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Billet de blog 8 janv. 2021

"J'annule", une enseignante publie une "lettre ouverte" à la Sorbonne.

L'université de la Sorbonne a décidé de maintenir des examens en présentiel, ce que beaucoup d'étudiants refusent au vu de la situation sanitaire et ils alertent sur une précarité sans précédent. Rachele Borghi, est maître de conférence en Géographie et Aménagement à la Sorbonne Université. Elle publie ci-dessous "une lettre ouverte" à la Sorbonne, intitulée "J'annule".

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“J’annule” Lettre ouverte à la Sorbonne.

La presse et les réseaux sociaux nous disent que depuis quelque jours des étudiant.e.s de la Sorbonne manifestent leur désaccord pour la tenue en présentiel des partiels, les examens en contrôle terminal des matières du premier semestre. Je tiens à témoigner que cela n’est pas vrai. Il n’est pas vrai de tout que depuis lundi ils et elles s’opposent à la décision de faire dérouler de façon ‘normale’ les examens quand la situation n’est pas de tout ‘normale’, qui considèrent incohérent l’obligation au présentiel quand le premier semestre c’est terminé en distanciel et que on leur a déjà annoncé que le deuxième s’ouvrira aussi en distanciel. Ce n’est pas vrai non plus que depuis lundi il nous disent qu’il n’est pas possible de garder en distanciel les mêmes modalités valides pour l’apprentissage en présentiel et que on aurait dû avoir le courage de réviser et changer nos méthodes classiques. Et ce n'est pas vrai non plus que depuis lundi iels nous disent qu'iels vivent une situation de grande détresse, que beaucoup d’entre elleux ont décroché, même celleux qui ont toujours eu un parcours scolaire impeccable. Il n’est pas vrai non plus que depuis lundi iels nous disent que iels ont perdu goût à l'étude, au savoir, à l’apprentissage et aussi, beaucoup d’entre elleux, à la vie, et que parmi elleux, certains ont pensé au suicide. Il n’est pas vrai non plus que depuis lundi iels nous disent que la situation a augmenté de façon exponentielle les inégalités socio-économique et que ces qui galèrent dans la vie avant le Covid, depuis n’arrivent plus à s’en sortir, et s’iels s’en sors c’est avec énormément de fatigue et d'épuisement. Ce n’est pas vrai non plus que depuis lundi iels nous disent que les mesures mis en place par la Sorbonne pour pallier les situations de pauvreté et de détresse psychologique ne sont pas suffisantes. Il n’est pas vrai non plus que depuis lundi iels nous disent que leur frustration est alimentée par le sentiment de n'être pas écoutée.

Je tiens donc à confirmer qu’il n’est pas vrai du tout qu’iels nous disent tout cela depuis lundi : iels nous le disent, nous l’écrivent, nous le crient depuis au moins deux mois. Et alors, ce qui est vrai, en revanche, c’est que depuis lundi les étudiant.e.s ont été malmené.e.s par la police malgré iels étaient pacifique, que un.e étudiante a été giflé.e par un administrateur de Clignancourt, qu’un.e étudiant.e a le pouce de la main tordu par un policier, que plusieurs étudiant.e.s ont été fiché par la police sans raison, que des profs filment le visage des étudiant.e.s en les menaçant de répercussions, que les étudiant.e.s ont été enfermé.e.s dans les amphi pour composer, qu’il y a toujours, dans toutes les salles, dans tous les partiels un nombre qui ne rejoindra jamais la moitié des personnes inscrites, que les étudiant.e.s se sentent méprisé et intimidé plus par l'administration que par la police, que les policiers ont sorti leur taser, que les étudiant.e.s sont déchiré.es entre l’envie de faire ce qu’iels considèrent juste et la peur d'avoir zéro, qu’iels n'arrivent pas à comprendre comment on leur peut faire ça et que considèrent que on les a trahi.

Ce qui est vrai c’est que mercredi un.e étudiant.e m’a dit « ils ne peuvent plus nous intimider car on est déjà brisé », qu’aujourd’hui beaucoup m’ont dit « Je compte m’en aller, changer d’université ou arrêter mes études ». Mais surtout ce qui est vrai c’est que leur rage a augmenté, que celleux qui rentraient dans les salles composer au début de la semaine restent aujourd’hui dehors devant la porte de la Sorbonne centrale ou celle du campus de Clignancourt ou encore de Malesherbes pour réclamer justice pour tou.tes les étudiant.es, et que certaines de celleux qui rentrent, rendent leur copie blanche ou avec la seule phrase « étudiant.e en grève ».

Leur rage augmente de jour en jour car iels ont compris que votre obstination a plus à voir avec l’exercice du pouvoir, et l'exhibition de l’autorité qu’avec l'évaluation et la note, que votre discours sur la valeur du diplôme concerne plus le maintien de vos privilèges et la solidarité de classe que votre souci pour leur avenir. Ce que vous êtes en train de faire est une démonstration de force, une réaction exemplaire à leur revendication, pour faire en sorte que cela n’arrive plus, que des étudiant.e.s n’osent plus dire avec autant de force et de détermination on est pas d’accord, on ne lâche pas, on n’a pas confiance en vous. Mais il y a quelque chose de bien dans ce qui arrive : enfin, vous avez rendu manifeste que le savoir est politique, que l’université est politique. Elle est un lieu d’exercice du pouvoir et vous avez fait tomber à l’eau tous vos discours sur l’objectivité de la notation et du savoir scientifique. Je me réjouis car après cette semaine aucun.e étudiant.e pourra plus vous croire, penser que votre savoir dominant est le savoir. Et iels ont éprouvé dans leur chair qu’un corps institutionnel et enseignant majoritairement blanc et de classe aisée ne pourra jamais comprendre la situation que vivent beaucoup d’entre elleux. Car devant la Sorbonne, derrière les barricades, il y a cette fois aussi beaucoup d’étudiant.e.s racisé.es, des femmes, des neuro-atypiques, des personnes précaires. S'il y a une chose qu’iels ont bien comprise c’est que vous ne pouvez pas comprendre.

Je vous remercie beaucoup, car aucun.e des étudiant.es qui ont vécu ça pourra au deuxième semestre me reprocher que l’intersectionnalité est un seulement un concept abstrait, que la colonialité du savoir et du pouvoir est une idéologie, que la violence institutionnelle n’existe pas. Merci, car vous avez facilité la réception des épistémologies minoritaires, critiques, féministes, guérillères. Tous les savoir méprisés à l'intérieur de la Sorbonne auront enfin une place privilégiée dans les amphithéâtres, une place que vous leur avez construite, merci. Car si l’espace de la prise de parole n’est pas prévu dans la planimétrie des universités, cette semaine les étudiant.es l’ont construit elleux-même, sans plus vous attendre. Car une autre chose qui est bien vraie c’est que depuis lundi, à coup de gifle, de menace de gaz, de mise au sol par la police, de fichage, de vidéo réalisée par les enseignant.e.s pour bien laisser la trace des ‘perturbateur.rices’, les étudiant.es se sont soudé.es, ont pratiqué la solidarité, développé l’esprit de groupe et l’intelligence collective. Ce que j’ai vu depuis lundi à coté de votre violence, de votre silence, de votre mépris c’est la tendresse radicale de l'intérêt individuel qui laisse sa place au bien collectif, la détermination de celleux qui croient qu'un monde meilleur est possible, le charme de qui ne se demande pas ce qu'iel a à perdre mais c’est quoi la chose juste à faire. Ce que j’ai vu et ce dont je me suis nourrie depuis lundi, c'est la douceur de la rage. Dommage pour vous que vous ne puissiez jamais jouir d’autant de beauté.

Vous dites que nous enseignant.e.s n'avons pas le droit de changer les modalités de nos partiels car nous ne pouvons pas aller contre la décision de l’administration, du décanat, de la faculté, de l’UFR. Vous me dites que je ne peux rien faire en tant qu’enseignant.e, que je dois à mon échelle obéir aux directives qui viennent d’en haut. Moi je vous dis que je vais désobéir. Des théoricien.nes comme Paulo Freire m’ont dit que cela s'appelle la
désobéissance éthique, la désobéissance de qui choisit son camp, celui des opprimé.es.
Est-ce que, je vous demande, il possible de choisir un autre camp quand ce qu'on vise c’est la justice sociale ? L’université ne devrait-elle pas rechercher la justice sociale, donner des outils à nos étudiant.es pour l’atteindre ?

Je vais désobéir et bien sûr j’ai peur. Audre Lorde dit « Et bien sûr, j’ai peur, car transformer le silence en paroles et en actions est un acte de révélation de soi, et cet acte semble toujours plein de dangers ». J’ai peur mais je partage cette peur avec les étudiant.e.s et à la place de laisser la peur nous bloquer on la mobilise pour agir et créer, chacun.e avec notre position, rôle et privilège. Et alors, quand on a pris conscience collectivement de ça, on a plus peur car "Vous ne devez jamais avoir peur de ce que vous faites quand vous faites ce
qui est juste" Rosa Parks.

Vous avez cherché à me convaincre que l’institution est une entité abstraite. Mais ce n'est pas la peine de vous fatiguer, je suis consciente que derrière une entité il y a des corps, des personnes, qui peuvent prendre des décisions différentes, se positionner et choisir. Et prendre, de conséquence, ses responsabilités.

Pour cette raison, j'annule mon partiel en présentiel du 7 janvier 2021.

Rachele Borghi
Maître de conférence en Géographie et Aménagement
Sorbonne Université

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