Ses dômes dorés étaient déjà visibles depuis plusieurs années dès lors que l’on prenait un peu de hauteur dans la capitale roumaine. Son autel avait été sanctifié en 2018 et l’édifice, alors encore en chantier, avait été ouvert au public pour la première fois le temps d’une semaine. Après quinze ans de travaux, la cathédrale nationale ou cathédrale du salut de la nation, qui peut se targuer d’être le plus grand lieu de culte orthodoxe au monde, a ouvert ses portes pour de bon.
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Son inauguration a eu lieu en grande pompe dimanche dernier en présence de responsables politiques – dont les président.es roumain et moldave –, de hauts dignitaires de l’orthodoxie et de dizaines de milliers de fidèles, suivant la messe depuis des écrans géants installés sur le parvis pour l’occasion.
Autour de l’enceinte de la cathédrale, on pouvait aussi apercevoir des dizaines de personnes mendiantes, espérant que ce jour particulier serait propice à la charité. Triste rappel qu’en Roumanie, 15,5% de la population vit sous le seuil de pauvreté, selon l’Observatoire des inégalités.
À ce tableau, il faut ajouter, non sans ironie, les casinos et les grands panneaux publicitaires pour des sites de pari en ligne, qui occupent les artères autour de la cathédrale – à Bucarest, difficile d’y échapper.
C’est dans ce décor que les fidèles pressent le pas depuis dimanche pour s’assurer une place dans la queue. Malgré les heures d’attente, la foule ne désemplit pas. De jour comme de nuit, ils et elles attendent impatiemment de pouvoir rentrer dans l’édifice et s’approcher de l’autel, auquel l’accès est exceptionnellement autorisé jusqu’à vendredi. Des bus des quatre coins du pays ont été affrétés. Déjà 80 000 visiteurs en trois jours.
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Ils ressortent de la cathédrale un petit sac en papier à la main, rempli de brochures et de cartes postales. “On en a pris plusieurs pour les donner à nos collègues qui n’ont pas pu venir”, assure ce couple vivant à Sibiu, à quelque cinq heures de route de la capitale. Enthousiastes, ils ne tarissent pas d’éloges sur le monument. “Je n’ai jamais vu quelque chose d’aussi beau”, assure la femme, un foulard fleuri couvrant ses cheveux blonds. Un peu plus loin, Cosmina, toute droit venue de Pitesti, des grands yeux bleus couverts de paillettes, lâche, visiblement émue : “C’est grandiose”. Silvia, quant à elle, venue avec sa mère, estime qu’un “grand pas a été franchi pour l’Église orthodoxe.” Elle a déjà prévu de revenir en fin de semaine, “avec (s)es enfants” cette fois-ci.
Une cathédrale faite d'argent public
Mais la ferveur de celles et ceux qui ont fait le déplacement ne reflète pas l’opinion de la population roumaine. Les critiques se cristallisent autour des 90% de fonds publics qui ont permis la construction et du manque de transparence de l’Eglise en la matière.
Le Patriarcat avance le chiffre de 243 millions d’euros mais une enquête menée par des journalistes de Sa Fie Lumina estime la contribution publique à plus de 315 millions d’euros – et ce sans compter le don de 11 hectares de terrain de la mairie de Bucarest au Patriarcat. Un cadeau coûteux. “C’est tout de même beaucoup d’argent qui aurait pu aller ailleurs, quand on voit l’équipement de nos hôpitaux et de nos écoles”, se désole Alina, habitante du quartier qui promène son bébé dans une poussette.
Une remarque à laquelle Radu Burnete, un conseiller du président Nicusor Dan, a répondu dans un post Facebook repéré par le média Libertatea. Il y souligne que l’édifice “représente une somme infime des fonds publics investis” depuis 2010, année du début de la construction, tout en reconnaissant que ces derniers, qu’il évalue entre 130 et 150 milliards d’euros sur la période 2010-2025, auraient pu être mieux administrés.
Mais dans la période d’austérité que connaît le pays qui essaie de réduire sa dette, le faste de la cathédrale est un symbole et la somme qu’elle a absorbée, toute relative qu’elle soit, fait grincer. D’autant que d’autres comparaisons sont possibles. Par exemple, en 2025, le budget du ministère de la Culture s’élève à 255 millions d’euros, soit moins que les fonds accordés par l’État à la cathédrale.
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Générations et rapport à l’Église
En conséquence, comme Alina, le monument laisse de nombreux Roumains dubitatifs. “Je crois que beaucoup de gens influencés par l’Eglise manquent d’esprit critique. D’ailleurs je me demande qui peut se permettre de passer toute une journée à attendre ici en pleine semaine, ironise-t-elle. Probablement des personnes âgées.” La jeune femme n’a pas tout à fait tort. Dans la foule, un grand nombre de dos courbés et de têtes grises arborant fichus, bérets et autres couvre-chefs.
Dans une interview pour Balkan Insight, l’anthropologue Giuseppe Tateo rappelle que l’Église reste “cruciale” dans la vie des aînés, pour qui elle est “souvent la principale occasion d’interaction sociale”. Malgré cela, la société roumaine n’échappe pas à la sécularisation. Selon le chercheur, cette dernière décennie, l’orthodoxie aurait perdu deux millions de fidèles.
Devant la cathédrale, une grand-mère et sa petite fille, étudiante en comptabilité, mèches brunes coupées courtes et piercing étoile sur la lèvre, attendent le bus. Si la première assure qu’elle “ne pouvait pas manquer l’événement”, la seconde, guère intéressée par la spiritualité, affirme être venue pour “l’art”. “La mosaïque est magnifique, vraiment impressionnante”, observe-t-elle. Les 25 000 m² de murs recouverts de pierres précieuses importées d’Italie et l’iconostase de vingt-sept mètres sur dix-sept – la plus grande du monde – ne l’ont pas laissée indifférente. Finalement, chacune y a trouvé son compte.
Fierté pour les uns, démesure pour les autres, la cathédrale fait désormais partie du paysage de la capitale roumaine.
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