Nouvelles de la station d’essai

Pour la deuxième fois, l’Autriche se dote d’un gouvernement de coalition entre la droite et l’extrême droite. Réduire cet évènement à un nième exemple de la montée des « populismes » de droite en Europe serait méconnaitre ce qui constitue à la fois la singularité du FPÖ et son rôle pionnier dans l’avancée du néofascisme européen : sa continuité solide et ininterrompue avec le national-socialisme.

Pour la deuxième fois, l’Autriche se dote d’un gouvernement de coalition entre la droite et l’extrême droite. Ce qui était en 2000 vécu comme un scandale insupportable, déclenchant des manifestations de masse en Autriche et des sanctions de l’UE contre le « gouvernement de honte », apparait 18 ans plus tard presque comme une banalité dans un environnement fortement marqué par la montée de ce qu’on appelle les « populismes » de droite. Cette caractérisation méconnait toutefois ce qui fonde à la fois la singularité du FPÖ et son rôle pionnier dans l’avancée du néofascisme européen : à savoir sa continuité solide et ininterrompue avec le national-socialisme.

Fondé en 1949 sous le nom du « Verband der Unabhängigen » (VdU, « Association des Indépendants »), qui devait se transformer en 1955 en « Freiheitliche Partei Österreichs » (FPÖ, « Parti de la Liberté »), le FPÖ constituait à ses débuts un rassemblement d’anciens membres du NSdAP. Ses deux premiers présidents, Anton Reinthaller (1956-1958) et Friedrich Peter (1958-1978), étaient des officiers de la SS. Contrairement à des partis ouvertement néonazis comme le NDP de Norbert Burger (qui fit scission avec le FPÖ en 1967 et fut interdit en 1988), le FPÖ était non seulement accepté dans le paysage politique d’après-guerre, mais courtisé par les grands partis (SPÖ social-démocrate et ÖVP conservateur) à des fins tactiques. En 1970, le premier chancelier social-démocrate Bruno Kreisky s’appuya sur le FPÖ pour former un gouvernement minoritaire (dans lequel on comptait quatre anciens membres du NSdAP). Treize ans plus tard, Kreisky se servit à nouveau du FPÖ (dirigé depuis 1980 par Norbert Steger qui tentait de l’orienter sur le modèle du FDP allemand) pour mettre en place un gouvernement de coalition – dont un ministre de la défense qui, en 1985, serra la main du criminel de guerre et officier SS Walter Reder. Construite sur un semblant de conversion libérale du FPÖ, cette coalition prit bruyamment fin en 1986 lorsque Steger fut renversé au congrès d’Innsbruck par le jeune Jörg Haider, avec lequel le courant de la droite extrême fit son retour triomphal, déclenchant en même temps une ascension presque irrésistible, de l’élection de Haider comme président du Land Carinthie en 1989 jusqu'aux 27% des suffrages aux élections législatives de 1999 et l’entrée suivante du FPÖ dans la coalition avec la droite conservatrice de Wolfgang Schüssel début 2000.

Enfant de nationaux-socialistes de la première heure et membre de la corporation estudiantine « Silvania », Haider était non seulement pleinement intégré dans la tradition national-socialiste mais y faisait systématiquement référence et utilisait le flirt avec des sujets nazi comme moyen de provocation politique privilégié. Ainsi, ses louanges des vétérans de la SS comme « gens décents » (1995) ou son éloge de la « politique d’emploi correcte » du Troisième Reich (1991). Ce dernier outrage lui coûta temporairement l’office du président du Land (qu’il reconquit en 1999) et conduisit les deux grands partis SPÖ et ÖVP à une politique de cordon sanitaire (« Ausgrenzung »). Jamais parfaitement cohérent, ce front républicain vola en éclats en 2000 lorsque Wolfgang Schüssel fit entrer le parti de Haider au gouvernement, malgré la protestation des autres pays de l’UE, pariant (à juste titre) que l’UE n’oserait pas maintenir ses sanctions à l’approche des élections italiennes de 2001. Le calcul de Schüssel fut doublement efficace, dans la mesure où l’entrée au gouvernement mit à mal la rhétorique « anti-système » de Haider, aboutissant à des divisions internes du FPÖ, un résultat catastrophique aux élections anticipées de 2002  (10%), et une fission formelle en 2005 en un nouveau parti éphémère fondé par Haider (l’Alliance pour l’avenir de l’Autriche, BZÖ) et le FPÖ qui fut repris par son ancien protégé Heinz-Christian Strache.

De vingt ans le cadet de Haider, Strache avait passé sa jeunesse dans des milieux néo-nazis (dans l’entourage de Burger), avec lesquels il participa dans les années 1980 à des exercices paramilitaires. Sous sa direction, le FPÖ se redressa en misant sur une stratégie islamophobe (là où Haider avait privilégié l’antisémitisme et le racisme anti-noir), recommençant ainsi son ascension jusqu'à atteindre 26% aux élections de 2017 et une nouvelle entrée au gouvernement du chancelier Sebastian Kurz, un protégé de Schüssel. Entre-temps, la normalisation de l’extrême droite en Autriche avait avancé au point que le FPÖ, sans avoir à renier ses racines, participa à plusieurs gouvernements de Länder en dehors de la Carinthie, aussi bien avec le ÖVP (en Haute Autriche depuis 2015, au Vorarlberg de 1999 à 2004) qu’avec le SPÖ (dans le Burgenland depuis 2015), et réussit même en 2016 à réunir presque 50% des votes derrière son candidat à la présidence de la République, Norbert Hofer, battu avec justesse par le vert Alexander van der Bellen. Ce dernier, élu avec la promesse de faire barrage à l’extrême droite, renouait toutefois avec le manque de courage de son prédécesseur Thomas Klestil qui, affichant un semblant de résistance morale, avait fini par faire prêter serment aux ministres du FPÖ en 2000. Les ministres du FPÖ de 2017 donneraient pourtant bien plus de raisons de s’inquiéter qu’antan, dans la mesure où ils détiennent, avec les ministères de l’intérieur, de l’extérieur et de la défense, le contrôle sur l’ensemble des appareils de sécurité et de surveillance (son partenaire senior ÖVP se réserve, quant à lui, les ressorts de la finance et de l’économie afin de mettre à l’œuvre une purge néolibérale radicale du système social autrichien).

Cet accès aux clés du pouvoir apparait d’autant plus préoccupant que la continuité du FPÖ avec le national-socialisme est non seulement idéologique mais aussi sociologique. Depuis ses débuts, le FPÖ a recruté ses dirigeants dans les corporations estudiantines (« Burschenschaften ») germano-nationalistes, qui avaient déjà constitué le vivier des élites du NSdAP et servent jusqu'aujourd'hui comme charnière entre la droite nationaliste et le militantisme (néo)nazi[1]. Après avoir été transitoirement distanciées vers la fin de l’ère Haider en faveur d’un populisme aux relents de culte de personnalité, les corporations ont pleinement repris le contrôle du parti sous Strache et fournissent aujourd'hui la quasi-totalité de son bureau, dont Strache lui-même (corporation « Vandalia ») ainsi que le candidat à la présidence Hofer (corporation « Marko-Germania »). Si le populisme xénophobe et anti-UE constitue bien la chair du FPÖ (comme de ses partis frères), sa stabilité réside dans ce squelette élitiste qui le distingue des autres partis d’extrême droite contemporains, mais qu’il partage avec le NSdAP dont sont issus ses fondateurs. Bien que le populisme xénophobe et l’élitisme raciste soient parfois entrés en conflit entre eux (la scission transitoire de 2005 en témoigne), leur alliance est tout à fait caractéristique de la tradition autrichienne d’extrême droite, remontant jusqu'au début du 20e siècle, lorsque les discours de ses deux figures de proue, le tribun des « petites gens » et maire de Vienne Karl Lueger et l’aristocrate nationaliste Georg von Schönerer, avaient façonné la pensée d’un autre jeune Autrichien séjournant à Vienne, Adolf Hitler.

Toutefois, le succès et la longévité du FPÖ ne peut s’expliquer uniquement par sa constitution interne ; il est dû tout autant à un environnement local historiquement propice sinon à l’émergence, tout du moins à la tolérance, d’une culture d’extrême-droite qui défie les explications socioéconomiques – bien que l’ascension déferlante du FPÖ commence simultanément avec le démantèlement néolibéral de l’héritage social-démocrate, l’Autriche reste un des pays qui a le moins pâti de la mondialisation et des crises financières. Cet ancrage de l’extrême droite dans les soubassements culturels autrichiens s’explique sans doute en premier lieu par l’absence de dénazification profonde après 1945 et le refus officiel de l’Autriche d’assumer sa responsabilité dans les crimes du nazisme. La nation autrichienne d’après-guerre s’est fondée sur le mythe de la « première victime » de l’Allemagne nazie (nonobstant que Hitler avait été accueilli par des foules enthousiasmées en 1938), mythe qui n’a été officiellement abandonné qu’en 1986, sous l’impact de l’affaire de Kurt Waldheim, ancien membre de la SA devenu président de la République. Cinquante ans durant, cette posture de victime avait permis à l’Autriche de maintenir une continuité sociale presque sans rupture avec la période du nazisme : les fonctionnaires, juges, policiers, enseignants et professeurs d’université nazis ont continué à occuper leurs postes (ou y sont rapidement revenus), et contrairement à l’Allemagne, l’Autriche ne fit aucun effort pour faire revenir les exilés et survivants. Les célèbres traditions culturelles dont l’Autriche d’aujourd'hui réclame volontiers l’héritage (de Freud à Musil en passant par les philosophes du cercle de Vienne) furent entièrement victimes d’une coupe rase sans précédent dont la vie intellectuelle de l’Autriche ne s’est plus jamais remise[2].

Cela dit, le passé nazi ne saurait non plus expliquer à lui seul la spécificité de la tradition d’extrême droite en Autriche, dans la mesure où le nazisme lui-même fait partie de cette tradition, plus ancienne que lui. Comprendre le tropisme fasciste de ce « bon pays » (comme l’Autriche se présente dans les mots de son poète national Grillparzer) n’est pas tâche facile. L’Autriche va économiquement bien, le standard de vie y est très élevé, et le tissu social hérité des décennies sociale-démocrates fonctionne toujours suffisamment pour éviter les clivages qui ailleurs (comme en France) permettraient d’expliquer l’extrême droite comme produit des angoisses et des ressentiments des perdants et des marginalisés. Suffirait-il de changer d’échelle d’analyse, en ancrant le phénomène dans le sentiment collectif de marginalité et de perte d’importance qui marque le complexe d’infériorité autrichien depuis l’effondrement de l’empire Habsbourg ? Ou bien faudrait-il accorder à l’Autriche une mission quasiment eschatologique, tel Karl Kraus qui la caractérisait en 1914 comme la « station d’essai de la fin du monde »[3] ? 

Quoi qu’il en soit, l’Europe serait bien avertie de prendre cette caractérisation au sérieux. Pays central où ont débuté plusieurs des plus grandes catastrophes du continent (de la guerre des trente ans à la première guerre mondiale), son insignifiance géopolitique actuelle ne rend pas ses vicissitudes moins dangereuses, bien au contraire – elle lui permet plus aisément d’expérimenter des évolutions politiques qui se propagent ensuite sur le reste du continent. Après que l’UE ait, en 2000, fini par se résigner à l’idée qu’un parti d’extrême droite puisse entrer au gouvernement de l’un de ses états membres, les gouvernements européens ont en cascade ouvert leurs portes aux partis frères : Alliance Nationale et Ligue du Nord en Italie (Juin 2001), Parti Populaire Danois au Danemark (Novembre 2001), Liste Pim Fortuyn aux Pays Bas (Mai 2002), et ainsi de suite. 18 ans plus tard, l’Autriche se trouve au voisinage de plusieurs pays de l’Europe de l’Est (dont notamment la Hongrie) qui ont d’ores et déjà fait modèle en matière de xénophobie et d’autoritarisme. L’extrême droite s’approche des portes du pouvoir dans plusieurs pays d’Europe de l’Ouest dont la France. Plus inquiétant encore, elle a pour la première fois réussi son entrée au parlement de l'Allemagne (avec 13% pour l’Alternative für Deutschland aux élections législatives de 2017). Enfin, l’UE, que les opposants autrichiens de 2000 appelaient encore au secours, a largement perdu sa légitimité en matière de démocratie depuis son maniement de la crise grecque, et l’extrême droite est loin d’être seule à la mettre en cause. Toutes les conditions sont désormais en place pour une explosion de grande ampleur. Et ce ne serait pas la première fois dans l’histoire que l’Autriche y jouerait le rôle de la mèche.

 

 

[1] Voir les contributions d’Andreas Peham et d’Anton Pelinka dans le Handbuch des österreichischen Rechtsextremismus (Manuel de l’extrême droite autrichienne), 4e édition, Vienne : Deuticke, 2013, disponible sur www.doew.at, ainsi que le livre récent de Hans Henning Scharsach, Stille Machtergreifung. Hofer, Strache und die Burschenschaften, Vienne : Kremayr & Scheriau, 2017.

[2] Voir la contribution de Siegwald Ganglmair dans le Handbuch der deutschsprachigen Emigration (Manuel de l’émigration germanophone), Darmstadt : Wissenschaftliche Buchgemeinschaft, 1998, p. 1188 ff.

[3] „Versuchsstation des Weltuntergangs“, Die Fackel Nr. 400-403, 10 Juillet 2014, p. 2.

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