Chine: Le compromis que le 19ème Congrès va entériner

La nouvelle composition du Comité permanent du nouveau Bureau politique du nouveau Comité central qui sera officiellement élu le 25 octobre prochain reflètera le compromis atteint par les différents groupes d’influence juste avant le présent 19ème Congrès, commencé le 18 octobre et qui se terminera le 24. C’était une condition nécessaire pour que le Congrès puisse se dérouler sans accroc.

Après une longue période de tensions, marquée par de nombreuses destitutions de hauts responsables, dont la plus spectaculaire est celle en juillet de Sun Zhengcai, secrétaire du Parti de Chongqing, membre du Bureau politique issu du 18ème Congrès et désigné alors pour succéder à Xi Jinping en 2022, arrêté et exclu du Parti depuis, qualifié lors des réunions du présent congrès de membre de la « clique visant à usurper le pouvoir » , rejoignant la liste des comploteurs déjà arrêtés ou condamnés : Bo Xilai, Zhou Yongkang (ancien membre du comité permanent du bureau politique, en charge de tout l’appareil policier et judiciaire avant l’ère Xi Jinping et empereur du secteur pétrolier chinois), Ling Jihua (ancien directeur du secrétariat du comité central et directeur de cabinet de Hu Jintao dont le frère Ling Wancheng s’est réfugié aux Etats-Unis en emmenant avec lui des documents ultra secrets) , deux anciens vice-présidents de la commission militaire centrale, les généraux Xu Caihou (mort en prison depuis) et Guo Boxiong (qui a tenté de se suicider sans succès).

L’arrestation de Sun Zhengcai a été suivie en septembre de trois destitutions à trois jours d’intervalle de responsables du Parti au niveau des provinces du Hubei, de Shaanxi et Gansu. La purge atteint aussi le monde financier et le sommet des grandes compagnies d’assurance, des commissions de supervision des marchés boursiers ou des banques. La liste sans cesse remise à jour des personnalités destituées ou mises en examen publiée par la Commission centrale de discipline présidée par Wang Qishan est impressionnante. En tout près d’un million de responsables ou membres du Parti et de l’armée ont été atteints par la campagne anti-corruption depuis cinq ans. Pour écarter le soupçon que cette campagne n’est qu’un prétexte pour se débarrasser des opposants politiques à Xi Jinping, la purge n’a épargné pas non plus les membres propres de la Commission centrale de discipline ou des généraux promus depuis l’avènement de Xi Jinping.

Or cette gigantesque campagne, par l’ampleur des dégâts provoqués aux « groupes d’intérêts à l’intérieur du Parti», terme pour la première fois utilisé par Xi Jinping dans son discours fleuve de trois heures et vingt minutes à l’ouverture du 19ème Congrès, a atteint un point d’implosion (non pas idéologique comme le titre de l’article de  Guy Debord dans le numéro 11 de la revue Internationale Situationniste en 1967) de l’équilibre du pouvoir réalisé tant bien que mal au 18ème Congrès, mais bien plus, tant le pouvoir en Chine a désormais un contenu bien matériel constitué par des milliards et des milliards d’actifs et de puissance financière. Un jour je vous livrerai un tableau des 28 groupes financiers partiellement « privés » qui contrôlent l’essentiel de la finance chinoise et qui relèvent chacun de ces « groupes d’intérêts » dont parle Xi Jinping dans son discours.

Plus grave encore, l’appareil de sécurité d’Etat chinois lui-même est traversé par des courants divers qui se sont servi pendant des années des instruments de l’Etat, police, services secrets et justice pour développer et consolider des intérêts bien compris aux dépens des rivaux. Un magma qui finit par mélanger de manière inextricable des intérêts d’Etat réels (influences et manipulations à l’international) et des intérêts privés. Les plus optimistes pourraient plaisanter en disant que la Chine est devenue normale comme les autres puissances : la CIA avait jadis créé pour ses propres besoins des banques en Australie et ailleurs, Elf Gabon servait les intérêts français ou ceux de la Francafrique dans nos anciennes colonies, Gazprom réussit à embaucher l’ancien chancelier Schröder, etc. Mais voilà, lorsque cela dérape en raison des crises internes, les « révélations » se mettent à pleuvoir via tous les canaux possibles pour exercer des effets de levier sur les rivaux domestiques. Je te tiens, tu me tiens…Ah, tout l’art ne consiste pas à « ne pas se faire prendre, ne pas se faire prendre » comme l’aurait dit un ancien président de la République française…

C’est dans ce contexte qu’il faut comprendre les « révélations » du milliardaire chinois Guo Wengui, réfugié à New York depuis quelque temps, qui à l’approche du 19ème Congrès, a multiplié les « révélations » sur Tweeter et Youtube, en faisant des émissions tous les jours depuis avril en concentrant ses attaques contre ceux-là mêmes qui mènent la campagne anti-corruption en Chine, tout en brouillant les pistes pour qu’on ne puisse pas le rattacher à tel ou tel dirigeant qui agirait dans l’ombre en lui fournissant documents, bandes enregistrées et information. Pourvu d’un talent oratoire exceptionnel, et malgré les différents moyens de hacking, de brouillage et de blocage, Guo a pu être suivi par bon nombre de Chinois du continent. Il s’en est suivi une sorte d’escalade : plus les pressions ou arrestations ont touchés ses proches ou soutiens supposés en Chine, plus ses révélations sont montées en degré de gravité. Ainsi après une négociation avortée en mai avec le directeur du ministère de la Sécurité Publique Sun Lijun et le patron de la commission de discipline du Ministère de la Sécurité d’Etat, Liu Yanping, tous deux venus aux Etats-Unis dans le but de négocier le silence de Guo, celui-ci a rendu public l’enregistrement des conversations qu’il a eues avec ces deux officiels.

Rappelons au passage que Guo a été trois fois médaillé par le Ministère de la Sécurité d’Etat pour services rendus, notamment en Malaisie et dans les Emirats où il avait bénéficié d’une introduction par Tony Blair…à qui il aurait offert entre autres des costumes (en tout cas c’est ce qu’il prétend en montrant des factures…Décidément quand je vous que la Chine est devenue normale…). Les attaques de Guo visent essentiellement 4 personnes : Wang Qishan, le patron même de l’anticorruption, dont il accuse d’être le propriétaire véritable du conglomérat HNA (Hainan Airways) dont les participations financières vont jusqu’à la Deutsche Bank, Meng Jianzhu, membre du bureau politique qui supervise le renseignement, la police et le judiciaire en succédant dans ce rôle à Zhou Yongkang, condamné pour complot et corruption, Fu Zhenghua, le vice-ministre de la Sécurité publique et enfin Sun Lijun, directeur de la police sur qui Guo porte des accusations graves de persécution contre des innocents qui ont été sacrifiés pour des prélèvements d’organes.

Les attaques de Guo portent souvent au-dessous de la ceinture et il attribue à ses cibles des relations sexuelles mélangeant abus de pouvoir et d’argent avec des noms de vedettes de cinéma ou du petit écran chinois. Sachant que les Chinois sont comme tout le monde attirés par des histoires salaces, Guo s’en sert visiblement pour s’assurer une large audience grâce au bouche à oreille. Mais n’est-il pas vrai que la plupart des corrompus dénoncés officiellement en Chine ont aussi eu droit à la publicité sur le nombre de maîtresses qu’ils entretenaient et aux somptueux cadeaux que celles-ci recevaient de ces abus de pouvoir ? Guo dit en gros dans ce domaine que  l’hypocrisie n’est que l’hommage que rend le vice à la vertu. N’empêche que quelques images d’incorruptibles ou de Saint Just se sont fissurées à Pékin aux yeux d’une partie du public suite à ces « révélations » répétées.

Que les attaques de Guo soient étayées par des faits ou des documents authentiques ou non, cela n’a à vrai dire pas beaucoup d’importance, le but recherché par Guo et ses soutiens haut placés en Chine est d’interférer dans le processus de recherche de compromis pour un nouvel équilibre du pouvoir à la sortie du 19ème Congrès. Xi lui-même aurait ainsi jugé ces manœuvres tout en avertissant leurs auteurs que cela restera vain. Il leur aurait même conseillé de ne pas se surestimer. Le monde des « China watchers » et des dissidents sont également divisés sur l’effet véritable des révélations de Guo sur le déroulement des événements. Tout en s’interdisant de critiquer Xi Jinping, Guo se limite à réclamer le départ des quatre personnages qu’il attaque nommément. En fait tout est centré sur la personne de Wang Qishan.

Une règle non écrite mais en pratique depuis Deng Xiaoping est qu’un membre du comité permanent du bureau politique ne peut pas continuer à siéger s’il a 68 ans au moment du congrès, c’est la règle de « à (6)7 tu montes, à (6) 8 tu descends » (en chinois « qishang baxia »). Or Wang Qishan a tout juste 68 ans, et il a été fortement question qu’il déroge à la règle pour entamer cinq nouvelles années au sein des 7 saints du comité permanent, voire de devenir premier ministre. Perspective proprement insupportable pour nombre de groupes d’intérêts fortement secoués par Wang Qishan depuis 5 ans. D’où le barrage de tirs par tous les moyens, y compris par les accusations les plus graves de corruptions et d’indécence provenant d’informations fuitées à l’étranger et « réimportées » destinées à rendre impossible son maintien. Le but n’est pas d’atteindre Xi Jinping, mais d’obliger Xi à un compromis en sacrifiant son apparent bras droit dans la lutte contre la corruption.

Or Xi a donné jusqu’au dernier moment l’impression de soutenir contre vents et marées Wang Qishan, car renier Wang reviendrait à renier la campagne anti-corruption qui a été une de ses actions phares de ces cinq dernières années. Soutenir résolument Wang a aussi l’avantage de focaliser artificiellement les luttes sur un problème dont de toute façon il détient la clé, et pendant ce temps- là il a pu consolider sa mainmise sur la réorganisation de l’armée, mener la promotion des dirigeants plus jeunes qui lui sont acquis aussi bien dans les provinces qu’au Centre, et imposer sa vision de la politique du Parti pour des objectifs sur les trente prochaines années. Cette grande querelle autour de Wang Qishan sert à mieux régner tant il est vrai que Xi Jinping est l’homme incontournable pour que se réalise le nouvel équilibre à accoucher du 19ème Congrès pour l’ensemble des « groupes d’intérêts ».

Il semblerait que l’équilibre soit désormais atteint. Les trois grands groupes représentant les trois générations de dirigeants : celle de Jiang Zemin, celle de Hu Jintao (qu’on dit aussi celle de la Ligue des Jeunesses communistes car la plupart de ses membres sont passés par le creuset de la Ligue) et celle de Xi Jinping se sont mises d’accord pour être représentées dans le prochain Comité permanent. Le groupe de Jiang Zemin aura comme représentant Han Zheng, l’actuel secrétaire du Parti de Shanghai, qui fera son entrée dans le comité permanent. Wang Yang, l’actuel secrétaire du Parti du Guangdong, soi-disant du groupe de Hu Jintao, fera de même. Il est à noter cependant que Wang Yang a en fait rallié Xi Jinping déjà  depuis quelque temps mais la face est sauve pour Hu Jintao, de même que Li Keqiang, l’actuel premier ministre, restera au Comité permanent. Mais il cédera vraisemblablement sa place de premier ministre à Wang Yang en mars prochain pour devenir le président de l’Assemblée populaire nationale. Li Yuanchao, l’actuel vice-président de la République, issu de la Ligue des Jeunesses communistes, dont tous les proches du Jiangsu ont eu des ennuis, est assuré d’une retraite tranquille. Les trois autres futurs membres du comité permanents, en dehors de Xi Jinping, Li Keqiang, Wang Yang et Hanzheng, sont plus junior et sont des hommes de Xi Jinping : les plus souvent cités sont Li Zhanshu, Wang Huning et Zhao Leji. Mais l’essentiel est que les trois grands groupes de dirigeants soient dans le saint des saints du bureau politique du comité central.

Quant à Wang Qishan, il n’en fera plus partie, et c’est une concession majeure faite par Xi Jinping pour parvenir à boucler le nouvel équilibre. Wang restera cependant puissant politiquement et pourra présider un nouvel organisme d’Etat de contrôle de la probité des agents de l’Etat. Mais la discipline à l’intérieur du parti ne relèvera plus de lui mais probablement de Zhao Leji, qui présidera la nouvelle commission centrale de discipline.

Et Guo Wengui à New York ? Curieusement il a cessé ses révélations depuis quelques jours. Le motif officiel est que Tweeter, Youtube et autres plateformes de réseaux sociaux ont fermé ses sites. Objectif atteint ? Pour la petite histoire, Steve Bannon, le gourou de Trump qui a quitté la Maison blanche il y a quelques semaines, est allé à Hongkong donner une conférence aux investisseurs clients de Crédit Lyonnais Securities (depuis longtemps cédé à la banque chinoise CITIC). Celui qui passait pour être le plus virulent des anti-Pékin de l’entourage de Trump a fait de longs éloges de Xi Jinping, l’homme d’Etat étranger le plus sincèrement admiré de Trump (et Macron alors ? lol). Après quoi il s’envole à Pékin où il rencontre Wang Qishan pendant une heure et demi. Que se sont-ils dit ? Officiellement c’était pour parler des nationalismes et des populistes. Sur le chemin du retour, il s’arrête à Abu Dhabi où il rencontre le cheik, celui-là même qui constitua un fonds sino-émirats de 10 milliards de dollars avec Guo Wengui et qui octroya la nationalité des Emirats unis à Guo Wengui. Puis de retour à New York, il rencontra à deux reprises Guo dont un long diner qui a duré trois heures avec photo publiée par Guo avec l’autorisation de Bannon. Là encore, on ne saura davantage. Mais les faits sont là : Guo a cessé de diffuser ses messages depuis, même si pour la forme, il a repris depuis hier ses interventions mais sans nouvelles révélations. Va-t-on vers un apaisement général maintenant que les jeux sont faits et qu’il est temps que rien ne vienne parasiter le voyage de Trump en Chine en novembre ? Pour notre amusement, il faudra suivre le sort de Meng Jianzhu, Fu Zhnghua et Sun Lijun après le 19ème congrès pour mesurer les compromis passés.

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.