Lutter pour le singulier et l'universel

Mardi soir, la manifestation à la mémoire d'Adama Traoré portait des revendications liées à des violences spécifiques subies par les communautés racisées sans pour autant renier l'importance de l'universalisme. L'imaginaire de nos luttes a besoin de cette dualité pour contribuer à l'avènement d'une société apaisée.

        Un bruit sourd, longtemps inaudible, se fait peu à peu assourdissant. Une clameur, profonde, solitaire, insoluble mais ouverte au monde. Insoluble parce qu’elle raconte une violence spécifique, subie par une communauté.  Ouverte, parce que lutter contre une oppression, c’est aussi lutter contre le principe d’oppression, et appeler à l’universalité intrinsèque à ce combat. Ouverte parce qu’une lutte est toujours juxtaposée à d’autres. Nous sommes racisés, femmes, homosexuels, transgenres, pauvres, et cætera.  

Mardi soir, nous faisions face au Tribunal de Paris, le poing levé, contre l’impunité d’une institution structurellement raciste. RÉVOLTE. Contre le chagrin, l’injustice des morts et des violences dont ne voit pas le bout. Le point levé donc, contre ces fléaux mais aussi pour tou.te.s celles et ceux qui en sont mort.e.s : Adama, Zyed, Bouna,  Mohamed, Cédric, Steve et bien d’autres encore.

J’ai cité uniquement les noms des morts sur le territoire français. Pourtant, le tressaillement qui nous traverse transcende le territoire. De l’autre côté de l’Atlantique, le drapeau brûle. Il faut dire que de l’autre côté de l’Atlantique, le drapeau ne brûle pas souvent. Mais le douloureux râle de G. Floyd, d’une seule phrase, a ébranlé les cœurs sans la moindre considération pour nos frontières, mentales ou physiques : « I can’t breath ». Une réalité morbide. Mais aussi un symbole. Au-delà des morts, nous étouffons. Les contrôles au faciès, les discriminations à l’embauche, la fétichisation, jusqu’à la petite remarque déplacée et aux inégalités sociales qui les accompagnent : nous sommes entravés.  Ici aussi, en France. Et en tant que français.e.s, c’est d’abord ici que nous nous devons de lutter.

Un épisode datant de mon expérience de responsable scout me revient en tête. Pendant une randonnée, une voiture de police dépassa le groupe d'enfants. La plupart d'entre-eux n'y firent pas plus attention que ça. Une seule, l’une des plus jeunes (8 ans peut-être), la seule à pouvoir être racisée, s’exclama : « ya la police », avec humour, certes, mais aussi une certaine urgence. Comme si on ne savait jamais vraiment, quelque chose pouvait toujours mal tourner. Avec mon collègue, lui aussi racisé et issu d’un milieu populaire, nous en rîmes en se disant « on voit d’où elle vient », « elle connaît ! ».  Aujourd’hui, ça me glace le sang.

L’enfance. C’est là que commence « l’éternité de leurs boulevards sans fin à flics »[1]. Un exil sans fin, allant parfois jusqu’à nous déporter de nous-mêmes, tant il nous est difficile d’affirmer notre identité quand le monde nous résume à notre taux de mélanine et la frisure de nos cheveux. Un exil sur le chemin duquel l’État et sa police sont toujours prêts à nous faire douter de notre détermination. 

Longtemps, les colonies furent le lieu de prédilection de cette domination. Puis ce fut au tour des banlieues. Aujourd’hui personne n’est épargné, les gilets jaunes ayant rejoint le camp des « misérables » avec éclat. L’État, incapable de penser une société de la bienveillance et de la confiance, se réduit à utiliser la violence pour nous faire avaler une domination dont le capitalisme est de plus en plus dépendant. La masse médiatique, prête à instrumentaliser les débordements et autres écueils du désespoir doit être rappelée à l’ordre. Avant l'idée d'une « vengeance par tous les moyens nécessaires » (Sacrifice de Poulet, Minister Amer), il y a l’arbitraire, la stigmatisation et l'injustice. 

Enfin, insistons sur l’importance d’un idéal universaliste qui accueille les singularités. Dans les classifications « scientifiques » racialistes du XIXème siècle (qui continuèrent à influencer les sciences dures jusque dans les années 60), c’est le noir, et personne d'autre, qui occupe la dernière place dans la hiérarchie, juste avant le singe. Cette croyance continue aujourd’hui d’infuser l’imaginaire du « sauvage ». Nous devons avoir conscience de ces spécificités, sans quoi notre lutte sera vaine. La politique du chiffre pratiquée dans la police ne vise pas spécifiquement les personnes racisées. Mais la réalité socio-économique est telle, qu’un flic a plus de chance d’atteindre les objectifs chiffrés en contrôlant une personne racisée en banlieue. Automatiquement, le racisme institutionnel s'entretient. Il est impératif que nous cessions de nous voiler la face si nous voulons cibler ces mécanismes pervers !

Notre idéal démocratique est toujours gangréné par un universalisme qui invisibilise plus qu’il ne libère. Il fallait voir les plateaux télés ces derniers jours : des prises de parole pleines de bonne volonté mais peu d’espace de parole pour les racisé.e.s. Certains nous accusent de communautarisme, l'opposant avec démagogie à leur universalisme. Il nous faut les affronter avec force ! Comme disait Césaire, « plus on est nègre plus on est universel »[2]. C’est au contraire la négation de la singularité qui enferme dans une discrimination, stimulant ainsi la tentation du repli identitaire. Le jour du « grand cri nègre » ébranlant les assises du monde peut donner vie à d’autres clameurs[3]. Mettre le genou au sol, pour nous-mêmes, pour nos causes et pour l’humanité : tel est notre horizon. Hier, aujourd’hui, demain : racisés, femmes, homosexuels, transgenres, pauvres, et cætera.  

       Nous ne sommes pas des victimes. Nous sommes des combattantes et des combattants. Notre lutte prend racine dans nos douleurs, celles qui nous appartiennent, qui commencent dans le cœur de notre chaire. Et en même temps, nous partageons toutes et tous le fait de souffrir. Pas de la même manière, certes, mais nous souffrons. C’est là que débute notre empathie. C'est pour cela que nous pouvons souffrir de l’injustice que l’on ne subit pas. Au fond de nombreux d'entre-nous réside l’aspiration à faire communauté, et chaque atteinte à un groupe d’individus en son sein est un tort fait à cette aspiration. C’est sur cette dernière que nous pourrons, que nous devons, construire un monde à même de faire cohabiter le singulier et l'universel. On me qualifiera peut-être d'utopiste, mais comme dit Youssoupha, « Je ne sais pas si l’espoir fait vivre, mais moi, il m’empêche de mourir ».

 

[1] J’ai trouvé la citation dans Orphée Noire de Sartre, préface de l’Anthologie de la poésie nègre et malgache (Senghor), mais il me semble que le philosophe l’emprunte à Senghor. A vérifier…

[2] A. Césaire, un sample de cette citation apparaît à la fin du morceau « Négritude » de Youssoupha.

[3] Césaire, les armes miraculeuses, p150.

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