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Billet de blog 13 janvier 2014

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Le pauvre apporte sa pierre à les dix fils

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Le  pauvre batailla avec la serrure de sa misérable boîte aux lettres rouillée. Une fois par mois, il se coltinait cette corvée. Avant, il ouvrait sa boîte aux lettres trente fois par jour, des fois que son amoureuse lui ait écrit « Tu sais, le pauvre que tu es décidément le plus crétin des crétins ! En France on distribue le courrier une fois par jour pas trente fois par jour et puis elle est partie ta greluche ne l’attends pas les femmes sont imprévisibles mon pauvre«  disait Thon son ami qui savait tout. Oui mais on ne sait jamais, pensait le pauvre. Qu’est-ce qu’il y connaît à l’amour ce Thon bestial qui ne sait qu’accroître sa collection de donzelles ? Moi je veux de l’amour romantique cette femme étrangère je l’avais aimée instantanément et profondément et passionnément j’étais son boyfriend comme elle disait elle ne voyait pas que j’étais pauvre seul malade elle m’avait donné son amour mais soudainement deux mois après notre rencontre elle avait refermé la porte de son cœur me disant I-don’t-want-you-more-dont-touch-me sans me donner aucune explication. Quel crime avais-je donc commis? Comment une personne peut-elle reprendre en quelques secondes l’amour qu’elle a donné? Abandon soudain. Le plus insupportable c’était de se rappeler le parfum de ses aisselles le sel de son sexe le velouté de sa peau l’éclat de ses yeux bleu Norvège.Tout cela ne reviendrait-t-il donc jamais ?

Le pauvre était dévasté. Une plaine morne. Un Waterloo fumant où des cadavres pourrissaient.

Elle va m’écrire c’est sûr elle ne peut pas m’avoir oublié comme ça d’un claquement de doigts elle ne peut pas avoir oublié nos rires  nos caresses nos fièvres comment peut-elle oublier? Il soupira. « Elle a disparu le pauvre définitivement disparu dé-fi-ni-ti-ve-ment tu vas comprendre un jour ou non? tu vas arrêter d’aider les gens et de croire qu’aider c’est aimer  faut mûrir le pauvre grandir ou bien tu te feras encore boulotter le cœur tout cru ferme cette putain de boîte et viens boire un gorgeon! « Ah tais-toi Thon-qui-me-fend-le-dedans. La porte métallique de la boîte s’ouvrit enfin en grinçant. Rien. Du vide qui emplit le cœur saignant du pauvre. Une larme coula. «Arrête de chialer comme un nourrisson Prends ton destin en main Bouge de là Tiens va sur les routes Apporte ta pierre à l’édifice « et Thon en partance pour la pêche tourna les talons.

Apporte ta pierre à les dix fils?

Pourquoi Thon n’avait-il pas dit  « Apporte ta pierre AUX dix fils? « D’habitude il parlait bien le français. 

S’il y a dix fils, il faut dix pierres donc.

Le pauvre  prit son temps pour les choisir avec soin dans le ruisseau. Une par une. Il les soupesa les caressa admira leur éclat leur douceur de pierre polie par l’eau depuis des millions d’années. Elles étaient ovales plates ou dodues, si douces sous sa paume. Il fallait des pierres de taille différente. Car qui dit dix fils, dit dix fils nés en voyons… une vingtaine d’années? calcula-t-il. Si le dizième fils est encore un nourrisson je ne vais pas lui apporter une pierre trop lourde. Oui mais si ce sont des décuplés qu’ils ont tous le même âge certains vont être mécontents d’avoir une petite pierre alors que les autres frères et sœurs en ont une plus grosse? Et si leur maman a eu deux fois des quintuplés? Ou bien cinq fois des jumeaux? Ou une fois des jumeaux et une fois des triplés et … Tais-toi le pauvre, va chercher au grenier la besace en cuir qui vient du pépé mets les pierres dedans ajoute un quignon de pain un rogaton de fromage des olives prends ton bâton à bout pointu et file! Je vais prendre les dix pierres plus un caillou car il en faut un pour la soupe.

Lesté de ses dix pierres et de son caillou, son bâton à la main, la chienne à ses côtés, il se mit en marche.

Le pauvre alla à la mairie du village et demanda si parmi les habitants il y aurait une famille qui compterait dix garçons. Le secrétaire le regarda longuement et lui demanda pourquoi il souhaitait savoir. Le pauvre répondit mystérieusement «Je dois leur donner une pierre». Silence administratif. «Non» répondit enfin l’homme derrière son bureau la main sur le téléphone prêt à appeler du secours.

Le pauvre sortit. Il s’assit au soleil couchant sur un banc partagea le pain le fromage avec la chienne. Il regarda le ciel. Attendant un signe. Où était son étoile? Ca faisait un bout de temps qu’elle ne savait où le trouver.

Il posa sans relâche la question dans tous les villages qu’il traversa. Il connut encore plus grande pauvreté Le pauvre devint très pauvre puis très très pauvre Il connut la solidarité Il connut des lits de foin I connut de magnifiques salles de bain Il connut la faim Il connut le dédain Il connut l’ivresse Les coups de pieds aux fesses Les aboiements de méfiants chiens La menace des fusils derrière les fenêtres Il s’affinèrent la chienne et lui Le bout pointu du bâton s’émoussa Ses chaussures prenaient l’eau Les pierres se firent plus lourdes dans son dos Aucune famille n’était riche de dix fils.

Exténué, un soir de disette, sur la place d’un très petit village, il reprenait souffle se demandant ce qu’il allait manger et où il allait dormir. C’était le début de janvier. La neige menaçait. Il sortit de sa besace le caillou. Le caillou de la soupe.

Il alla frapper à la première porte à sa droite. Personne ne bougea dans la maison pourtant il avait bien vu une ombre auparavant derrière un rideau. Il alla cogner à la seconde porte. «Qu’est-ce que vous voulez?« « J’ai besoin d’une grande marmite pour faire une soupe !» «Une quoi ?«  «Une marmite!» «Je suis vieille je vis seule je n’ouvre pas aux étrangers qui veulent des marmites»

La troisième porte ne s’ouvrit pas, la quatrième non plus, la cinquième pas davantage. A croire que le village s’était vidé de ses habitants. Peut-être que la nuit ici les gens dormaient dans des grottes aménagées sous leurs planchers. Pourtant il avait vu des lumières derrière les volets mais elles s’éteignaient les unes après les autres au fur et à mesure qu’il faisait le tour de la place.

Alors qu’il s’apprêtait à frapper sur la onzième porte celle-ci s’entrebailla une marmite apparut sur le sol poussée par une main maigre la porte se referma doucement pas un mot ne fut dit. «  Merci pour la marmite Auriez-vous aussi une grande cuiller en bois pour touiller? ». C’était une marmite de très belle taille qu’il installa sur le sol au beau milieu de la place. Il commença de la remplir d’eau «  Le  pauvre ne sois pas aussi crétin que d’habitude si tu remplis ta marmite d’eau comment feras-tu pour la soulever et la poser sur le feu ? » Il sourit il croyait entendre Thon. Il rassembla des pierres, du petit bois du bois moyen et du plus gros bois pour allumer un feu et poser la marmite. Il alla frapper à la douzième porte il demanda « Auriez-vous s’il vous plait du journal et des allumettes pour que je puisse allumer mon feu pour faire la soupe à caillou?« «C’est quoi une soupe à caillou?» dit un vieux monsieur curieux en écartant le battant. » Le pauvre montra son caillou.  Le vieux ridé ne comprit pas « Vous voulez faire une soupe avec un caillou?«  Il riait franchement cette fois «Je vais vous chercher ça attendez sur le seuil». Il revint avec journaux allumettes et un grand sourire aux lèvres «Une soupe à caillou vous m’en direz tant je veux vois ça de plus près!» 

Le feu éclaira la place des ses bras orangés. L’eau pouvait chauffer.

Il choisit une porte bleue cette fois. Elle s’ouvrit avant même qu’il ne cogna. «Du sel ? Il vous faut du sel une soupe sans sel c’est comme un roquefort sans son bleu» Il prit le sel qui dansa sur les parois de la marmite glissa se fondit avec un soupir d’aise. Il était là où il devait être le sel.

Le pauvre finit le tour de la place. « Auriez-vous quelques oignons pour donner du goût? «  Il eut les oignons. « De l’ail ?« . Il obtint de l’ail. «Des poireaux?  On lui tendit des poireaux épluchés et lavés. Il n’avait plus besoin de quémander les portes s’ouvraient d’elles-mêmes les enfants lui apportaient tout ce que les parents et les vieux offraient. Des clous de girofle du poivre des carottes des panais des navets un morceau de lard donné par le boucher du laurier du thym un chou bien pommé. Les enfants, moineaux énervés, virevoltaient et  saluaient chaque nouvel ingrédient plongé dans l’eau bouillante de cris de victoire et de danses improvisées. Il touilla retouilla. ratatouilla et rerataretouilla. Extirpa le caillou pour vérifier s’il s’attendrissait dans le bouillant bouillon. Ca devenait bon pour le caillou. Encore un peu de patience.


Le pauvre cria à la cantonade en direction de toutes les maisons à la fois « La soupe est presque prête! Apportez une chaise une assiette et une cuiller et j’ai besoin d’une grande louche pour servir la soupe à caillou!» De toutes les maisons sortirent les habitants chargés de sièges d’assiettes de serviettes de cuillers. Le boulanger arriva avec d’énormes pains de campagne bis et croustillant qu’il découpa soigneusement en tranches. Chacun et chacune trouva sa place dans le rond. Dans le ciel les étoiles s'affairèrent se parèrent de nouvel or et d'argentée lumière. Le feu était devenu immense sous la marmite enclosant les convives de chaleur et  de rougeur. «Je dois vérifier si le caillou est tendre maintenant». De la louche il repêcha le caillou du fonds de la marmite l’examina le tâta le goûta. Chacun et chacune attendait. Parfait. Le caillou était parfait, souple mou attendri juste à point. Un amour de caillou ameubli par l’amour. Temps de servir les convives.

Le feu était sur les joues le feu était dans les cœurs le feu était  dans la terre. Chacun lappa sa soupe en silence. C’était la meilleure soupe à caillou qu’ils aient jamais mangée. Ils ratruchèrent les dernières gouttes dans les assiettes avec le pain du boulanger se léchèrent se pourléchèrent en reprirent de nouvelles bolées reratruchèrent  jusqu’à ce que la marmite fut vide. Rotèrent, repus, pétèrent, bienheureux. Se sourirent racontèrent des histoires à n’en plus finir des histoires des temps anciens où il était question de loups qui gardaient les troupeaux d’hommes, des histoires d’ours qui sauvaient du froid en leur offrant leur peau les hommes tremblants, des histoires d’arbres qui savaient le chemin des graines et de la pluie et qui donnaient l’abri, des histoires d’étoiles qui protégeaient les égarés.

Il fallut coucher les enfants endormis dans la nuit bienveillante. Laver la marmite. Ranger les chaises s’embrasser  se séparer. Tout fut bien fait. Chacun regagna son lit  un sourire aux lèvres. La femme qui avait mangé à la droite du pauvre, silencieuse jusque là, dit soudain «Voulez-vous dormir chez moi ?  J’ai de nombreux lits Ils sont tous vides maintenant que mes dix fils sont partis»

Dix fils? Cette femme à côté de lui avait bien dit dix fils ? Elle avait enfanté dix fils ? Le pauvre en tremblait de joie. « Vous avez bien dit que vous avez eu dix fils? J’ai les pierres pour vous, pour chacun de vos fils, j’ai pour mission d’apporter ma pierre à les dix fils c'est Thon qui l'a dit». Le femme le regarda un long temps puis lui dit de la suivre. Ils arrivèrent la chienne la femme et lui jusqu’à une sorte de très vieille et très haute maison biscornue et penchée à la lisière du petit village. Elle poussa la porte. Son nom était écrit sur les planches disjointes. «Lady Fiss». Elle lui montra les dix lits des fils. Puis lui désigna un onzième lit «C’est là que vous dormirez Bonne nuit»

Le pauvre dormit comme plume sous couette. Quand il se réveilla, Lady Fiss lui offrit une bouillie d’orge et du thé bien fort. Elle lui raconta sa vie de femme solitaire et pauvre et malade. Elle le fit rire il la fit rire ils se sourirent. Il était bien là, le pauvre. "Fais gaffe le pauvre!t u vas encore te faire piéger à tes propres pièges!" susurra Thon dans son esprit " TA GUEULE THON!!" "Que dites-vous? "  "Rien rien Mylady". Elle lut dans ses yeux qu’il ne voulait pas partir et qu’il se coulerait bien volontiers dans sa vie à elle qu'il pourrait dormir à tour de rôle dans chacun des lits des fils disparus. « Non ne rêvez pas le pauvre pas de futur avec moi je suis trop malade je peux glisser d’un moment à l’autre car j’ai une épée de Damoclès sur la tête»

Les pets de dame O’Cless sur sa tête? Où logeait cette dame O’Cless ? Il bondit au dernier étage de la maison penchée. Ouvrit violemment la porte et hurla «Dame O’Cless cessez de péter au dessus de lady Fiss c’est grossier et indigne d’une lady!!» Referma la porte et redescendit d’un pas vif. Lady Fiss était pliée de rire, elle rit tant et tant et tant que son cœur fatigué s’arrêta elle s’affaissa soudain  un rire interrompu sur les lèvres.

Le pauvre la coucha dans son lit, lui ferma les yeux, embrassa la dame, posa dans chacun des lits des dix fils de lady Fiss une pierre ovale douce et lisse, siffla la chienne, prit son bâton et sa besace maintenant légère.

Il était temps de rentrer. Thon l’attendait sûrement. Il leva les yeux au ciel. Son étoile était revenue, fidèle et sûre. « Viens la chienne». Quand il raconta son aventure à Thon celui-ci ne le crut pas «  Arrête ton char le pauvre tu ne vas pas me faire croire que tu as rencontré une Lady Fiss avec ses dix fils tu es vraiment carrément fou pourquoi prends-tu toujours tout au pied de la lettre ? « 

Au pied de la lettre?

Le pauvre est tout heureux. Une nouvelle quête s’annonce. Il appelle la chienne. «Au pied la chienne!» Ils  se dirigent vers le champ des lettres. A perte de vue des lettres en grand nombre et de toute taille, vers laquelle se diriger ? Où trouver tout ? Au pied de quelle lettre? Il les balaie toutes du regard une par une. Voilà c’est celle-là. Il s’asseoit près d’un K.

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