Cette année, on argumente en la persuadant qu’un taux d’imposition de 75% appliqué aux revenus imposables supérieurs à 1 000 000€ serait une entrave fatale pour les jeunes qui voudraient créer leur entreprise. On colporte cette contre-vérité alors que l’on sait la quasi impossibilité qu’un « jeune (et beaucoup d’anciens) entrepreneur » puisse se dégager une rémunération nette annuelle supérieur à 1 000 000€ prise sur son chiffre d’affaires.

          Les défricheurs du libéralisme peuvent encore se réjouir. A l’orée de ce printemps « présidentiel », leurs graines de mensonges insidieusement semées avaient germé et donnaient naissance à d’épineuses plantes de confusion aux fleurs sessiles d’incohérence.           Aujourd’hui, pour mieux victimiser les privilégiés prospères, il suffit de mettre l’accent sur ce qu’ils versent en impôts pour adroitement masquer ce qu’il leur reste après impôts. Et de se développer ce formidable (au sens étymologique) paradoxe : par une sorte de syndrome de Stockholm, la classe majoritaire des exploités et des pressurés, ces serfs du libéralisme qui ne peuvent concevoir que certains devraient payer en impôt mensuel l’équivalent de leur salaire annuel d’ouvrier, vole au secours de la caste des nantis qui la possède. Et pourtant ! En réunissant les propositions du Parti Socialiste (taxer à 75% les revenus annuels supérieurs à 1 000 000€) à celles du Front de Gauche (créer 14 tranches d’impôts), on pourrait facilement montrercalculer le montant des impôts versés en fonction des revenus annuels imposables par personne et surtout ce qui reste après paiement de ces impôts.         (Je n'ai pas malheureusement réussi à inclure ce tableau dans cet article)    

 Bien entendu, pour éviter qu’ils soient considérés comme confiscatoires, les taux d’imposition s’entendent « toutes taxes comprises ».

 On peut être rassuré : Le citoyen déclarant 1 500 000€ paierait 883 960€ d’impôts soit 58,93% et non 75% comme on voudrait nous le faire accroire.

Il lui resterait 616 040€ annuel soit 51 330€ mensuel soit 1710€ par jour. Mais peut-on vivre dignement en gagnant journellement un Smic mensuel ?

 

Le citoyen déclarant 10 000 000€ paierait 7 258 960€ d’impôts soit 72,59% donc proche de 75%.

Il lui resterait près de 2 750 000€ annuel soit 228 420€ mensuel soit 7 600€ par jour (6 Smic mensuels quotidiens !)

 

Les revenus imposables sont déclarés après, bien entendu, déduction de toutes les « opportunités fiscales» offertes à de tels fortunés.

 

« Enorme ! Inconcevable ! Immoral !... » bêlent ces panurgiens qui répètent à l’envi les sempiternelles incantations soufflées par ceux qui ourdissent dans l’ombre du nouveau petit père du peuple.

 

 « Enorme ? » Oui, c’est l’équivalent de près de 5000 Smic mensuels soit le salaire annuel d’environ 400 employés.

 

« Inconcevable ? » Oui, sans aucun doute, car gagner de telles sommes ne peut être imaginable par un citoyen « lambda ».

 

« Immoral ? »

S’il y a « immoralité », où réside-t-elle ?

          Dans le fait de gagner de telles autant ou dans celui de verser, un impôt équitable, lequel qui laisse quand même un revenu net annuel de 2 741 045 soit 228 420 mensuel soit 7 614 par jour ?

          Mais une République serait-elle morale en obligeant un de ces citoyens à vivre le plus dignement possible avec l’équivalent de 6 Smic par jour ?

Il n’est pas « immoral » de gagner honnêtement des fortunes.

Mais n’est-il pas plus « immoral » de ne pas vouloir participer à l’effort collectif ?

 

          On en revient aux concepts indissociables de Droits et Devoirs consubstantiels de la valeur républicaine de Citoyenneté.*

 

          Notre République se composerait donc de citoyens pauvres mais riches de leurs responsabilités à l’égard de la Collectivité et de citoyens riches mais pauvres en valeurs morales.

 

* : Dans un reportage télévisé, un « exilé fiscal » justifiait à peu près ainsi son choix : « Je me suis installé en Suisse parce que j’en avais marre de me faire plumer en France ! »

Ne seraient-ce pas les mêmes qui contestent le droit à la retraite à 60 ans ? Les 35 heures ?

Ne seraient-ce pas les mêmes qui jugent trop onéreux nos systèmes de santé, d’éducation et autres services publics ?

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