Nuits debout : hé ho, ça va pas Mediapart ???

L’affichage en Une de la home page d’un article Nuit Debout et les quartiers populaires: le grand malentendu, mettant en scène « les blancs contre les non-blancs » m’a laissé un goût amer et je me suis demandé si je lisais bien Mediapart. Explications…

 

Que nous raconte cet article, cousu de citations collectées et assemblées sans apparente distance, précaution ou brimborion d’analyse ? Que dit ce micro-trottoir couché à l’écrit ? Que Nuit debout est un mouvement bobo et surtout : blanc ! D’une (vieille) interview (à Télérama) de Ruffin où le réalisateur reconnaît aux débuts de Nuit debout une présence massive de membres de la « petite bourgeoisie intellectuelle, à précarité variable », l’auteure du papier opère un glissement surprenant et en conclut que ce sont là tous des blancs (A l'œil, le public semble très homogène). Le décor est planté : il y aura d’un côté, les blancs (« néo colonialistes », « jacobins », « paternalistes », « islamophobes » en puissance ou en actes) ; de l’autre les « non-blancs », les seuls à subir l’oppression et donc seuls légitimes à en parler. Vous croyez que je caricature ? Malheureusement pas, et l’un des péchés originels des « blancs » serait de n’avoir pas participé aux « émeutes » de 2005 qui suivirent la mort de Zyad et Bouna, à Clichy. Vous croyez que je parle d’une tragique cour d’école où les arguments seraient du niveau « t’as pas manifesté pour moi, j’irai pas pour toi » ? Hélas non.

 

Et du même collier de bêtise, les perles s’enfilent, de citation en citation. Ramenant tout au même niveau (« Quand on manifestait en 2014 pour Gaza ou contre l'exposition Exhibit-B  ou encore lors de la Marche pour la dignité d'octobre 2015, on n'a vu personne. »). Peu importe que de nombreux « blancs » (pour reprendre la terminologie dévastatrice du « reportage ») aient défilé pour Gaza ; peu importe que l’on mette ces manifestations au même rang que des réactions très contestées dans la communauté des « non-blancs » à une formidable exposition, Exhibit-B ; peu importe que la Marche pour la dignité d’octobre 2015 ait uni aux « non-blancs » de nombreux « blanc » ; qu’importe tout cela : il y a les « blancs » et les « non blancs », point barre, garde-à-vous et je ne veux voir que deux couleurs…

 

Et de ceux qui prononcent les paroles collectées, nous ne saurons que l’essentiel (leurs patronymes qui, pour la plupart, semble les désigner comme « non-blancs »), que ce qui semble l’essentiel aux yeux de la rédactrice. Ainsi de Mohamed Mechmache, président et porte-parole d’ACLEFEU qui explique que cela fait trente ans que les quartiers populaires sont indignés et qui exprime une « défiance profonde à l'égard du politique », nous ne saurons pas qu’il s’est présenté à la députation européenne par deux fois sur des listes EELV, qu’il a conseillé Jacques Attali pour Planète Adam et qu’il a été fraîchement nommé par François Hollande par un décret du 19 novembre 2015 « personnalité associée au Conseil Economique Social et Environnemental ».  Ainsi, de Fahima Laidoudi, femme de ménage de 53 ans, militante dans les quartiers populaires depuis trente ans, nous ne saurons pas qu’elle milite au NPA. Et le reste à l’avenant, la liste exhaustive serait fastidieuse.

 

A ce niveau de parti-pris (car les propos rapportés ont bien été choisis, sélectionnés, tout comme un bon petit soldat du journalisme va faire son micro-trottoir sur le « terrain » pour en ramener les témoignages qui confortent l’idée initiale qu’il avait en partant de sa rédaction), je ne comprends plus Mediapart : pourquoi appliquer à Nuit debout une grille de lecture essentialiste (les « blancs », les « non-blancs ») ? Comment opposer aussi tranquillement des souffrances, des revendications, et les classer, les hiérarchiser… alors que, si les souffrances peuvent s’additionner, par quelle opération les comparer ? Pourquoi parier sur la division ? Pourquoi opposer les uns aux autres ? On pourrait m’objecter « parce que cela est » ; c’est aussi faux que vrai : je peux ramener à Mediapart un article prouvant le contraire avec de semblables intervenants et d’autres citations ; j’en prend le pari. Et puis, pourquoi passer sous silence la participation à Nuit debout des collectifs de sans-papiers, pourquoi taire les actes de solidarité spontanés qui s’ensuivirent ? Bref, pourquoi ces lunettes « dignes » du Figaro, de Libération ou autres Parisien libéré pour rendre compte de Nuit debout ? Et est-ce l’avis de l’ensemble de la rédaction ? Je m’interroge salement.

 

Thierry Kübler

 

 

 

Boîte noire : j’ai été journaliste de presse écrite avant de devenir réalisateur de documentaire. A ce titre, j’ai mis en place l’émission « Bondy Blog Café » de 2012 qui couvrit les Présidentielles et j’ai alors été amené à travailler une fois avec Faïza Zerouala, l’auteure de cet article qui m’a tant étonné. Et je précise que j’ai absolument aucun différent personnel avec Faïza. Pour Mediapart, j’ai écrit le 12 juin 2009 un article dénonçant le lynchage médiatique que subissait de la part de L’Union de Reims, un adjoint au maire, Ali Aissaoui. https://www.mediapart.fr/journal/france/120609/l-union-de-reims-aime-les-chasses-l-homme-et-obtient-la-tete-d-un-adjoint-au-m

 

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