La série phénomène «Gomorra» est-elle révélatrice de l'évolution du rap français ?

Alors que la diffusion de sa troisième saison est prévue au printemps 2017, la série télévisée « Gomorra » a eu ces dernières années un certain impact sur le rap français, contribuant en partie aux buzz de nouveaux rappeurs tels que PNL, SCH ou encore JUL. Retour sur les raisons (et les dérives ?) d'un véritable phénomène de mode dans les quartiers français.

Lancée en 2014 sur la base du livre éponyme de Roberto Saviano (et du film de Matteo Garrone), la série télévisée Gomorra nous entraîne dans le quotidien des mafieux de la Camorra dans les mythiques quartiers napolitains de Scampia et de Secondigliano. Plus précisément, elle nous raconte "à l'italienne" la lutte entre deux clans, dirigés respectivement par le vieillissant Don Pietro Savastano et le jeune Don Salvatore Conte, pour le contrôle des différents trafics de la ville. Il s'agit d'un univers extrêmement dur, bien que très réaliste, qui dénonce aussi bien la violence physique et les atrocités commises par la mafia napolitaine que la violence sociale et la misère dans lesquelles vivent les habitants des cités. La série, dont la saison 2 a fait plus d'audience en Italie que la saison 6 de Game of Thrones (avec en moyenne 1,1 millions de spectateurs à chaque épisode1), est à l'origine d'un véritable phénomène de société en Italie, mais aussi en France où elle a massivement été "importée" par les rappeurs dans les quartiers populaires. Au delà du simple intérêt pour l'intrigue et la qualité des plans, comment expliquer un tel engouement des rappeurs et des jeunes français pour la série napolitaine ? Pourquoi cherchent-ils autant à s'identifier aux codes du gangstérisme ? En quoi est-ce révélateur de l'évolution du rap ?

Photo prise sur le tournage de la saison 1 de "Gomorra" © Sky Italia / Beta Film Photo prise sur le tournage de la saison 1 de "Gomorra" © Sky Italia / Beta Film

PNL, SCH, JUL... jusqu'à Sofiane et l'Algérino

Avant même que le phénomène explose en France, comme le note un article du Mouv', on pouvait déjà noter quelques références sporadiques à la série dans les textes de certains rappeurs confirmés tel que Sinik (« J'reviens pour tuer, j'suis l'gros dans Gomorra »). Le premier « gros coup de semonce2» fut cependant envoyé par le groupe PNL à l'été 2015 avec leur clip Le monde ou rien tourné en plein Scampia (à Naples), quartier emblématique de la série réputé pour être l'un des plus dangereux d'Europe et le bastion de la Camorra. Le clip, qui comptabilise aujourd'hui plus de 65 millions de vues sur YouTube, constitue l'un des plus grands succès du rap français. En faisant découvrir visuellement l'univers des Vele (ces fameux immeubles délabrés à forme pyramidale rappelant les voiles d'un bateau, et ayant poussé leur architecte au suicide) et des mafieux napolitains (« J'suis plus Savastano que Ciro ») aux jeunes français, il a clairement contribué à l'incroyable buzz de PNL en même temps qu'à la popularisation de Gomorra en France. Pour Olivier Cachin, journaliste et écrivain spécialiste du rap français, « S'il a été un véritable déclencheur, c'est d'abord parce qu'il relevait de l'exploit, dans ce coin dangereux de Naples. Ensuite parce qu'il est visuellement très réussi, parce que le titre est accessible et parce qu'ils adoptent un style vestimentaire et musical unique. […] Tous les feux étaient alignés au vert pour que ce clip soit une réussite3».

PNL - Le monde ou rien [Clip Officiel] © PNLmusik

Après PNL, le deuxième "grand" nom associé à Gomorra dans le monde du rap français fut celui de SCH. Le rappeur s'est effectivement lui aussi fait le représentant de la série italienne dans les quartiers populaires, tout d'abord en adoptant et en popularisant le look du personnage de Salvatore Conte, et notamment sa coiffure, auprès des jeunes. Il a ensuite décidé d'y consacrer un morceau entier plein de références (« Quand j'vois Gomorra, de mauvaises idées naissent », « J'suis attendu chez toi comme Don Pietro ») ainsi qu'un interlude, Genny et Ciro, dans son dernier album A7. Enfin, à l'instar de PNL cinq mois plus tôt, il a jugé bon d'aller tourner le clip de son morceau éponyme dans le quartier de Scampia, clip qui sera d'ailleurs relayé en Italie par certains acteurs de la série (Salvatore Esposito [Gennaro Savastano] mais aussi Vincenzo Fabricino ["Pitbull"] qui figure dans le clip). Ainsi, avec SCH, les italiens ont commencé à s'intéresser aux « rapper francesi » et à l'ampleur qu'ils font prendre à la série nationale de l'autre côté des Alpes.

SCH - Gomorra © SCHVEVO

Le fameux JUL peut être enfin considéré comme le troisième "précurseur" du phénomène Gomorra dans le rap français. En citant systématiquement ses protagonistes dont Gennaro, l'un des héros auquel il aime à se comparer (« J'vais n***** des mères, contrôler la zone comme Gennaro »), il a lui aussi joué un rôle certain dans l'explosion de la série en France. Puis, en suivant le modèle de ces trois "icônes" de la nouvelle génération "autotune", plusieurs autres rappeurs ont, dans une moindre mesure et pour des motifs divers, commencé à placer à leur tour leurs propres références. Pour certains, comme Sofiane dans son freestyle Savastano, l'objectif est clairement de nourrir une image de "parrain" et de rappeur "énervé". Pour d'autres, comme l'Algérino, on peut supposer qu'il s'agit plus de surfer sur la vague pour faire des vues YouTube.

Sofiane "Freestyle Savastano" et #Jesuispasséchezso - Episode 10 en EXCLU pour Planète Rap © SkyrockFM

Mais quelles sont les raisons plus profondes d'une telle fascination pour les mafiosos ?

Un phénomène qui n'est pas nouveau

Avant de tenter de répondre à cette question, il convient de noter que ce phénomène d'engouement pour les truands ne date pas d'hier. En effet, dès les années 1980 (avec Le Parrain, The Warriors, Les Affranchis mais surtout Scarface), les films et séries traitant de trafic de drogue et de crime organisé ont commencé à inspirer fortement la plume (mais aussi l'univers musical) des rappeurs. A titre d'exemple, sans vouloir reprendre les innombrables clins d’œil ayant été faits à Scarface dans l'histoire du rap français4, on peut simplement rappeler que déjà en 1995, Akhenaton consacrait deux interludes au film légendaire dans son album Métèque et Mat, et qu'en 1997-98 Shurik'n et Le Rat Luciano rappaient respectivement « Sur Scarface, je suis comme tout le monde : je délire bien / Dieu merci, j'ai grandi, je suis plus malin, lui il crève à la fin » et « Le Rat manie le mic, l'ami / Comme Manny manie le flingue, dans les rues de Miami ». Aux USA, un véritable genre musical faisant l'éloge de la vie luxueuse des gangsters, le « mafioso rap », voit carrément le jour avec avec le premier album de Kool G Rap & DJ Polo5. Un peu plus tard, à partir des années 2000, c'est davantage des films comme La Cité de Dieu et des séries comme The Wire qu'on retrouvera énormément dans les textes. Arthur Frayer nous confirme d'ailleurs dans un excellent article de Télérama que « En France, The Wire a rencontré un grand succès critique et a très largement infusé dans les barres d'immeubles des quartiers populaires. Aujourd'hui, les paroles des rappeurs, les surnoms que se donnent les jeunes et les codes des quartiers empruntent en grande partie à la série de Baltimore. Pas de statistiques pour le démontrer, mais des références de plus en plus récurrentes dans la bouche des adolescents. Et une pelletée de titres rap adulant les gangsters de la série en guise d'étude quantitative. Plus d'une dizaine. De Booba – « J'suis Marlo Stanfield, ta mère la hyène, t'es McNulty » – à Fababy – « J'pense à gérer toute la tess, tu peux m'appeler Barksdale » –, en passant par Lino – « J'suis un genre d'Omar en hétérosexuel6». La nouveauté de Gomorra par rapport aux autres séries réside peut-être dans le pragmatisme de ses personnages qui sont de véritables financiers sans pitié ni morale.

Extrait de la série "The Wire" (2002) Extrait de la série "The Wire" (2002)

Qui se ressemble s'assemble : des mêmes réalités sociales, économiques et culturelles...

Les raisons d'une telle identification ? Celle qui nous vient en premier est bien sûr la ressemblance entre les milieux des "cités" qui partagent les mêmes codes et connaissent de manière relative les mêmes réalités sociales, économiques et culturelles (trafic de drogue, violence, marginalisation, pauvreté, hip-hop...). Et ceci à l'échelle du globe : « De l'est à l'ouest, du sud au nord […] les souffrances sont les mêmes dans les cités » chantaient les Neg' Marrons sur le titre Partout la même d'Arsenïk. Le Mouv' considère d'ailleurs dans son article que « la proximité géographique, les similitudes relatives entres banlieues françaises et banlieue napolitaine, et la force de l'intrigue, ont ainsi permis d'attirer jeunes (surtout) et moins jeunes. Le petit monde du rap s'est donc, en toute logique, entaché très vite du décor de la cité napolitaine ».

...à des degrés cependant bien différents

 Ces « mêmes » réalités se situent tout de même à des niveaux bien différents selon les pays. Malgré certes quelques points communs, les cités françaises (à part peut être les "quartiers Nord" de Marseille) sont loin d'être les ghettos de Baltimore, les favelas de Rio ou de Medellín, ou les vele de Naples. Ainsi, même si on peut comprendre qu'aux USA « la corrélation entre rap et crime organisé n'est pas qu'une histoire de paraître, ces deux milieux ont bien des choses en commun. […] les gangsters et les rappeurs ont finalement un même objectif à la base : trouver un moyen de sortir de d'une routine, d'une vie « misérable » [...] Le fait que les artistes du rap s'inspirent des gangsters n'est donc pas complètement anodin7 », les rappeurs en France ont eux tendance à se prendre pour ce qu'ils ne sont pas, et l'identification à de "vrais" mafieux peut alors s'expliquer par la volonté de soigner une certaine street-crédibilité. Ceci peut s'avérer "dangereux" non seulement pour l'image renvoyée aux jeunes qui ne voient pas la critique et la dénonciation dans la série, mais aussi pour le rap français lui-même qui tend à devenir assez ridicule avec des acteurs qui s'inventent toutes sortes de personnages. Rappelons ici que selon un article des Inrocks, l'équipe de SCH avait dû « allonger les billets8» juste pour pouvoir se filmer dans le fief de la Camorra durant une matinée uniquement (le deal reprenant à 13h).

L'Algérino Ft. Alonzo - Savastano [Clip Officiel] © L'ALGERINO CHAINE OFFICIELLE

La série elle même a été critiquée dans le sens où elle renverrait une image négative et faussée des quartiers napolitains. Certains lui ont également reproché de tirer les plus jeunes vers le bas en les poussant à imiter les personnages de la série, et de détruire le travail réalisé par les associations locales sur terrain. Depuis sa diffusion, de nombreux jeunes italiens ont en effet adopté la crête iroquoise de Genny Savastano, et l'acteur du personnage de Danielino, Vincenzo Esposito, a même sombré dans la délinquance et fini par poignarder un autre adolescent9. Pour Olivier Cachin, « Les jeunes de banlieue -et accessoirement les rappeurs-  sont pertinemment conscients de ce que peut engendrer la criminalité. Akhenaton disait : "C’est à croire que beaucoup n’ont pas vu la dernière demi-heure du film" [en parlant de Scarface]. Effectivement, ils ont tendance à occulter le fait que ça finisse très mal pour se concentrer sur ce grand rush d’adrénaline qui rythme une bonne partie de l’œuvre. Les branchés et les bobos sont également fascinés par les méchants. En l’occurrence, "Scarface" est un film consacré à un super méchant, qui possède néanmoins des côtés super sympathiques10».

Le jeune Danielino surplombant sa cité Le jeune Danielino surplombant sa cité

Certains rappeurs français semblent tout de même effectivement avertis des dérives que peut avoir une telle fascination sur les plus jeunes, et utilisent des références non pas pour se construire une image mais pour mettre en garde ces derniers. Le site Abcdr du son fait d'ailleurs une distinction entre deux sortes de rappeurs : « ceux qui seront à jamais séduits par la violence de Scarface et l’escalade vertigineuse de son personnage, et ceux qui le dénigrent pour la mauvaise influence que cette escalade peut exercer sur les plus jeunes et vulnérables. Entre Tony et Manny, entre raison et fascination, le rap critique autant la violence au cinéma qu’il se l’injecte à haute dose ». Parmi la deuxième sorte de rappeurs, on peut citer Despo Rutti qui de manière radicale déclarait en 2006 « Décollez les posters de Scarface / Ce fils de p*** engraine les plus petits de la tess ». Mais on peut aussi penser à Jeff le Nerf qui, loin de vouloir faire le moralisateur, s'adresse ainsi aux plus jeunes dans son morceau Fidèle au poste : « J'ai des messages pour les jeunes fascinés par Ciro / 2015 c'est la folie, l'indulgence est abolie / Pas besoin de vivre à Napoli pour te faire fumer par la police / La rue s'adonne à l'image mais c'est pas elle qui sauvera yemma [maman] / Et moi j'doute que ta daronne soit comme Donna Imma ».

JEFF LE NERF -FIDELE AU POSTE- [CLIP OFFICIEL] © jln38GRENOBLE


 

1 Emmanuelle Skyvington, « “Gomorra” plus fort que “Game of Thrones” en Italie », publié le 22 mai 2016 sur Télérama.fr : http://www.telerama.fr/series-tv/gomorra-plus-fort-que-game-of-thrones-en-italie,142714.php

2 Le Mouv'« “Gomorra” : nouvelle obsession du rap français » : http://www.mouv.fr/article-gomorra-nouvelle-obsession-du-rap-francais

3 Robin Panfili, « PNL, la recette du succès rap le plus surprenant de l'année », publié le 31 octobre 205 sur Slate.fr : http://www.slate.fr/story/108693/pnl-rap-cool-hype-hip-hop

4 Voir pour cela l'article « Scarface et le rap : 30 ans d'influence en 30 morceaux » d'Abcdr du son :http://www.abcdrduson.com/articles/scarface-rap/

5 Voir l'article « Le mafia rap : un genre qui traverse les âges » du site The Backpackers : http://thebackpackerz.com/le-mafia-rap-un-genre-qui-traverse-les-ages/

6 Arthur Frayer, « The Wire, la série qui a conquis les banlieues », publié le 28 juillet 2014 sur Télérama.fr : http://television.telerama.fr/television/the-wire-la-serie-qui-a-conquis-les-banlieues,115184.php

7 Voir l'article « Le mafia rap : un genre qui traverse les âges », op.cit.

8 http://www.lesinrocks.com/2016/03/22/actualite/reportage-au-c%C5%93ur-de-scampia-quartier-mafieux-devenu-un-lieu-de-tournage-pour-pnl-ou-gomorra-11813321/

9 Ibid.

10 http://www.booska-p.com/new-quand-le-rap-francais-fait-reference-scarface-dossier-n50904.html

Voir aussi :

[Remerciements au Pourpre pour la relecture et la découverte de la série]

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