Effondrement climatique, explosion de la précarité, destruction des services publics, accroissement des inégalités, déni démocratique, instabilité géopolitique... La liste n'est pas exhaustive. Il existe de multiples raisons permettant d'affirmer que la société dysfonctionne profondément et que nous allons mal collectivement - bien que cette souffrance touche plus vivement certaines catégories d'âges et catégories socio-professionnelles.
Les chiffres attestant de la détérioration de la santé mentale en France sont glaçants et sont liés – du moins en grande partie – à des décisions politiques prises au cours des dernières décennies et plus particulièrement durant ces dix dernières années. Pendant que les sentiments d'injustice, d'indignation et de détresse, ainsi que le désir de révolte gagnent dans le pays, nous, les psychologues, ne sommes pas à l'écoute.
Est-ce l'affaire d'un déni partagé collectivement, ou bien la croyance en l'existence d'une étanchéité entre les maux qui traversent la société et l'impact sur la santé mentale des personnes ? Nous l'observons pourtant concrètement dans nos institutions ou nos cabinets : les troubles psychotiques, dépressifs, anxieux, addictifs et tentatives de suicide explosent. Pour autant, la plupart des psys poursuivent leur pratique dans leurs lieux de travail respectifs comme si le monde n'avait pas changé. Et comme si nous n'avions pas notre part de responsabilité à nous interroger sur les décisions politiques, comme si nous n'avions pas à réagir, à résister, à nous mobiliser .
J'ai toujours considéré que psychologue est une profession hautement politique et engageante de par sa nature même. Comment prendre soin individuellement de nos patients ou de nos usagers sans considérer la relation entre les déterminants systémiques de la société et la santé mentale des individus ? Prétendre prendre soin sans s'interroger sur ces multiples causes revient à fermer les yeux sur certaines racines de la souffrance que nous prétendons soigner. C'est pourtant cette tendance, sans doute source de confort, qui est à l'œuvre. Les psychologues s'attèlent à panser les blessures personnelles, tout en excluant de penser la structure dans laquelle ces blessures sont infligées.
Frédéric Lordon, économiste, philosophe et sociologue, explique dans une interview pour le média Élucid : " Il faut pas penser les individus et leur psyché d'un côté et le social de l'autre comme étant dans un rapport d'extériorité mutuel. L'articulation des structures psychiques et des structures sociales est constante et c'est bien en ce lieu précisément, de l'articulation entre ces deux catégories de structures qu'on a une intelligibilité complète des phénomènes"
Journaliste et écrivaine, Claire Touzard, écrit dans son ouvrage Folie et résistance : "Il est assez évident que l'on ne peut pas aller mieux dans un monde où s'accroissent les écarts entre les plus riches et plus précaires, où l'on asservit les personnes les plus fragiles socialement, et dans le même temps, où la culture du "bien-être" est intrinsèquement liée à la réussite capitaliste et donc à des notions violentes : compétitivité, performance, productivité, suprémacisme. Dans ce monde-là, le bonheur devient une valeur payante et élitiste, vidée de son sens, qui n'est accessible qu'aux plus prévilégié·es."
Le Code de déontologie des psychologues indique quant à lui, dans l'Article 2 du Chapitre 1, Définition de la profession : " La mission fondamentale du psychologue est de faire reconnaître et respecter la personne dans sa dimension psychique. Son activité porte sur les composantes psychologiques des individus considérés isolément ou collectivement et situés dans leur contexte." On ne peut être plus clair.
Concrètement, les pouvoirs successifs décident quels soins seront remboursés, quel sera le statut professionnel des psys, à qui nous devrons rendre des comptes. Résultat ? Des dispositifs inadaptés à la réalité du terrain, des patients et usagers laissés sur le bord de la route, des pratiques dévalorisées. Collectivement, nous devrions refuser que la santé mentale soit une variable d'ajustement budgétaire, un "stop-gap" à la misère infligée par un capitalisme qui ne connaît aucune limite.
Cela fait plus de cinq ans que j'exerce en protection de l'enfance. Ce service public destiné à une population hautement vulnérable, tombe en ruine, à l'instar des autres services publics. Baisse de moyens d'année en année, casse des dispositifs de prévention, dégradation des accompagnements : rien d'étonnant que, dans cette course vers la maltraitance généralisée, nous voyions dans quelques années les enfants sortis de l'A.S.E continuer à gonfler le chiffre des personnes sans domicile fixe ou vivant sous le seuil de pauvreté - sans compter l'augmentation des pathologies psychiques les affectant.
Même chez des personnes mieux loties que les familles suivies par l'A.S.E, la qualité de vie de la grande majorité de la population se détériore à grande vitesse, en lien avec les éléments cités plus haut. Pris dans une société toujours plus oppressive, violente et maltraitante, le bien-être psychique devient un luxe, le mal-être la norme.
Notre profession a toute sa part dans les combats actuels et à venir. Être psychologue implique de défendre l'individu dans sa dimension psychique. En conséquence, il est de la responsabilité éthique des psychologues de ne pas cautionner une structure toxique qui pousse les personnes dans leurs retranchements, qui empoisonne, qui ne laisse plus d'espace aux possibles de chacun·e. Il est grand temps que cette profession se réveille, s'affirme, cesse de tolérer l'intolérable et cultive un esprit de résistance.