Un ami syndicaliste me racontait un jour comment, dans sa boite, la direction avait voulu virer un mec qui était alcoolique, et donc complètement incompétent et économiquement inutile. C’était assez logique finalement : vous vous rendez compte ? Ils allaient quand même pas payer un poivrot à rien foutre ! Le copain en question s’est mobilisé, avec les syndicalistes et les autres salariés (même si certains cédaient un peu face à la raison du patron) pour que la direction ne le licencie pas, et prenne en charge une cure pour que le poivrot en question puisse se remettre sur pied.
On a souvent l’impression qu’avant, dans les années 60-70, c’était un âge d’or. L’âge d’or des gauchistes, des syndicalistes. C’est une image assez courante, et un peu perturbante, dans le sens où elle nous fait penser que désormais, nous serions sur la route d’une certaine « décadence », que tout ça, c’est fini…
Ce que je trouve le plus incroyable c’est que ça m’ait tant surpris. Si j’avais été dans cette situation, je crois que j’aurais cédé face à la logique du patron. Je me serais dit, putain, il fait chier, il pourrait se ressaisir un peu, comment veux-tu qu’on le défende ? Je crois que je ne suis pas le seul, surtout parmi les gens de mon âge. C’est étonnant comme une solidarité si forte ne nous paraît pas naturelle.
Pourtant, ce qui n’est pas normal c’est qu’on puisse jeter quelqu’un sans se soucier de ce qu’il va devenir. Comme si on pouvait s’en « laver les mains » et considérer des gens comme des serviettes usagées. Comme si on s’en foutait, « loin des yeux, loin du cœur ». Le mec est alcoolique, il en chie dans sa vie, mais c’est pas ton problème, toi tu peux le priver de sa seule source de revenu et de la principale activité de sa vie sans y regarder à deux fois. Quand des gens revendiquent aujourd’hui l’interdiction des licenciements, on leur dit que c’est impossible, qu’ils vont couler l’économie, etc (et puis aussi que ce sont des gauchistes nostalgiques pas adaptés à la modernité). Mais à quoi sert l’économie si elle détruit des gens et des vies ?
Quand on croisera quelqu’un faisant la manche au coin de la rue, peut-être pourra-t-on imaginer le scenario qui l’a mené là. Peut-être que son boulot le faisait souffrir (n’importe qui peut imaginer ça), qu’il a eu des problèmes de famille, des malheurs qu’il n’arrivait pas à gérer. Il a bu. Et à son travail on lui a dit : mec, tu sers à rien t’es pas assez productif et en plus t’es bourré, casses-toi. Et puis petit à petit le mec est tombé à la rue, a continué à boire et a commencé à faire la manche pour vivre. Combien de personnes sur sa route se sont dit que ce n’était pas leur problème, que ça ne les concernait pas ? (et après tout, il était responsable de son propre malheur, il avait qu’à se bouger l’cul).
C’est un problème de solidarité. Vivons-nous dans la même société ? Est-ce que ça a déjà rendu quelqu’un heureux de voir quelqu’un à la rue, ou licencié ? Surprenant aussi, tous ces sociologues qui se branlent la nouille pour essayer de déterminer « comment faire société », « renouer le lien social », etc. Sans comprendre une chose si simple. Ne jamais abandonner personne sur le bord de la route et s’entraider, se soutenir de manière active, pas dans le ciel des idées. Solidarité, au sens propre du mot, qu'une attaque contre un seul soit une attaque contre tous. Comme une communauté de destin.