«Avec la réélection de Duda, la Pologne fait un grand saut dans l’inconnu»

Avec la réélection du candidat du pouvoir à la présidence de la République, l’opposition vient de rater une ultime chance de rétablir le jeu démocratique dans une Pologne aux multiples fractures.

Dimanche 12 juillet, les Polonais ont reconduit au poste de président le candidat sortant Andrzej Duda (PiS), avec 51,03 % des voix, contre 48,97 % pour le libéral Rafal Trzaskowski (Plateforme civique). Compte tenu du fait que la prochaine échéance électorale (les législatives) n’intervient pas avant 2023, la victoire de Duda offre au PiS la liberté de poursuivre son travail de la première législature : le démantèlement des contre-pouvoirs, avec la subordination de l’appareil judiciaire et l’inféodation des médias, la désolidarisation de ses partenaires européens et la glorification d’une identité nationale jusqu’à la caricature. Avec la réélection de Duda, la Pologne fait un grand saut dans l’inconnu.

Un revers pour l’opposition

Les élections présidentielles constituaient une ultime chance pour l’opposition de rééquilibrer le rapport de forces entre la coalition actuelle dominée par le parti conservateur PiS et l’opposition libérale, et d’assurer ainsi un meilleur fonctionnement de la démocratie. Car même si la Pologne est un régime parlementaire, avec une prédominance du premier ministre sur le président (contrairement à la France), ce dernier dispose de certains pouvoirs, dont notamment le droit de veto législatif. Une cohabitation entre un président appartenant à un parti différent de la majorité parlementaire aurait pu permettre de bloquer le vote de certaines lois controversées, comme celles sur la réforme de la justice, les médias ou l’IVG (pour passer outre, le parlement a besoin de réunir une majorité des trois cinquièmes). Le président confirme également la nomination des juges du Tribunal constitutionnel, dont le rôle s’est avéré essentiel dans le bras de fer qui oppose depuis quelques années le parti au pouvoir et la justice.

Les urnes de ce dimanche en ont décidé autrement et le seul instrument dont dispose désormais l’opposition pour ralentir ou contrer l’action du gouvernement actuel est le contrôle du Sénat (chambre haute du parlement).

Ces trois années de liberté d’action (presque absolue) entraîneront-elles l’accélération du durcissement politique et la transformation du régime polonais conservateur polonais, jusqu’alors assez proche de ce que le pays a connu dans les années 1930, en un régime de type nouveau, une démocratie illibérale, suivant l’exemple hongrois ? Les prochains mois apporteront sans doute une réponse à cette question. Mais le déroulement des élections et leurs résultats donne déjà quelques indices sur ce qui nous attend.

Radicalisation des clivages au sein de la société polonaise

Au premier tour, les deux candidats réunissent à eux seuls 73 % des voix, témoignant des clivages profonds de la société polonaise. A cela s’ajoute une participation record au second tour (68,18 %), presque autant que elle des présidentielles de 1995 (68,23 %), un record national. La victoire étroite d’Andrzej Duda (seulement 2,06 % de voix le séparent de Rafal Trzaskowski) souligne encore cette division du pays entre « Pologne A » et « Pologne B », entre les gagnants et les perdants de la transition, une division qui se traduit aussi par les différences sur un large éventail de questions portant sur les modes de vie, l’Europe ou l’identité nationale.

Mais les lignes de fracture ne se situent pas toujours là où on a l’habitude de les chercher. Certes, il y a une division entre les villes (majoritairement pro-Trzaskowski) et les campagnes (majoritairement pro-Duda), et le clivage entre l’est du pays, plus conservateur, et l’ouest plus libéral. Le passé s'est de nouveau rappelé douloureusement à nos mémoires, comme si la Pologne ne parvenait pas à se libérer de ses vieux démons… Mais les études électorales montrent que la division entre deux Pologne sur le plan social et politique est plus complexe. Certes, les électeurs de PiS se situent surtout parmi les catégories populaires et les populations qui se sentent être des perdants du libéralisme et qui ont pu sortir de la pauvreté grâce aux mesures sociales de PiS. Mais si ces groupes se situent surtout dans les régions rurales, elles sont aussi en zones urbaines. Et le discours nationaliste du gouvernement actuel trouve aussi un écho parmi les représentants de la classe moyenne qui a profité de la croissance économique de ces dernières années et qui commence à revendiquer une reconnaissance sur le plan international.

D’autres divisions s’y ajoutent, plus récentes. Notamment celle entre une Pologne des jeunes, éduqués et ouverts sur le monde et une Pologne des plus de 50 ans, qui considèrent – à tort ou à raison – ne pas avoir reçu suffisamment de fruits de leur labeur ou qui ont peur de perdre ce qu'ils ont acquis avec difficulté, et qui sont moins bien formés. PiS devrait se préoccuper de ces clivages car il n’est jamais bon d’être soutenu par ceux dont la vie est en grande partie déjà derrière eux et qui pensent davantage à maintenir leurs acquis que de construire un autre possible, ni par ceux qui sont moins bien diplômés. Au risque d’encourager une certaine inertie sur le plan entrepreneurial, un conservatisme sur le plan des valeurs et une faible compétitivité, pitres atouts pour un monde du 21e siècle…

Pendant la campagne électorale, le PiS a tenté de radicaliser encore ces oppositions, notamment par l’instrumentalisation d’un discours sur l’« idéologie LGBT ». Si cette tentative de créer une adversité mobilisatrice a moins bien fonctionné que celle construite autour du « migrant » en 2015-2016, elle a encore davantage radicalisé les clivages qui traversent la société polonaise, transformant les différences politiques en un conflit existentiel (question de vie ou de mort de la nation). 

Approfondissement de la crise politique

L’écart très serré entre le gagnant et le perdant des élections présidentielles et de nombreuses irrégularités constatées tout au long de la campagne entraîneront sans doute dans les semaines à venir des contestations des résultats. A moyen et long terme, ils risquent aussi de délégitimer Andrzej Duda aux yeux d’une partie conséquente de la population et des élites politiques du pays.

Il faudrait ajouter à cela la complexité du fonctionnement de la coalition gouvernementale (Droite unie) où le PiS est majoritaire mais ne gouverne pas seul. Pendant la campagne électorale, en pleine crise de la Covid-19, le chef de Porozumenie Jaroslaw Gowin s’est publiquement opposé à la tenue des élections et a proposé de reporter le vote de deux ans. Sa proposition a été ignorée et il a finalement démissionné de son poste de ministre chargé des Sciences et de l'Enseignement supérieur. D’autres membres de Porozumenie se sont également opposés à la proposition du PiS de maintenir l’élection au 10 mai, ce qui a conduit à une étrange « élection sans vote ». Mais les partenaires de la coalition divergent également sur de nombreuses autres questions internationales et nationales.

Enfin, il existe aussi des tensions au sein du PiS, entre l’aile modérée représentée par le Premier ministre Mateusz Mazowiecki et l’aile plus radicale dirigée par Jaroslaw Kaczynski et Zbigniew Ziobro. Mais surtout, Jaroslav Kaczynski, qui n’est techniquement que président du PiS et député à la chambre basse du Parlement, dirige de facto le pays. C’est lui qui décide en réalité de tout et s’adonne à un jeu d’arbitrage permanent sur les cadres du parti, alors que la bataille pour sa succession s’intensifie.

Comme la coalition n’est qu’au début de son mandat (2019-2023), il n'est pas exclu que Sejm soit dissout et de nouvelles élections soient organisées, remodelant le paysage politique. Dans tous les cas, ce climat délétère et instable risque d’approfondir encore la crise politique que traverse le pays.

Affaiblissement structurel de la démocratie

Pour que la démocratie fonctionne, il faut un système de contre-pouvoirs qui protège les acteurs qui interviennent dans l’espace public et garantit à chacun la possibilité de s’exprimer librement et de critiquer l’action d’autres acteurs, au premier chef de l’Etat, sans être inquiété. En français, le terme de « contre-pouvoirs » est un peu réducteur, induisant une opposition entre la société civile et les institutions d’un côté et l’Etat de l’autre. Le terme anglais « check and balances » exprime mieux la mécanique subtile du jeu démocratique où chaque pouvoir empiète sur les autres et l’équilibre ainsi obtenu préserve l’Etat de droit, c’est-à-dire une situation où la loi s’applique de la même façon à tous, qu’il s’agisse d’un individu lambda, d’une administration ou d’homme ou femme politique.

Ces contre-pouvoirs que sont la justice et les médias sont dans le collimateur du PiS depuis son retour au pouvoir en 2015. Pour renforcer le pouvoir de l’Etat érigé en « protecteur de la nation », les réformes de la loi et de la constitution ont depuis réduit considérablement l’indépendance de la Cour constitutionnelle, de la Cour administrative et du Conseil supérieur de la magistrature. Quant aux médias, il existe encore une liberté d’information et une pluralité d’opinions. Mais la TV publique est devenue le porte-parole du gouvernement et un instrument de campagnes calomnieuses à l’égard de l’opposition. Pendant les élections présidentielles, elle a véhiculé un discours plébiscitaire sur Duda frôlant la caricature. Lors du premier débat entre les candidats, les questions étaient rédigées par le staff de Duda, mettant celui-ci en valeur, alors que les autres candidats étaient désavantagés par les caméras et leur temps de parole non respecté. Tout cela témoigne de l’affaiblissement structurel de la démocratie.

Mais pour que la démocratie fonctionne, il faut aussi respecter un certain nombre de normes non écrites. L’une des plus importantes est une forme de tolérance mutuelle qui implique le fait d’accepter son adversaire politique comme légitime et de s’attacher à une forme de retenue dans l’exercice de son pouvoir à son égard. C’est aussi ces normes informelles qui garantissent la confiance de tous dans le fonctionnement du système démocratique.

Or, la campagne présidentielle polonaise a démontré le contraire. Pendant la crise de la Covid-19, le président sortant Duda continuait à sillonner le pays et occuper le paysage médiatique, alors que les autres candidats devaient se contenter d’une présence sur les réseaux sociaux. Afin de capitaliser sur cette image de protecteur de la nation et sur sa bonne gestion de la crise, le PiS a tenté de maintenir les élections pendant le confinement, en modifiant les modalités du vote. Or, la loi généralisant le vote par correspondance, adoptée seulement quelques mois avant les élections, contenait de nombreux défauts et ne garantissait pas l’accès de tous les Polonais au vote, autrement dit l’universalité du suffrage, un des principes fondateurs de nos démocraties d’aujourd’hui.

Dans l’entre-deux-tours, le débat télévisé entre les deux candidats a tourné au vinaigre, Andrzej Duda ayant refusé de participer au débat organisé par des chaînes de télévision privées, accusant Rafal Trzaskowski de « vouloir organiser un débat sous la protection des médias étrangers », tandis que Trzaskowski a refusé de se rendre sur le plateau de la télévision publique en affirmant que le débat serait une mise en scène en faveur du président sortant. Le « débat » s’est ainsi déroulé à deux endroits différents, où chaque candidat est resté seul…

Enfin, à l’issue des élections, Duda a commencé à célébrer la victoire avant même que le résultat final soit annoncé, invitant son adversaire déchu à venir lui serrer la main au palais présidentiel pour marquer la fin des hostilités…

Ce manque de respect pour son partenaire et pour les règles de jeu démocratiques peut à terme tuer la démocratie, car au-delà d’un certain point, il devient impossible de travailler avec l’autre, et puisque agir ensemble devient impossible, il restera la violence…

Election européenne

Mais l’élection présidentielle en Pologne n’était pas juste nationale : elle était aussi européenne. Car la Pologne pèse lourd dans l’UE, avec ses 38 millions d’habitants, sa 6e place en termes de PIB et la 5e en termes de parité de pouvoir d’achat et son dynamisme économique (5% de croissance avant la crise de la Covid-19). Le Brexit entraîne déjà un recentrage de l’Europe sur le couple franco-allemand, et le déplacement de son cœur davantage vers l’Europe centrale, comme l’a démontré le président français Emmanuel Macron lors de la sa visite en Pologne, en février 2020, où il a tenté de relancer le Triangle de Weimar, ce forum de coopération informel réunissant la Pologne, la France et l’Allemagne.  

La victoire du PiS aux présidentielles renforce le camp illibéral en Europe qui s’oppose déjà sur de nombreux sujet aux démocraties libérales. La semaine dernière, alors que la campagne polonaise battait son plein, les dirigeants de la Hongrie, de la Serbie et de la Slovénie ont réaffirmé leur attachement au principe de souveraineté nationale. Le vendredi 10 juillet, à la veille du second tour de l’élection présidentielle et une semaine avant un sommet extraordinaire des chefs d’Etat et de gouvernement censé trancher la question du plan de relance post-covid et du prochain budget européen (2021-2027), le président du Conseil Charles Michel a présenté ses propositions. Elles intègrent un mécanisme qui conditionne l’octroi des subsides par les Etats membres par le respect des règles de l’Etat de droit. Cette proposition devra être approuvée par une majorité qualifiée du Conseil (55 % au moins des Etats membres représentant 65 % de la population). Sans surprise, Viktor Orban a menacé d’opposer son veto au plan : il trouvera désormais en Pologne un allié sûr…

Article publié initialement dans Le Courrier de l'Europe centrale, le 14 juillet 2020.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.