« A plusieurs », Frac Lorraine ou d’un enfer pavé de bonnes intentions.

« En début de cette année, je suis allé voir un kinésithérapeute, après m’avoir examiné, il a remarqué que j’avais des noyaux au niveau de la gorge et il m’a dit que cela pouvait venir du fait que j’avais avalé beaucoup de couleuvres dans ma vie, que c’était chargé..."

« En début de cette année, je suis allé voir un kinésithérapeute, après m’avoir examiné, il a remarqué que j’avais des noyaux au niveau de la gorge et il m’a dit que cela pouvait venir du fait que j’avais avalé beaucoup de couleuvres dans ma vie, que c’était chargé.
Il m’a également remis mon équilibre en place que je n’avais plus depuis tout bébé, du fait de ma surdité bilatérale, qui n’était pas égale et me déséquilibrait justement.
Étant actuellement cyborg, la mise à jour ne s’était pas imprimée dans mon corps. Mon esprit est désormais connecté à ma mémoire corporelle.
Je marche depuis plus droit, la tête haute, la démarche plus assurée et enfin, je ne me tais plus car dans le passé, on a justement essayé de m’en faire avaler des vertes et des pas mûres, m’obligeant à ravaler ma salive, en attendant ce moment précis, cet instant où je serais dans une position plus privilégiée pour pouvoir ouvrir ma grosse bouche et exprimer mes pensées, ma vérité. »

Je m’appelle Kengné Téguia, j’ai 34 ans, je suis un artiste Noir Sourd cyborg séropositif et je travaille à partir du son deafinitivement. Je vous invite à suivre mon hashtag, #TheBLACKRevolutionwillbeDEAFinitelyLOUD, si vous voulez en savoir plus sur mon travail - et/ou n’êtes pas familiè.r.e.s des notions citées ci-dessous. Ceci posé, je suis ici afin de dénoncer l’exposition « A plusieurs », initiée par Fanny Gonella, directrice du Frac Lorraine, et Agnès Violeau, sa curatrice. Dénoncer son opportunisme et rétablir certaines vérités quant à ce qui l’entoure, puisqu’on ne comptera pas sur la médiocrité de certain.e.s critiques d’art blanc.ches, trop ébloui.e.s par les bonnes intentions et la bonne volonté des personnes concernées. (Cf. Guillaume Lasserre)

De la bonne volonté encore une fois, de Fanny Gonella, suite à mon souhait de me retirer de son projet, d’abonder en mon sens en partageant cette présente lettre au Frac et de l’accompagner d’un autre courrier, cette fois de l’institution ; je cite, « pour montrer nos manques en tant qu’institution blanche et européenne qui a encore un long travail de fond devant elle ».

Malgré cela, j’ai choisi de garder le ton, celui de la colère, de la version précédente de cette tribune que j’avais pu commencer à rédiger, avant avertissement auprès du Frac. Pourquoi ? Parce qu’il serait habituellement attendu de moi, que j’endosse le rôle model, que je devienne une exemplarité, celui qui serait compatissant et reconnaissant... mais je refuse désormais le chemin du compromis car ma santé mentale est en jeu et il est vital de pouvoir tout sortir afin d’avancer et puis passer à autre chose.

Je me désolidarise de l’exposition « À Plusieurs » du Frac Lorraine.

Parce qu’il s’agit d’insister sur la notion de care et de l’ignorance, qui peut si facilement dériver vers de l’arrogance, quand on n’a pas envie de reconnaître ses privilèges et/ou ne sommes pétri.e.s que de bonne volonté, d’amour et d’eau fraîche. Ici, nous parlerons bien évidemment, de la question de la race, de ce qui donne lieu aux rapports de pouvoir, de domination, des institutions, ici, Frac Lorraine, et de celleux, dominé.e.s, moi, dans le cas présent, de la complexité intersectionnelle desdits rapports, puisque nous sommes beaucoup plus que Noir.e.s, par exemple.

Nous parlerons également de la difficulté de nommer ces violences, que nous subissons au sein des institutions artistiques, culturelles puisqu’elles ne sont pas directement identifiables lorsque nous sommes face à de la culpabilité, de la bonne volonté, des bonnes intentions, puisque c’est déjà beaucoup, vous voyez, que nous soyons là, puisque nous avons réussi à transformer l’essai. De quoi pourrions-nous nous plaindre puisque nous sommes là, visibilisé.e.s, c’est déjà cela, n’est-il donc pas ?

Mais je devrais (vous) dire qu’il est tout à fait légitime de demander à être respecté.e, tout à fait légitime de dénoncer des violences, qui ne sont certes, pas physiques mais qui peuvent être tout autant destructrices lorsqu’elles pénètrent, touchent le champ de la santé mentale, de la psyché.

Et je dois vous avouer qu’il s’agit d’un challenge pour moi de pouvoir énoncer les mots qui suivent, car je me bats contre moi-même pour ne pas être envahi par le sentiment d’être ungrateful, alors qu’il s’agit de pouvoir survivre et être respecté.e, encore une fois, et ainsi trouver sa place doucement mais surement dans ces dits environnements, précédemment cités.

A cause de la colère, certaines des parties, qui vont suivre ne seront, peut-être, pas directement accessibles pour vous, en dehors de ces expériences, mais j’ai pris le parti-pris d’être aussi, quelque part, égoïste dans ce besoin de verbaliser et de ne pas devoir porter, en plus, la charge de (toute) la pédagogie ; car c’est déjà beaucoup que de prendre la responsabilité d’écrire cette tribune et je ne peux être performant.e et efficace dans tout ce que j’entreprends, je réclame donc le droit à la vulnérabilité, à cet endroit-ci aussi, qu’est ce pamphlet.

Parce que non contentes de la part de Fanny Gonella et Agnès Violeau de m’avoir épuisé, vampirisé du fait de leur ignorance et de leur arrogance, au point de vouloir exiger de moi un travail conceptuel, non payé, qui prouverait l’apport de mon free labour, l’existence de ce dernier, mon travail politique, autrement dit sa rémunération, auprès du Frac Lorraine, auprès d’elles, malgré des actions concrètes opérées devant elles (contrat de confiance, réunion en interne en rapport à ce dernier,...), des longs mails rédigés à leur adresse (conversations fleuves avec Fanny notamment), la signature du contrat, qui a rendu possible quelques changements et engagements de la part du Frac Lorraine, quant au respect de nous, s/Sourd.e.s (entre autres) au sein de cette exposition. Ce même contrat, d’ailleurs, reconnu par d’autres institutions et qui a pu bénéficier d’une rétribution financière dès réception au sein de ces dernières.

Parce que ce n’était jamais suffisant, jamais assez, j’ai choisi finalement de ne plus accepter l’idée d’être rémunéré à ce propos, dégoûté, lassé de devoir prouver continuellement mon existence, pour bénéficier d’une certaine empathie, d’un certain care, d’un certain respect, au sens de “tout travail mérite salaire”.

Je pourrais aussi énoncer, de manière plus précise, la volonté dès le départ de ne pas considérer mon travail comme politique, le transformant en la simple présentation d’un « parcours semé d’embûches », d’appuyer qu’il s’agisse d’une médiation autour de mon travail artistique, que les autres artistes entendant.e.s et leurs invité.e.s, feront, lors de leur temps de montage, d’accrochage, plus tard. Du souci d’équité, des manœuvres qui au fond en minimisent son importance, sa différence ; cette forme de manipulation pour enfin ne pas avoir à considérer que cela mérite un salaire supplémentaire.

Et/ou, de la reconnaissance tardive de ce discours, après de longues conversations avec Fanny Gonella et de sa rémunération, en échange d’un talk où je devais fournir un autre travail, en plus de ce que j’avais déjà pu faire en amont, via le contrat de confiance et de la longue réunion avec elles à ce propos et de ces mails, pour repréciser les choses, encore et encore. De ma responsabilité prise à ces endroits, il aurait fallu que je prouve aux autres ce travail et que je sois rémunéré de la même manière que les invité.e.s, qui participaient à ce panel, de la même manière que les artistes entendant.e.s, qui participent à cette exposition...

Du brainstorming (for free) pour ce talk pour réaliser plus tard que ce n’était en fait pas possible, pour moi, que c’était beaucoup trop, là où elles insistaient de sa nécessité, son importance, pour nous, pour elles. De la charge mentale pour leur faire comprendre que non.

Et/ou, leur négation de ce que tout ça a de politique, dès lors que mes actions en interne à l’institution ne seraient pas suffisantes, en gros et je cite : « où est le travail, comment le quantifier puisqu’invisible du public, quelles seraient donc mes intentions si je refuse de le rendre visible, tangible, mon travail artistique est politique, ce que j’entreprends n’est pas encore politique, cela ne peut être rémunéré si je ne fais pas quelque chose de concret auprès de mon public. » Pour ensuite, revenir vers moi et me dire qu’elles se sont rappelées d’un séminaire qui parlait de la question du free labour, de la question de la rémunération d’un travail dont le résultat n’est pas encore là (sic) et que je devais m’inspirer des figures, comme Adrian Piper, pour leur fournir une conceptualisation de ce free labour afin de pouvoir être rémunéré (sic sic), sur la fourchette de rémunération prévue pour le talk (re-re-sic).
Après avoir joué le jeu et proposé une forme mettant en lumière les différentes étapes de ce free labour, ce n’était toujours pas conforme, je devais fournir autre chose de plus précis, une conceptualisation plus poussée, que cela serait un service pour moi, dans le futur, que c’était indispensable afin de rendre possible la rémunération.
Du coup, j’ai craqué car je devais assurer, aussi, surtout, la production de mon travail artistique, en même temps, « En DEAFinitive », créée, in-situ, spécialement pour cette exposition, « A plusieurs ».

De la question de la stratégie du découragement en somme, de celle de la déresponsabilisation quant à l’accompagnement véritable d’une personne vulnérable, de la volonté de se placer au même niveau, en tant qu’institution, que la personne dominée, victime des oppressions qu’exerce ladite institution sur elle. Du procédé superbe, de la brillante manipulation du dominant, permettant ainsi d’annuler et effacer les privilèges des personnes concernées (celles qui se cachent en fait derrière l’institution) et de pouvoir se servir, se nourrir, toujours et encore, gratuitement. Parce que nous faisons du mieux que nous pouvons, nous, à pied égal, l’institution et nous, dominé.e.s, main dans la main. (lol)

Non contentes encore de manquer d’attention quant à mon œuvre, de ne pas réaliser mon implication, de ce que je suis, un.e artiste, parce qu’obnubilées par ce que je pourrais représenter, au point de ne pas protéger ma pratique, même, artistique. En postant, par exemple, des cartes SD, comprenant des rushes de plus de 6h de ma performance « Oreigins », en envoi simple vers un point relais, la lettre, puisque ne bénéficiant d’aucune protection, fut ouverte par la suite, compromettant ainsi le copyright de mon travail. Je n’ai, à ce jour, reçu aucunes excuses formulées de la part d’Agnès Violeau, sous prétexte que je ne leur avais pas demandé spécifiquement que je voulais que cette lettre soit envoyée en colis, en leur donnant pourtant l’adresse du point relais explicitement.

Non contentes, je me répète, car la liste est longue, d’agir de la sorte, de se mettre au centre du projet, en tant que femmes blanches, qui plus est, entendantes, par ailleurs, refusant de ce fait de se décentrer, tout en nous demandant une lourde tâche de pédagogie, de charge mentale pour pouvoir subsister, faire front pour les questionner et les remettre à leur place, sans répit. Et ainsi exister dans une possible complexité, un « nous » qui serait plutôt de l’ordre du « je » puisque j’ai été bel et bien seul à supporter, à assumer la dimension intersectionnelle, comprenant surtout celle du handicap, de la surdité. A en subir les effets néfastes quant à ma santé mentale, qui persistent encore maintenant, au point de devoir me retirer de cette mascarade, pour pouvoir m’en libérer, me sentir plus léger et accueillir ce qui m’arrive actuellement.

C’est donc une violence que de lire d’autres, Fanny et Agnès, y compris, supporter ce projet, en ces termes, cette malhonnêteté intellectuelle, je cite « L’exposition s’appuie sur un renversement des mécanismes habituels de pouvoir et ne présente ni voix dominante, ni climax, ni linéarité ou centre. Elle est conçue par agrégation, sur le modèle d’un soi atomisé ». c’est précisément nier, invisibiliser les violences répétées à mon/mes endroit(s) dès le début de la collaboration, nier la question même des privilèges que ce soit de la part des commissaires, mais également de celle de mes collègues artistes, partageant certes une intersectionnalité certaine à des endroits communs mais ne les empêchant pas pour autant d’être dans une forme de domination entendante, puisqu’elleux-même entendant.e.s, nous vivons dans une société entendante, une institution, ne peut y échapper, quelque soit ses bonnes intentions.

De la méconnaissance de ce qu’est l’intersectionnalité, donc.

Peut-être devrais-je aussi souligner qu’il était, au début, question que je prenne en charge, au niveau de mon propre budget de production, ma surdité, la question de l’accompagnement à cet endroit, dans un espace validiste, qu’est une institution, comme le Frac, de l’absence par exemple, d’une interface de communication pour un.e s/Sourd.e ne maîtrisant pas la LSF et ayant choisi de ne plus porter ses implants, pour entendre.

Parce qu’il serait très dangereux dans le contexte politique actuel de donner l’illusion justement que les bonnes intentions justifient le fait de nous maltraiter, broyer, en interne, pour que nous puissions bénéficier d’un espace pour nous exprimer, à la fin.

De la question du cadeau empoisonné offert aux artistes, de la fameuse « carte blanche », de la part des très chères, au sens énergivore, et donc toxique du terme, Fanny Gonella, Agnès Violeau. Devenant ainsi, les artistes, prisonnier.e.s de leurs propres communautés respectives, qui auraient, ces dernières, aussi, surtout besoin de lumière, de reconnaissance en ces temps un peu trop troubles, incertains, pour nous justement.

De la question de la représentation, de celle de l’inclusion, devions-nous tout accepter pour permettre à nos communautés, pour celleux qui ont le privilège d’en avoir une, d’exister, subsister ? Qu’est-ce qu’il (nous) reste à la fin ?

Parce que je suis arrivé seul dans le projet et que malheureusement nous ne sommes pas encore « à plusieurs » et que dans ma vie tant personnelle que professionnelle, j’essaie du mieux que je peux de m’échapper, me construire en dehors de cette domination entendante, (entre autres !), survivre autrement que par les chemins que j’ai pu emprunter en tant que faux-entendant Sourd jusqu’à présent.

Parce que je suis en crise, qu’il s’agit d’une affaire sérieuse, que je suis vulnérable, que ma vie actuellement est fragile, je ne peux, ne veux plus être pris pour ce que je représente mais par la qualité de mon travail plastique, la complexité de cette dernière, la raison de ma survie ici parmi vous.

Parce que justement c’est la crise, il s’agit de respecter les mots que j’utilise, son cadre politique, la manière dont je m’identifie, que cela plaise/soit compris ou non aux/par les personnes en dehors de mes réalités, de la question de l’accompagnement et de la protection de cet écosystème oh combien fragile pour le moment. D’échapper plus encore au hearing gaze (regard entendant), au white gaze (regard blanc), parmi tant d’autres et d’y contraindre, les commissaires donc, en respectant mes volontés.

De l’interrogation donc quand le Frac Lorraine approuve l’article écrit par Guillaume Lasserre (https://www.zerodeux.fr/news/a-plusieurs/), en le partageant comme bio dans son compte Instagram, où ce critique se permet de commenter les mots de Mawena Yehouessi, qui a été invitée pour justement nous protéger d’une forme d’exotisation blanche. Des mots choisis donc prudemment, en concertation avec elle, commentés par ce Guillaume, du détournement inattentif, rendant une présentation hasardeuse et fouillie de ma bio, de mon parcours, de ma politique, des mots employés, qui n’existent pas : la « validité », à la place du « validisme », etc. Du non-respect, encore une fois, des termes que j’utilise dans le cadre de mon discours politique, de comment je m’identifie.

Nous pouvons également questionner de la place qu’occupe ce critique quand il reprend et ajoute ses commentaires, en tant qu’homme blanc, entendant, entre-autres et donc non-concerné par les enjeux des artistes exposé.e.s au Frac, pour se féliciter de ce genre d’initiatives.
Ceci n’est que symptomatique, représentatif du manque de care et de l’irrespect, de sa négligence dirai-je donc que porte le Frac Lorraine envers mon travail, dans sa globalité et celui des autres artistes, de manière plus générale.

Parce que je ne peux plus, ne veux plus être celui qui mettra en/sous tension une exposition collective entendante, parce que je suis bien plus et au-delà, je mérite bien plus encore.

Parce que je construis ailleurs autre chose, où je suis (beaucoup) plus respecté, valorisé, les efforts intenses dans ces projets bénéficieraient donc par la suite à cette exposition, « A plusieurs », dont je dénonce, encore une fois, sa non-éthique et son instrumentalisation de mon discours, que j’ai pu voir dans les médias (https://fomo-vox.com/2021/04/07/fanny-gonella-49-nord-6-est-frac-lorraine-imaginer-dautres-contextes-de-presentation-et-de-circulation-de-lart-tout-en-rappelant-quil-est-essentiel-que-chacun-p/), sa faille de la protection de mon écosystème, son manque de rigueur quant au care, de là où je me trouve, et sa défaillance en termes d’humilité.

Je prends donc la responsabilité de quitter ce projet « A plusieurs », nous n’avons plus besoin de « white savior » mais d’humilité, encore une fois, d’écoute profonde, de décentrement, de laisser la place à d’autres, qui sauraient mieux accueillir nos travaux avec parcimonie, ce qui aurait permis sans doute de bénéficier de la sélection au sein du programme « Saison Africa 2020 », en remplaçant Agnès Violeau, par un.e commissaire du continent africain, par exemple - sélection avortée mais si chère aux yeux du Frac Lorraine et incomprise par ces dernières.

PS : Bien qu’Agnès Violeau fut aussi, surtout, une de mes interlocutrices principales, je n’ai à ce jour, aucun retour de sa part, depuis la crise, de son positionnement, se déresponsabilisant ainsi totalement...

Deafinitivement yours,

Kengné Téguia

#TheBLACKRevolutionwillbeDEAFinitelyLOUD.

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