Une protestation de l’orchestre du conservatoire empêchée par la direction

À l'occasion du premier anniversaire de La Crécelle, nous publions sur ce blog les articles de notre journal. Cet article est le cinquième du premier numéro. Il est paru le jeudi 16 janvier 2020.

Que s'est-il passé au juste ? Et bien justement, rien. Revenons au début de l'histoire : durant la semaine de répétitions de la session dirigée par S. Menezes, une envie a progressivement germé chez certain·e·s musicien·ne·s. L'envie de faire entendre un message de solidarité, l'envie de prendre une position également, en tant qu'étudiant·e·s, ils sont libres de prendre. Aussi leur fallait-il sonder les soixante dix-neuf instrumentistes composant l'orchestre (pour s'exprimer avec légitimité au nom du groupe, il leur a semblé normal de s'assurer qu'ils avaient le soutien de la majorité). Durant la générale, un vote à main levée laissant le choix entre trois options (pour, contre et sans opinion) a donc révélé une tendance sans équivoque : à part deux contre et quelques indécis, l'orchestre était favorable à une action. Fantastique alors, le soutien était là, et avec lui la légitimité nécessaire ! Aussitôt la générale terminée, tout s'organise très vite, de la confection de pancartes à la vérification par les interessé·e·s du texte destiné à être lu avant le concert. Seulement voilà. Cela fait bien longtemps qu'il ne semble plus possible au Conservatoire de Paris de prendre part aux luttes sociales. Pourquoi d'ailleurs ? Parce que nous sommes dans un établissement public ? Allons dire ça à la faculté de Nanterre, je suis sûr qu'ils trouveront la farce excellente*. Toujours est-il qu'un quart d'heure avant le début du concert, alors que tout est fin prêt, ces étudiant·e·s reçoivent une visite inattendue, celle de la cheffe des régies d'orchestre et de la fraîchement nommée directrice E. Delorme qui leur expliquent, armées de sourires, en quoi cette action peut être vouée à l'échec ou même être contre-productive. Notons que nous n'avons pas la volonté de nous inscrire dans un rapport de force vis-à-vis de notre nouvelle directrice (à croire qu'il existe chez nous un mécanisme qui nous pousse à prendre en amitié les gens qui pâtissent des logorrhées infectes du Point et de Valeurs Actuelles... cf article ci-contre), cependant, son attitude à cet instant, qui paraissait plus relever d’une sorte de prudence que d'une opposition concrète sur le fond, reste à déplorer dans la mesure où elle aura eu pour effet de museler une voix commune et désireuse de se faire entendre. Toutefois, elle a fait savoir aux étudiant.e.s concerné.e.s qu'elle serait ravie de les aider à concevoir et à mener ce type d'actions dans le futur, et les a invité à « prendre contact avec son bureau ». Honorer ou non cette invitation nourrit un intéressant débat au sein des étudiant·e·s mobilisé·e·s. Car gardons à l'esprit qu'un mouvement contestataire, s'il peut acceuillir toute aide qu'il reçoit, ne saurait souffrir d'avoir à demander l'autorisation d'exister.

Voici le texte qui devait être lu avant le concert :

Mesdames, Messieurs,
Ce soir, nous jouerons.
Néanmoins, nous voudrions vous dire quelques mots auparavant. Cela fait maintenant trente-sept jours que notre pays connaît un mouvement de grève d'une ampleur rare. Trente-sept jours que des femmes et des hommes ont décidé de cesser le travail pour lutter contre une réforme des retraites qu'ils considèrent comme injuste et injustifiée.
Parmi eux, les salariés de l'Opéra National de Paris et de Radio France ont fait entendre leurs voix de manière forte. Ils ont notamment offert une série de concerts gratuits, dans l'espace public, en soutien à la grève. Ce geste solidaire et hautement symbolique a été salué avec ferveur par le public, et nous rappelle à tous que la musique doit pouvoir être accessible au plus grand nombre, sans distinction sociale.
Nous, étudiants du Conservatoire de Paris, nous associons pleinement à la grève menée par nos aînés. Notre métier requiert un travail intense poursuivi tout au long de la vie, et exercé parfois de manière précaire, surtout en début de carrière. A ce titre, il implique certaines contreparties, notamment concernant les modalités de départ en retraite. Mais nous ne sommes pas seuls dans la société.

De nombreux métiers, y compris en dehors des arts et de la culture, demandent aussi de lourds efforts de la part de ceux qui les exercent.Il est tout à fait légitime que ceux-ci puissent quitter leur poste de travail à un âge raisonnable, et avec une pension de retraite décente. Malheureusement, le projet de loi proposé par le gouvernement ne nous semble pas tendre vers cet objectif de progrès social.Nous jouerons donc pour vous ce soir, qui êtes venus jusqu'ici nous écouter. Mais que ceux qui sont dehors, et qui luttent le sachent, nous jouerons aussi pour eux. Bon concert.

*[ Je profite de cette allusion pour vous dépeindre une scène survenue la veille du concert : un groupe d'étudiants réalisant un affichage de soutien aux grèves dans le conservatoire se font soudain réprimander par un membre de l'administration qui utilise cet argument imparable : « On n’est pas à Nanterre ici ! ». Un bel élan de mépris à l'égard de nos camarades de Paris-X...]

 

 retrouvez ici le premier numéro de La Crécelle, le crépitant journal du conservatoire en lutte  

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